mercredi 29 février 2012, par
« Croire, croyance et religion, quelques regards »
Argument
Croire, croyance et religion, quelques regards : KRISTEVA et MANONNI ont, dans leurs livres, travaillé le croire et la croyance, FREUD, JUNG et LACAN, la question de la religion. Chacun de ces psychanalystes a un rapport différent à la religion. Si « La » religion n’existe pas, il y a des religions, chacune particulière, et « du religieux » dans le psychisme humain.
Intervention
INTRODUCTION
Je vous remercie de me donner l’occasion de travailler avec vous une question qui m’intéresse particulièrement. Je ne l’aborderai sans doute que superficiellement, étant donné que le sujet de la croyance est un sujet très vaste et très complexe.
Psychanalyse et religion ont des points communs. Par exemple, elles ont en commun la croyance : la croyance en un savoir et l’amour qui en est engendré.
La psychanalyse ne saurait s’en passer, même si le but, c’est sa perte…
Lorsque j’ai entamé ce travail, je me suis rendue compte que les écrits sur croyance et religion sont nombreux, non seulement ceux de FREUD, JUNG & LACAN, mais bien d’autres encore, et je suis loin d’avoir lu (et compris) tous les textes !
Je vais en parcourir quelques-uns, et j’espère vous faire partager cet intérêt, car j’avoue que dans le séminaire de la FEDEPSY que j’ai souhaité mettre en place, il n’y a eu, cette année, aucune âme intéressée !
Références principales :
Julia KRISTEVA, Cet incroyable besoin de croire, Bayard, 2007
O. MANONNI Clefs pour l’imaginaire ou l’autre scène, Seuil, 1969
FREUD : Le fétichisme, (1927) et Les théories sexuelles infantiles (1908) dans La vie Sexuelle, puf 1969 ;
Totem et tabou, PBP 1975
L’avenir d’une illusion (1949), puf 1973
Malaise dans la civilisation (1929) Puf 1973
Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci (1910) Œuvres complètes X puf 2009
C.G. JUNG Psychologie et religion Buchet/Chatel 1958
LACAN : le discours aux catholiques (1960), suivi de Le triomphe de la religion (1974), Seuil 2005 ;
L’éthique de la psychanalyse, conférence au GODF du 25 avril 1969
Philippe JULIEN : la psychanalyse et le religieux, Cerf 2008
J. HASSOUN Les passions intraitables Aubier 1993 2ème éd
QU’EST QUE CROIRE ?
Le credo latin remonte au sanskrit « sraddha » qui est un acte de confiance, confiance en un dieu, et qui implique récompense sous forme de faveur divine ; c’est de cette même racine que découle le crédit financier : je dépose un bien en attendant récompense. Avec le terme grec pistis, ou foi, la croyance devient persuasion, conviction impliquant obéissance et soumission…
LE PÈRE
Selon KRISTEVA, l’expérience psychanalytique de l’enfant et de l’adulte, témoigne d’un moment crucial du développement, ou l’infans se projette dans un tiers auquel il s’identifie : le père aimant. C’est l’identification primaire avec le père de la Préhistoire individuelle qui signe l’aurore de la tiercité symbolique qui remplace la fascination et l’horreur de l’interdépendance duelle mère/ enfant. Cette reconnaissance confiante offerte par le père aimant la mère, et aimé d’elle, et que l’infans lui voue à son tour, c’est elle qui va permettre les premiers balbutiements, jubilation des premières expériences de vivant parlant, transformant l’angoisse en « attente croyante ».
Ce ne serait pas l’infans qui construit cette identification primaire ; ce n’est pas non plus le père aimant qui l’impose ; c’est par l’intermédiaire de la sensibilité et du discours de la mère aimant le père - une mère à laquelle l’infans appartient encore, dont il est inséparable, que cette « unification » du moi-dans-l’autre-qui-est-un tiers s’inscrit dans l’enfant et le fonde. Pour Kristeva, l’enfant ne parlerait pas sans cette « attente croyante » adressée au père aimant de la Préhistoire individuelle. Et je cite : « un père imaginaire qui, en me reconnaissant et en m’aimant à travers ma mère, me signifie que je ne suis pas elle, mais autre, qui me fait croire que je peux « croire », que je peux m’identifier à lui. Croire et/ou investir, non pas en lui en tant qu’objet de besoin ou de désir (cela viendra plus tard ; pour l’instant mon objet de besoin et de désir c’est surtout maman), mais en la représentation qu’il a de moi et en ses mots — en la représentation que je me fais de lui et en mes mots. « J’ai cru, et j’ai parlé ».
J’aimerais ajouter que c’est bien parce que les parents croient en leur enfant, lui parlent et interprètent ses premiers balbutiements, que l’enfant aura accès à la parole, même si, nous le voyons, cette croyance est une représentation imaginaire de l’enfant.
Le premier texte de FREUD sur la religion date de 1907. Il ne s’agit pas encore d’une analyse de la croyance. Dans Actions compulsives et exercices religieux, il ne fait que constater une similitude entre les symptômes d’une névrose obsessionnelle et les rituels de la pratique religieuse. Pour éviter l’angoisse, l’obsessionnel est contraint à répéter certains actes. Dans ce texte, il conclut qu’il y a dans la névrose obsessionnelle une religiosité individuelle, et dans la religion, une névrose obsessionnelle collective.
Plus tard, FREUD abordera le rapport entre psychanalyse et religion, montrant que l’analyse permet de découvrir l’origine de la croyance en dieu. Tout sujet fait l’expérience de la Hilflosigkeit, un état de détresse, d’abandon. Après la naissance, aux premiers cris de l’enfant, la mère, ou la personne qui en tient lieu, vient à son secours pour l’apaiser, le satisfaire. Mais un jour, personne ne vient. C’est l’absence de réponse, le vide, un trou noir qui le précipite dans la détresse. Tel est bien le premier traumatisme de l’enfant. Pourquoi personne ne répond ? Ai-je provoqué de la haine ou de l’indifférence ? Et c’est ainsi que l’enfant connaîtra la nostalgie du passé, quand père ou mère lui assuraient bonheur et protection constante. Telle serait l’origine de la croyance religieuse : dans un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci FREUD écrit : « la psychanalyse nous a fait connaître que le dieu personnel n’est psychologiquement rien d’autre qu’un père exalté » et il ajoute : « le Dieu juste et tout-puissant et la bonne Nature nous apparaissent comme des sublimations grandioses du père et de la mère. »
VERLEUGNUNG
Dans un texte, FREUD décrit le modèle de ce qui sera repris par MANONNI par « je sais bien mais quand même ».
Dans Les théories sexuelles infantiles de La vie sexuelle, FREUD décrit les fausses théories que l’enfant imagine comme réponse aux questions qu’il se pose, et en particulier celles qui consistent, pour le petit garçon, à attribuer à tous les humains un pénis. Il n’y a pas pour lui au départ de différence des sexes, il n’y a que des porteurs de phallus. Lorsque l’enfant découvre pour la première fois l’absence de pénis chez la femme (ou la fille), il va désavouer le démenti infligé par la réalité afin de conserver sa croyance en un phallus maternel. C’est la Verleugnung, le démenti de la castration. Il s’agit d’un mode de protection face à une perception angoissante, c’est-à-dire l’angoisse de castration qui découle du complexe d’Œdipe, fantasme par lequel l’enfant imagine que son père le castrerait par représailles.
La question est encore plus complexe : FREUD montre que l’enfant conserve sa croyance, mais qu’en même temps il l’abandonne. Il écrit dans le fétichisme : « Il n’est pas juste de dire que l’enfant ayant observé une femme a sauvé, sans la modifier, sa croyance que la femme a un phallus. Il a conservé cette croyance, mais il l’a aussi abandonnée ; dans le conflit entre le poids de la perception non souhaitée et la force du contre-désir, il en est arrivé à un compromis comme il n’en est de possible que sous la domination des lois de la pensée inconsciente – les processus primaires. » [1]
Dans la névrose et perversion la Verleugnung constitue le mécanisme pour réagir à un événement de la réalité traumatisant, à savoir la différence des sexes. Son destin sera néanmoins différent selon ces deux structures. Le pervers de structure se constituera un fétiche, substitut du phallus de la femme auquel il ne veut pas renoncer. La perception est déniée. Il conserve sa croyance en une mère phallique, mais un fétiche a pris la place du pénis. C’est le triomphe sur la menace de castration.
Avec la Verleugnung, le garçon n’a pas simplement démenti sa perception, mais a « procédé à un déplacement de valeur, transféré la signification du pénis à une autre partie du corps » [2]. Lorsque Lacan revisite ce concept, il parle de père-version. L’enfant quel que soit son sexe, passe par le désir d’être aimé du père. Pour le garçon, c’est un détour paradoxal par une identification féminine pour accéder à la virilité. Et le déplacement de valeur du phallus sur une autre partie du corps de la femme, c’est ce que Lacan appelle la perversion polymorphe du mâle, celle qui fait qu’il s’intéressera à une femme en tant que détentrice de l’objet a.
Dans son livre Clefs pour l’imaginaire ou l’autre scène, O. MANONNI, dans le chapitre « je sais bien mais quand même », décortique la croyance aux masques décrite dans le livre de TALAYESVA Soleil Hopi [3].
Les masques, les Katchina, se montrent une fois par an, comme chez nous le père fouettard qui vient chercher les enfants qui n’ont pas été sages au cours de l’année. Chez les Hopi, les mères rachètent leurs enfants en leur donnant de la viande. En échange, ces derniers reçoivent des boulettes de farine de maïs, du piki, teintes exceptionnellement en rouge. Un jour où les masques devaient sortir, TALAYESVA écrit qu’il surprend sa mère cuisant du piki rouge. « Bouleversé, le soir, je n’ai pas pu manger, et quand les Katchina ont distribué leurs cadeaux, je ne voulais pas de leur piki. Mais ce n’était pas du piki rouge qu’ils m’ont donné, c’était du jaune. Là, je me suis senti heureux ». Heureux, car il a échappé à l’obligation de renoncer à sa croyance, à l’obligation de reconnaître que sa mère le trompait, qu’il était, comme tous les enfants, victime de la mystification des adultes. Il l’apprendra dans un 2ème temps, lors des cérémonies d’initiation très impressionnantes (qui évoquent directement la castration) au moment où les adultes ôtent leurs masques. Comment réagissent les nouveaux initiés ? « J’ai eu un grand choc : ce n’étaient pas des esprits. Je les reconnaissais tous, et je me sentais bien malheureux puisque toute ma vie, on m’avait dit que les Katchina étaient des dieux. J’étais surtout choqué de voir mes pères et oncles de clan danser en Katchina. Mais c’était encore pire de voir mon propre père ». L’autorité est mystification !
Mais ce qui est le plus intéressant, c’est que cette cérémonie de démystification, de démenti de la croyance aux masques, va générer une nouvelle croyance institutionnalisée, la religion Hopi. En effet, si les masques, les vrais, les dieux, ne viennent plus de manière visible, comme autrefois, ils viennent de manière invisible, et habitent les masques de manière mystique. Le Hopi pourra dire « Je sais bien que les Katchina ne sont pas esprits, mais quand même, les Katchina sont là quand mes oncles et pères dansent masqués ».
L’enfant ici, mais aussi l’adulte, peut en même temps croire et ne pas croire, c’est ce qu’Octave MANONNI travaille dans son ouvrage en reprenant ce livre - témoignage ethnographique.
L’enfant conserve sa croyance et en même temps il l’abandonne, ce qui montre un clivage que O. MANONNI résume par la formule langagière « Je sais bien… mais quand même » ; Je sais bien que le père fouettard n’existe pas, que ma mère n’est pas phallique, que les masques ne sont pas des Dieux… mais quand même, si je ne suis pas sage, je devrai le payer…, mais quand même, ma mère est aimée pour quelque chose que je lui veux … mais quand même, les Dieux sont là de manière invisible… Pour pallier un vide insupportable, le névrosé y dépose un « mais quand même » qui recouvre cette horreur du Vide… Ce qui peut expliquer la force de la croyance, et son inaccessibilité à la critique lorsqu’elle s’appuie sur ce mode de défense psychique, le « mais quand même » restant fuyant, évanescent.
Et O. MANONNI de conclure comme suit : « On voit là de façon indiscernable, le moment où la croyance, abandonnant sa forme imaginaire, se symbolise assez pour ouvrir sur la foi, c’est-à-dire sur un engagement ».
Il serait intéressant aussi de se demander pourquoi les adultes ont ce besoin de mystifier les enfants : pour les éduquer ? Pour les préserver ? Les enfants sont crédules, les adultes imposteurs ; néanmoins, FREUD a montré que les enfants ne sont pas dupes, qu’ils accueillent leur mystification avec méfiance. Le constat d’être trompé par les parents n’est-il pas traumatisant pour l’enfant ? Ne serait-ce pas, nous, les adultes, qui, par une projection, faisons de l’enfant la figure extérieure de nos croyances, une fois celles-ci démenties ?
RELIGION – FREUD
Dans le premier texte de FREUD sur la religion Actions compulsives et exercices religieux, il constate les similitudes entre les actes du névrosé obsessionnel et « le cérémonial public de la pratique religieuse » [4]. Plus tard, il aborde le rapport entre psychanalyse et religion en expliquant l’origine de la croyance en Dieu, c’est-à-dire la Hielflosigkeit, cet état de détresse et d’abandon ressenti par l’enfant lorsque ses cris restent sans réponse lorsque la mère ou son substitut reste absent. C’est le traumatisme de l’existence humaine : c’est l’énigme du désir de l’autre. De là, naît la nostalgie du passé, état de béatitude et protection assurée. C’est pour FREUD la raison de la naissance de la religion à partir d’une expérience identique à la Hielflosigkeit, celle devant l’aléatoire du sort de l’existence. Nostalgie d’un père tout puissant, d’un père divin, ce qui permet de surmonter l’angoisse du délaissement par la foi en une tout puissance protectrice. Dans Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci (1910), FREUD écrit : La psychanalyse nous a appris à connaître l’intime corrélation entre le complexe paternel et la croyance en Dieu, nous a montré que le Dieu personnel n’est psychologiquement rien d’autre qu’un père qui a été exalté… Le Dieu juste et tout puissant et la bonne nature nous apparaissent comme des sublimations grandioses du père et de la mère » [5].
La religiosité proviendrait donc de cette détresse infantile, de ce « besoin d’aide du petit enfant », et plus tard, devant sa faiblesse face « aux grandes puissances de la vie », cherchera à la nier par « le renouvellement régressif des puissances infantiles ».
Dans L’avenir d’une illusion, FREUD précisera que les dieux ont une triple tâche à accomplir : « exorciser les forces de la nature, nous réconcilier avec la cruauté du destin… nous dédommager des souffrances et des privations que la vie en commun des civilisés imposent à l’Homme » [6] .
Pour FREUD, les idées religieuses sont « la réalisation des désirs les plus anciens, les plus forts, les plus puissants de l’humanité ; le secret de leurs forces est la force de ces désirs » [7] . Ces idées sont nécessaires pour palier l’impuissance humaine, elles sont d’ordre subjectif et non objectif. « On ne peut pas plus les réfuter que les prouver » [8]. Dans Malaise dans la Civilisation (1929), FREUD oppose (p. 17) : « Les sources les plus profondes du sentiment religieux » qu’il n’abordait pas dans L’avenir d’une illusion , et la religion de l’homme ordinaire avec ses doctrines, ses promesses de providence bienveillante ici-bas et dans une existence future ; tout cela si éloigné de la réalité qu’il trouve « humiliant de constater combien sont nombreux parmi nos contemporains, ceux qui, obligés de reconnaître l’impossibilité de maintenir cette religion, tentent pourtant de la défendre pied à pied par une lamentable tactique de retraites offensives » [9] . N’est-ce pas ici encore un « Je sais bien… mais quand même » ?
Pour Philippe JULIEN, la religiosité dont parle FREUD concerne plus les religions primitives ou païennes, et non le judéo-christianisme qui a, selon lui, détruit le caractère de toute puissance absolue et sacrée en tant que protection divine face à l’impuissance humaine, par une triple révélation :
Avec le judaïsme, le monde a été désacralisé -> voir le 2ème commandement de la Loi [10]. Dieu est de l’ordre de la parole à entendre, parole qui transcende toute image. Le visible ne montre pas l’invisible. Cette désacralisation du monde a permis la naissance de la science.
Dieu s’incarne non pas dans l’Histoire, mais dans une Histoire. Jésus est non puissant. Il ne s’impose pas, mais est dépendant des contingences de l’existence. De plus, il est crucifié, il souffre de Hielflosigkeit, de détresse et s’écrie « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » -> ce qui a permis l’instauration d’une dé-hiérarchisation du pouvoir religieux et politique. Désormais, tout ne vient pas d’en haut. La religion laisse une place à la laïcité, le pouvoir politique se sécularise avec la démocratie.
L’Esprit-Saint envoyé au monde par le Père et le Fils : « Il instaure le deuil d’un divin tout-puissant par l’actualisation progressive chez les hommes des deux premières révélations » [11] . Cela a conduit à la liberté de conscience. C’est dans la culture judéo-chrétienne que naît une nouvelle définition de la responsabilité : elle n’est pas seulement d’obéir aux lois publiques de l’Eglise et de l’Etat (qui ne sont plus le tout de la Loi), mais elle est d’agir selon sa conscience. Il y a disjonction entre légalité et légitimité, que l’on rencontre dans certaines situations : voir Thomas D’AQUIN « En cas de nécessité, toutes choses sont communes ».
L’éthique de la psychanalyse selon FREUD est de cesser d’avoir la nostalgie du père tout-puissant et protecteur et de ne plus dépendre de lui, de faire le deuil de l’image infantile de l’autorité.
Or, justement, avec la modernité, nous assistons au déclin de l’image d’un Maître fort en famille, en politique et en religion. Nous assistons à une augmentation des suicides, de la toxicomanie et de la violence, en particulier chez les jeunes.
Selon, Philippe JULIEN : « la vraie réponse à la violence de la jeunesse, est de transmettre à celle-ci le pouvoir d’assumer le déclin de l’image traditionnelle du père en tant que maître, image infantile selon FREUD, image païenne selon le christianisme. S’il y a concordance entre la psychanalyse et le judéo-christianisme sur la nécessité de ce deuil, en revanche il y a une différence sur la manière de l’accomplir. Elle s’est montrée après FREUD par deux positions. Dans la ligne de C.G. JUNG, la modernité est un refoulement et la psychanalyse un heureux retour au passé religieux ; avec J. LACAN, au contraire, la modernité est un progrès des Lumières, que la psychanalyse peut faire réussir à sa manière. » [12]
RELIGION JUNG
Quelques mots sur les conceptions de JUNG. Ici, je vais m’appuyer sur le livre de Philippe JULIEN : Selon lui, si JUNG s’est séparé de FREUD en 1913, ce n’est pas seulement en raison de la place que donne FREUD à la sexualité ; son opposition concerne surtout la fonction religieuse dans le psychisme. La place du sacré est primordiale pour JUNG, alors qu’elle est contestée par la modernité et les Eglises instituées. Dans Psychologie et religion, JUNG écrit : « Le numinosum (une existence ou un effet dynamique) saisit et domine le Sujet humain, qui est toujours bien plus sa victime que son créateur. Le numinosum, qu’elle qu’en soit la cause, est un conditionnement du sujet qui est indépendant de sa volonté » [13] …. Il y a là un vécu fondateur, qui échappe au discours rationnel d’ordre médical ou théologique et que ne peuvent admettre que ceux qui en ont éprouvé la force inconnue et irrationnelle. « chaque confession se base, d’une part, à son origine, sur une expérience directe du numinosum, puis d’autre part sur le pistis, c’est-à-dire sur la fidélité (loyauté), sur la foi et la confiance à l’égard d’une expérience précise des faits « numineux » et de la modification de conscience qui en a résulté » [14]. Selon JUNG, l’expérience du sacré est universelle, le primitif est présent en tout être humain et l’a été de tout temps. Les diverses religions qui imposent leurs dogmes et rituels, ont refoulé le religieux commun à tout l’humanité. C’est, selon JUNG, une déficience, dont la psychologie analytique peut nous guérir en retrouvant en nous des forces enfouies au profond de notre âme. L’inconscient est collectif et non pas individuel comme le disait FREUD, et la mythologie l’exprime. Il n’y a qu’un seul inconscient collectif qui a informé à sa manière chaque peuple et chaque culture. Le divin dit partout la même chose, en langues diverses. Yahvé, la Saint Trinité, Allah, Buddha, le Tao sont de pures représentations culturelles et historiques d’une même vérité immanente à notre âme. JUNG appelle le Soi un archétype du divin en l’Homme, une force pulsionnelle dans notre inconscient créée dès l’origine par Dieu en tout Homme. Que ces forces aient été nommées Dieux, Démons ou Délires, peu importe, elles sont toujours présentes, seules changent leurs représentations, qui diffèrent selon les identités ethniques.
L’expérience religieuse vécue s’exprime par des symboles, au-delà de l’entendement. La symbolique en nous donne un nouveau sens aux signes, selon des images primordiales, les archétypes. Dieu est en nous, une imago psychique archétypique, donc inconsciente, dont l’action en l’âme est puissante. On retrouve ces archétypes dans les mythes, le divin parle le langage de la mythologie, activité psychique qu’il s’efforce de recueillir de la bouche des patients. Ces archétypes qui transcendent notre conscience, unissent dans l’inconscient de chaque âme deux pôles : l’animus et l’anima.
La psychologie analytique doit accueillir ces contraires en vue de leur conjonction en une totalité harmonieuse. La grande nouveauté de JUNG est d’avoir posé cette union des contraires dans le Dieu créateur lui-même : lumière et ténèbres, divin et démoniaque, amour et colère… Dieu a deux faces, celle du Christ, et celle du Diable, dans une plénitude toute-puissante et paradoxale, car le bien n’a de sens que par rapport au mal, comme la Lumière brille dans les ténèbres.
JUNG répond à des détracteurs en ces termes : « les gens m’appellent parfois un chef religieux, je ne le suis pas. Je n’ai pas de message, pas de mission, j’essaie seulement de comprendre » [15] . JUNG parle comme un amoureux de la sagesse, comme un philosophe s’adressant à l’Homme moderne, devenu malade de l’oubli de son passé. Cette sagesse se transmet aujourd’hui dans les communautés New Age…
Un des effets des visions de JUNG se retrouve aujourd’hui dans l’ethno-analyse. JUNG parlait d’inconscient collectif et universel, l’ethno-analyse reprend la notion d’inconscient collectif mais sans l’universel. Le collectif est le propre de chaque culture, de chaque ethnie, il n’y a pas de sujet indépendant de la société politique, religieuse, familiale, où il est né et a vécu. La thérapie doit donc dépendre du contexte ethnique du sujet souffrant. Tout dépend de l’inconscient collectif du sujet.
RELIGION LACAN
LACAN : Dans L’éthique de la psychanalyse, LACAN dit en s‘appuyant sur le mythe de Totem et tabou (le seul mythe de l’époque moderne), « le mythe du meurtre du père est bien le mythe d’un temps pour qui Dieu est mort. Mais si Dieu est mort pour nous, c’est qu’il l’est depuis toujours. C’est bien là ce que dit FREUD, il n’a jamais été le père que dans la mythologie des fils, c’est-à-dire celle du commandement qui ordonne de l’aimer, lui, le Père » [16].
Parce que Dieu est mort, il l’a toujours été. LACAN, dans la lignée de HEGEL, suppose un athéisme du christianisme, par la révélation d’un vide créateur, c’est-à-dire une création à partir d’un Rien d’imaginable. Il s’appuie sur un passage de l’Exode, lorsque Moïse demande à Dieu : « s’ils me disent quel est son nom ? Que leur dirai-je ? » et Dieu dit à Moïse : « èhyèh ashèr èhyèh » qu’il traduit ainsi : « je suis ce que je suis », c’est-à-dire le vide : Dieu ne se nomme pas lui-même d’un nom propre, seuls son fils et ses disciples l’appellent Notre Père, tandis que les Pères de l’Eglise, comme Saint Augustin, traduisent cette phrase : « je suis celui qui est » = non par le vide, mais le plein, l’Etant suprême, l’Eternel. Comme quoi une légère différence de traduction engendre deux conceptions opposées.
Pour Philippe JULIEN, si LACAN choisit la première traduction, c’est par rapport à la définition analytique de la paternité. L’être-père se décline en 3 dimensions : symbolique, imaginaire et réelle.
Symbolique : le Nom-du-père désigne une place nommée par la mère qui transmet à son enfant le lieu de son désir en tant que femme, lieu en position tierce entre son enfant et elle. Telle est la lecture de LACAN du « je suis ce que je suis », = « je ne me nomme pas moi-même (père), je suis nommé ».
Imaginaire : cette dimension découle de l’enfant qui aimerait avoir un père fort, grand, susceptible d’être admiré et aimé, l’Urvater du mythe Totem et Tabou. Avec sa mort, la perte de l’image corporelle libère la transmission de la parole, c’est-à-dire de la Loi. C’est ainsi que FREUD fonde le Surmoi : intériorisation de la voix du père, voix de la conscience morale… sans fin, sujétion, soumission, admiration du père idéal tout-puissant. « je suis celui qui est ». Mais cet idéal se heurte aujourd’hui à l’incapacité des chefs politiques et religieux, que l’on accuse aujourd’hui d’impuissance !
Réel : l’homme qui prend la place nommée par la mère porte son désir sur cette femme, à l’exclusion de toute autre. Il ne peut s’identifier à l’image du père tout-puissant. C’est un père humain qui n’a rien de divin. Son désir pour une femme permet à l’enfant deux choses :
Faire le deuil du père idéal
Quitter ses parents pour s’allier à un conjoint en temps voulu
Les trois dimensions de la paternité sont équivalentes, et la 3ème dimension du réel du père revendique la place du sexuel dans la loi du désir.
Dans L’éthique de la psychanalyse, LACAN revient sur : « tu aimeras ton prochain comme toi-même » et conclut : « les deux termes, la mort de Dieu et l’amour du prochain sont historiquement solidaires ». Encore faut-il savoir ce que LACAN entend par « aimer son prochain »…
FREUD dans Malaise dans la civilisation discute de cette maxime et la juge inapplicable. Il précise : « il mérite mon amour lorsque par des aspects importants, il me ressemble à tel point que je puisse en lui m’aimer moi-même. Il le mérite s’il est tellement plus parfait que moi qu’il m’offre la possibilité d’aimer en lui mon propre idéal (…) Je dois reconnaître qu’il a plus souvent droit à mon hostilité et même ma haine » [17] .
En outre, comment aimer l’autre comme moi-même, l’autre qui est différent de moi, et qui refuse bien souvent mon amour ? Il y a une irréductible altérité du prochain, qui rend impossible de s’identifier à lui.
Dans L’éthique de la psychanalyse, LACAN offre une autre interprétation du prochain. Ce prochain qui serait cette altérité inquiétante qui nous habite, notre inconscient. Se faire proche de notre étrangeté en soi-même, c’est aimer son prochain, comme soi-même. Comme il l’exprime en parlant de Sade dans « Écrits » (p. 789) : « se faire assez voisin de sa propre méchanceté pour y rencontrer son prochain ». Cette nouvelle interprétation de la maxime « aime ton prochain comme toi-même » peut s’exprimer sous la forme de « Fais-toi proche de toi désirant ».
Je ne pourrais terminer un travail sur la croyance et la religion sans parler de la mystique. J’avais en son temps travaillé les écrits de Marie de l’Incarnation. Pour l’institution religieuse, l’extase mystique est purement spirituelle et hors de toute jouissance corporelle.
Pour certains psychiatres ou certains psychanalystes, comme Marie BONAPARTE, il s’agit d’une manifestation hystérique, et donc une jouissance phallique.
Il est clair qu’à la lecture des écrits mystiques féminins ou masculins, il y a un vécu corporel, aussi bien que spirituel. LACAN l’exprime en disant « Il est clair que le témoignage des mystiques, c’est justement de dire qu’ils l’éprouvent (la jouissance), mais qu’ils n’en savent rien » [18].
Il y a une jouissance autre dont on ne sait rien.
C’est HASSOUN qui a re-conceptualisé le mythe de l’Urfater pour en faire non un Père Tout-puissant, mais une mère toute-puissante, une Mère-toute, le meurtre du père étant l’avatar du meurtre de la Chose. Les mystiques ne chercheraient-ils pas, dans un corps à corps éperdu, à retrouver la béatitude du Das Ding, de la Mère-toute ?
CONCLUSION
Pour certains analystes, la fin d’une analyse entraînerait nécessairement une fin de la croyance religieuse, et que les analystes croyants n’ont pas encore terminé leur analyse personnelle et auraient besoin de « refaire une tranche ». Pour d’autres, bien au contraire, les psychanalystes ne sauraient être athées, car ils seraient alors dans une certitude psychotique. Je ne saurais me prononcer sur ce point ; ce qui me semble le pilier de la psychanalyse, c’est le transfert, qui est une croyance en un sujet supposé savoir. Le sujet supposé savoir devient un Dieu : tout névrosé est ainsi croyant, et doit l’être. Si l’hystérique croît en La femme, l’obsessionnel croît en son Maître, tous deux supposés savoir ce qu’il en est de leur désir.
La fin de l’analyse verra la destitution de ce Dieu, ouvrira sur un vide, que chacun comblera à sa manière.
LACAN, pour sa part, propose « cette place béante au cœur de chacun de nous… c’est là la place où nous avons à aimer le prochain comme nous-mêmes, parce qu’en lui cette place est la même » [19] ou encore « il se satisfait de ce vide où il peut aimer son prochain, parce que ce vide, c’est là qu’il le trouve comme lui-même, et que ce n’est pas autrement qu’il peut l’aimer » [20] .
Il reste encore plein de questions que j’aimerais travailler avec d’autres dans un séminaire :
• Pourquoi ce « mais quand même », s’accroche-t-il à un espoir, un idéal d’absolu ?
• Le besoin de croire : serait-ce une manière de lutter contre la mélancolie, née de la perte de l’omnipotence du narcissisme infantile ?
• Ou encore dû à la perte de la cœnesthésie parfaite, de la félicité complète du fœtus dans le ventre de sa mère, qui correspondrait à une recherche d’un retour au Das Ding, et peut-être retrouvée par les mystiques ?
La jouissance de ces retrouvailles dont ils ne peuvent rien dire, serait-ce parce que la vie fœtale est anobjectale ?
• Quelle est la relation entre croyance et liberté ? Ou entre croyance, aliénation et emprise ?
• Ou encore entre besoin de croire et besoin d’illusion… ?
• Ou encore quel est le rapport entre :
. désir et besoin de croire
. croyance et doute
. croyance et résistance
Il y a encore de quoi faire !!!
Anne Chenais
[1] FREUD, Le fétichisme Puf p. 134-135
[2] FREUD Le clivage du moi et mécanisme de défense, op. cit.
[3] O. MANONNI Clefs pour l’imaginaire ou l’Autre Scène Seuil p. 14
[4] FREUD Actions compulsives et exercices religieux
[5] FREUD Un souvenir de Léonard de Vinci Œuvres complètes X Puf p. 149
[6] FREUD L’Avenir d’une illusion, Puf p. 25
[7] ibid p. 43
[8] ibid p. 45
[9] FREUD Malaise dans la Civilisation p. 17
[10] « Tu ne feras aucune image sculptée, rien qui ressemble à ce qui et dans les cieux ou sur la terre, ou dans les eaux, au-dessous de la terre » Ex 20,4
[11] P. JULIEN La psychanalyse et le religieux P. 26
[12] ibid p. 31
[13] JUNG Psychanalyse et religion BUCHET/CHASTEL p. 17
[14] Ibid p. 19
[15] JUNG Cahier de l’Herne, 1984, p. 318
[16] LACAN L’éthique de la psychanalyse p. 209
[17] FREUD Malaise dans la civilisation p. 62
[18] LACAN Encore p. 71
[19] LACAN Discours aux catholiques Seuil p. 61
[20] LACAN Conférence au Grand Orient de France du 25 avril 1969
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