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ADOLESCENCES EN EXIL. L'épreuve d'une solitude radicale par Jean CRESP

dimanche 31 janvier 2010, par Jean CRESP

 

ADOLESCENCES EN EXIL L’épreuve d’une solitude radicale

Travailler sur les problématiques de l’exil nécessite un questionnement sur les termes des catégories qui les organisent. Ce travail de déconstruction est nécessaire pour appréhender la vérité de ces sujets afin de les définir non pas de l’extérieur mais les comprendre de l’intérieur. Toute les terminologies de l’exil : réfugié, statutaire, débouté, dublinés, sans papier… Ont une histoire qu’il convient de revisiter pour mieux saisir les enjeux socio historiques, politiques et juridiques qui ont contribué à leur construction et leur incidences sur nos représentations.

La catégorie Mineurs Isolés renvoie dans son premier terme à un abord strictement juridique qui qualifie les personnes qui n’ont pas atteinte l’âge de la majorité fixée par la loi. Le mot isolé, quant à lui, rend compte d’une réalité tronquée. L’isolement renvoi à une situation spatiale et physique : « séparé des choses de même nature, détaché d’un contexte, séparé des autres hommes ». Mais ces enfants qui nous arrivent sont ils vraiment isolés lorsqu’ils se retrouvent pris en charge par des équipes de travailleurs sociaux et qu’ils vivent dans des structures d’accueil avec d’autres enfants ? Bien moins isolés que la plus part des demandeurs d’asile politiques, ces adolescents en exil ne sont pas isolés. Ils sont seuls. Seuls avec les autres, pris dans une solitude radicale.

Déconstruire ces terminologies permet d’appréhender de façon plus sensible la vérité de ces personnes. Ainsi, parler de solitude plus tôt que d’isolement rend compte d’un éprouvé au prise avec une réalité, celle d’un « état d’abandon, de séparation, dans lequel se sent l’être humain, en face des consciences humaines ou de la société ». L’adjectif radical souligne l’aspect extrême et exceptionnel de cette solitude « qui tient à l’essence, au principe d’un être » dont l’étymologie latine radix, permet de qualifier cette épreuve qui saisit le sujet à la racine de son être et de son existence.

Ainsi, l’usage de l’expression Mineurs Isolés pour traduire des situations et des parcours de vie si différents et si complexes ne rend compte ni du déracinement lié à l’exil, ni des violences qui y sont associées, ni des souffrances engendrées.

A la questionner, cette terminologie m’est apparu soudainement bien éloignée de ces jeunes adolescents que j’avais, éducateur, rencontré il y a quelques années et plus tard en tant que psychologue clinicien dans des centres de soins ou d’hébergements pour demandeurs d’asile politique. Questionnement qui m’a conduit plusieurs années en arrière lorsque je rencontrais pour la première fois l’un d’entre eux : Augustin. Je me suis souvenu d’une histoire terrifiante que j’avais pourtant, moi et les autres membres de l’équipe, du mal à entendre et à considérer. Je me suis souvenu d’un adolescent parfois souriant, souvent lointain ; assez solitaire, tempéré dans ses propos, un enfant intelligent qui ne ressemblait pas aux autres placés eux pour des raisons sociales ou judiciaires. Il avait grandi dans une famille sans histoires avec des parents qui l’avaient bien aimé.

Il passait beaucoup de temps à étudier dans sa chambre, il était devenu très bon élève, le meilleur du foyer avec des résultats bien plus élevés que ceux qu’il avait au Rwanda. On m’avait dit que la nuit il faisait des cauchemars. Et puis un jour il s’est précipité dans la cuisine après une bagarre avec un autre jeune, originaire lui du Congo, pour y prendre un couteau. Pour se protéger peut être de ceux qui, quatre ans auparavant, avaient tué ses parents avec de longs couteaux.

J’ai abandonné pour ce travail le terme de Mineur Isolé parce qu’il m’est apparu trop éloigné de cette réalité et de ces vérités. De ces adolescents qui brutalement ont du quitter un jour leur maison et leur quartier, leur école, leur jeux, leurs amis, leurs frères et leurs sœurs, leurs oncles et tantes, leurs grands parents, leur communauté, leurs habitudes et leur quotidien. Ces adolescents qui ont du quitter brutalement leur pays, brutalement leur père et leur mère.

J’y ai préféré le terme d’adolescences en exil parce que ceux qui nous arrivent le sont le plus souvent et bien qu’ils n’aient parfois que 12 ans, on peut se demander si les violences ou les menaces qui les ont jetés sur les routes de l’exil n’auraient pas, entre autre conséquences, forcer leur processus adolescent.

Adolescence en exil parce que l’on peut se demander ce que devient et signifie l’adolescence lorsqu’elle se trouve à ce point privée brutalement de son environnement, de son groupe, de sa culture, de ses repères, de ses idéaux et de ses illusions.

Ne serait ce pas l’adolescence elle même qui brutalement se retrouverait en exil « séparée comme une île », « séparée des choses de même nature, séparée des autres hommes » ?

Parler d’adolescence en exil permet d’éviter le risque de la généralité, d’une supposé catégorie ou population homogène, celle des Mineurs Isolés, afin de mieux penser la particularité de ces histoires, de ces trajectoires et de ces évènements. C’est rappeler la singularité de ces sujets, tout comme celle des évènements et des parcours d’exil qui les ont conduit jusque ici. Parce que les termes de nos discours, qui participent des représentations que nous avons de ces sujets et de leurs souffrances, façonnent nos pratiques et nos constructions théoriques tout autant que l’identité de ces sujets pris dans ces discours.

Penser et questionner ce que ces enfants nous font vivre, ce qu’ils nous font éprouver comme sentiments d’empathie, de colère, de rejet, d’impuissance, d’incompréhension ou de désarroi est un passage obligé pour tenter de comprendre et soigner. Penser nos affects suscités par ces rencontres et dans ces relations parce qu’ils indiquent bien souvent ce qui figure en « trop » ou en « absence » chez ces adolescents qui ne peuvent se représenter ces images, ces drames et ces émotions pour lesquelles ils n’ont pas encore trouvé leurs mots.

Accueillir et accompagner ces enfants et ces adolescents en exil c’est être engagé dans une relation de soin que l’on soit psychologue, médecin ou travailleur social et c’est là la raison de l’attention à prêter à nos éprouvés dans le respect de nos fonctions et du cadre de nos interventions.

Car la solitude radicale dans laquelle sont plongés ces adolescents est consécutive d’une rupture brutale et généralisée des liens fondateurs qui organisaient et structuraient leur rapport à eux même et à leur environnement. En résonance avec cette disparition des référents sociaux, familiaux et spatio temporelles c’est l’ensemble des liens qui se trouvent bouleversés sur le plan somatique, psychique et social. Cette atteinte violente portée aux liens imprime une fragilité dans tout ce qui, désormais, est vecteur de relation. Les conduites de repli, d’évitement, de mutisme, de sur activité ou de violence parlent bien souvent d’une relation frappée du sceaux de la disparition : ce que j’aime, ce que j’investis ici ne risque t’-il pas de disparaître comme là bas ? Et si cet autre disparaît, ne suis je pas menacé de disparaître à nouveau ?

Le rêve d’un jeune Afghan, Ahmad, rapporté dans le cadre d’une consultation psychothérapeutique, permet d’illustrer ces bouleversements psychiques consécutifs de ces déracinements violents. Ahmad a fuit l’Afghanistan en 2006 vers l’Iran alors qu’il n’avait que 12 ans. Il y a séjourné un an et demi et placé en détention pendant trois semaines. Arrivé le 2 octobre 2008 sur le territoire français après avoir fuit par la Turquie, il est pris en charge par France Terre d’Asile le 26 octobre et placé en Service d’Accueil d’Urgence le 4 novembre puis en famille d’accueil le 16.

Le 14 décembre, Ahmad est placé dans un foyer à Nancy dont il s’échappe et est interpellé par la police à Strasbourg. Il réintègre un foyer à Metz et fugue le 23 décembre 2009.

L’équipe sociale qu’il l’a recueilli à Paris est très inquiète. L’enfant présente un comportement inadapté et agressif. Il suscite du rejet de la part des autres enfants ainsi que des travailleurs sociaux. Il ne dort pas.

Séance du 10 juillet 2009.

Le Psychologue : Comment s’est passée votre semaine ?

Ahmad : De bonnes et de mauvaises choses.

P : C’est à dire ?

A : Des rêves toute la nuit qui me réveillent, tuer mourir, tuer mourir, tuer mourir…

P : Vous pouvez essayer de raconter ces rêves ?

A : C’est une vieille dame de mon village que je connaissais, elle vient de mourir. Je suis en train de jouer avec des amis, un hélicoptère se pose près de sa maison.

P : Quel genre d’hélicoptère…Civil ou militaire ?

A : Je ne sais pas…

P : Quelle émotion vous suscite l’arrivée de cette hélicoptère…De la peur ?

A : …Ce n’est pas un hélicoptère militaire…Il se pose et repart tranquillement

Je discute avec elle, elle me raconte comment elle est morte, ça me fait peur. Elle me dit qu’elle était jeune quand elle est morte.

Puis les enfants de cette femme viennent nous attaquer, il y a beaucoup de bagarre et on s’enfuit.

P : Qu’est ce que vient faire l’hélicoptère ?

A : Je ne sais pas. Quand il arrive il y a déjà un cadavre dedans, il y a une rose rouge posée sur lui, je regarde.

P : Est ce que la rose rouge représente quelque chose dans votre pays… ?

A : Non…

J’ai regardé les informations mardi. Quand la femme de Mikael Jakson a parlé de lui j’ai eu beaucoup de compassion pour elle et pour ses enfants ; pour ses frères et ses amis. J’ai eu un sentiment de pitié.

P : De la tristesse… ?

A : …Oui beaucoup de tristesse. Je me suis senti très fatigué et je suis parti me coucher.

P : Qu’est ce que vous évoque cette émotion à ce moment là, est ce qu’il s’agit d’un sentiment…familier… ?

Silence

A. très ému : La femme de mon oncle et ses enfants… Ils ont beaucoup de problèmes certainement…6 mois, 2 ans, 3 ans, 4ans…

P : Que représente pour vous cette tante ?

A : Elle est morte.

P : Vous l’aimiez ?

A : Bien sûr, c’était ma tante

P : Comme une maman … ?

A : Oui comme ma maman

J’avais 8 ans, elle avait un gros ventre, c’est après qu’elle est morte.

Celui qui avait 6 mois est mort deux mois après.

J’ai ressenti beaucoup de tristesse pour elle et ses enfants

P : Qui s’est occupé d’eux par la suite ?

A : Les tantes et les oncles…On jouait beaucoup ensemble…Après je suis parti, j’avais 12 ans.

P : Peut être qu’à travers cette émotion que vous revivez aujourd’hui, il y a aussi cette compassion que vous ressentiez pour eux brutalement « abandonnée » par votre fuite. Que vous vous êtes senti à la fois inquiet et responsable…

A : Oui

P : Peut être qu’au travers de ce rêve et ce souvenir s’exprime aussi l’inquiétude et la détresse à l’égard de votre maman…

A : Oui…Ça fait trois ans maintenant que je suis sans nouvelle.

P : Il y a enfin cette émotion qui se dit pour la première fois ici. Vous allez partir en vacances pendant une longue période, vous allez quittez ce lieu où vous avez pu être enfin écouté et accueilli après trois ans d’exil. Cette séparation réveil peut être celle que vous avez éprouvé brutalement et douloureusement à 12 ans lorsque vous avez été contraint de quitter votre maman, votre famille et vos amis… ?

Silence et pleurs

P : Ce fut une consultation difficile… ?

A : Oui

P : Difficile et importante aussi…Parce que vous pouvez aujourd’hui exprimer et partager cette tristesse. Une tristesse que vous avez tenté de maintenir éloignée de vous même parce que vous deviez survivre et parce qu’il n’y avait personne à qui l’adresser…

A : Oui

Le rêve de Ahmad nous conduit en Afghanistan et met en scène la mort, la mère et ses enfants. Les constructions oniriques nous amènent à formuler l’hypothèse chez ce jeune patient d’une équation psychique entre l’abandon et la mort à la source de ses conflictualités et souffrances actuelles. On peut supposer que la décision de ce jeune garçon de quitter sa famille est aujourd’hui source d’une importante culpabilité (les enfants qui l’attaquent) dont la crainte serait que ce départ ait tué la mère. Mais l’identification aux différentes personnages qui occupent la scène du rêve (la tante morte à cause d’un enfant, la femme qui pleure son mari, les enfants devenus orphelins…) indiquent aussi le versant passif de l’abandon. Ahmad en fuyant tue et meurt en même temps. Cette dimension nous met sur la voie d’une problématique propre aux mineurs isolés, celle d’avoir et d’éprouver dans l’épreuve de l’exil (l’hélicoptère et son cadavre) l’abandon qui ne renverrait pas à une expérience de perte mais davantage à celle d’une disparition.

La question de la disparition est liée à celle du besoin. En cela elle induit une pratique qui s’étend en deçà des conflictualités intra psychiques névrotiques et antisociales. La solitude radicale, l’angoisse de disparition, génèrent un mode de rapport au monde et à soi-même dicté par la survie et ses conséquence sur notre écoute et nos pratiques.

La disparition des référents structurants conditionnent une adresse à l’autre marquée par le manque et l’absence. Le besoin qui surgit dans sa matérialité brute, dénude le désir de ses conflictualités. L’enfant ou l’adolescent nous interpelle en lieu et place d’un vide mortifère. La question et la demande peuvent se retrouver chargées d’une urgence à être entendu, considéré et regardé comme le serait un nourrisson par sa mère.

C’est ainsi que l’insignifiant devient inquiétant. L’insignifiant c’est à dire tous ces actes, ces paroles ou ces habitudes institués et instituantes que l’on ne questionne pas ou plus et dans lesquelles s’engouffrent l’informe de la disparition. Le quotidien devient un horizon de signes marqués par l’absence et la dépossession. L’attente d’un rendez vous, d’une inscription à l’école, la nourriture, l’argent de poche, les vêtements, le regard et la voix de celui qui s’adresse à nous s’interprètent autour d’un même signifiant : celui de la disparition. L’écart entre le besoin et sa réponse peut devenir intolérable lorsqu’il vient rappeler l’insoutenable solitude de notre condition.

Ce contexte de violences radicales et de ruptures brutales qui éjectent l’adolescent hors du monde questionnent l’évaluation clinique de ses souffrances ainsi que les problématiques sociales et éducatives qu’il pose. Car le processus adolescent, par les bouleversements et les remaniements qu’il implique sur le plan psychique et corporel, par ce qu’il appelle de nouveaux investissements dans le champ social notamment, se trouve dans ces exils court-circuités par la disparition. Tous les aspects dynamiques de l’adolescence se voient alors placés sous la tutelle d’une absence et d’un manque difficilement représentables à cette époque de la vie. Sous la tutelle d’un doute vertigineux quant à leurs origines et leur devenir.

Quel destin sera celui du deuil ? Comment penser cette épreuve conflictuelle représentée par ce nécessaire détachement des figures parentales et des objets oedipiens quand l’adolescent s’en trouve brutalement dépossédé ? Comment vivre le deuil d’une séparation qui n’a pas eu lieu ? Quels risques encoure le sujet lorsque ses fantasmes inconscients meurtriers se heurtent à la réalité consciente de la mort ou de la disparition de ses proches ?

Les mécanismes de défenses, particulièrement sollicités à l’adolescence pour contenir l’angoisse qui accompagne l’explosion libidinale et pulsionnelle, se trouvent détournés de leurs objets premiers, appelés à contenir l’urgence d’un séisme psychique. Le clivage, qui vise originairement à protéger l’adolescent de son ambivalence centré sur le lien aux imagos parentaux et disperser ses désirs génitaux de la menace incestueuse, s’engage dans une coupure elle aussi radicale qui, soutenue par le déni, permettra une mise à l’abri d’une conflictualité momentanément ou durablement impossible.

Du fait d’une certaine plasticité, certains de ces adolescents peuvent surprendre par les investissements dont ils se montrent capables et par leurs « performances intégratives ». Si leurs réussites, fortement valorisées sur le plan social, peuvent représenter une sublimation sur le modèle de la résilience, il convient de rester vigilant quant aux coûts psychiques qu’elles représentent et demeurer attentif à ce qu’elles peuvent masquer d’une souffrance enkystée et gelée. Lorsque le sentiment d’existence se trouve menacé, l’humain met en place des stratégies adaptatives de survie dont il est toujours difficiles d’évaluer la destinée.

Être adolescent en exil est une épreuve de solitude radicale. Elle est pour nous autres cliniciens ou travailleurs sociaux, une rencontre éprouvante avec la détresse et le désordre le plus obscure de l’humain.

L’acte de soin peut être ici un engagement troublant et terrifiant. Une traversée désertique et chaotique qui bouscule nos certitudes et nos illusions. Lorsque le thérapeute se trouve confronté à un désarroi si vertigineux, le travail d’élaboration clinique peut s’avérer périlleux, difficile et incertain.

Le soin réside en partie dans notre capacité à pouvoir survivre et supporter les effets contre transférentiels de ces solitudes radicales, de ces disparitions et des violences qui souvent les accompagnent .

Être en mesure de pouvoir tolérer des images mentales particulièrement difficiles qui suscitent la sidération, le désespoir et la révolte, d’éprouver des sentiments inquiétants, extrêmes et violents tout en garantissant à celui qui nous les fait vivre une continuité et une empathie toujours relatives et mesurées. Pouvoir occuper et vivre la place des disparus tout en s’identifiant à la détresse et la solitude de celui qui les subit.

Lorsque la perception de soi même et du monde est à ce point bouleversée par les vicissitudes de l’Histoire, lorsque l’adolescent, extradé de l’histoire générationnelle, questionne sa filiation et son lien aux origines, le clinicien est un interprète. Plus seulement du sens mais du désordre. Etre un interprète au même titre que le serait un père et une mère qui, dans leur complémentarité, donnent aux signes un sens en figurant une limite entre l’intime et le collectif. Il s’agit avec l’adolescent de pouvoir réinterpréter le Monde car de ses capacités à comprendre le sien et celui qui désormais l’entoure, dépendra ses possibilités à pouvoir le réinvestir.

Jean Cresp Psychologue clinicien, psychothérapeute et consultant au Centre d’Ecoute et de Soins de Médecins Sans Frontières à Paris et au CMPP-BAPU de l’Apsi à Créteil