lundi 23 août 2010, par
LA FRONTIÈRE VIA LA RENCONTRE
(Suite)
Pierre-Stanislas LAGARDE
« Car se déplacer pour aller en consultation,
c’est déjà commencer à être guéri » [1]
Wilhelm Stekel
L’intervention précédente s’est achevée sur l’évocation de la rencontre telle que Lacan - à un moment de son élaboration [2] - l’a conçue, cette rencontre au devant de laquelle se rend l’analysant et qui expose celui-ci, en dernière analyse, à cette fonction impossible que représente le réel, à savoir la rencontre impossible avec ce dernier. Et nous avons vu que l’analysant, au terme de son parcours, à l’extrême-limite de son déplacement (pour reprendre des termes qui commencent à nous être familiers) s’exposait au manque absolu. Ce que Lacan reprendra d’ailleurs par la suite sous le terme de « désêtre ».
Suite à quoi, nous avions pu apprécier le haut degré d’abstraction auquel nous conviait cette conception de la rencontre. Celle-ci aboutissait en effet, si vous vous en souvenez, à considérer le concept de pulsion comme foncière expression de la pulsion de mort, et ce au grand dam de Roustang [3] qui déclare dans le commentaire qu’il a donné de ce séminaire : impossible d’aller plus loin pour vider la pulsion conçue par Freud de tout aspect énergétique et dynamique. Fut-elle néanmoins de mort, c’est pourtant bien la pulsion qui, à travers le montage qu’en donne Lacan - lequel n’a pas été exposé lors de notre dernière intervention - fournit au psychisme sa « poussée », son moteur primordial.
Pour le moment, je souhaite quitter l’altitude quelque peu glaciale des élaborations lacaniennes et en revenir à un niveau où la clinique s’enchevêtre encore avec la théorisation ou du moins en donne-t-elle encore l’impression.
La notion de rencontre, sans pour autant négliger la grille de lecture qu’en a pu donner Lacan - car vous le verrez, elle nous sera fort utile - je souhaite l’explorer maintenant à travers les deux auteurs suivants : Wilhelm Stekel et Michael Balint.
Pourquoi justement ces deux auteurs ? Sans doute, parce que je les apprécie l’un et l’autre à ma manière : tous deux m’apparaissent plus comme des praticiens que comme des théoriciens. S’agissant d’ailleurs de Stekel, cet auteur est certainement le moins théorique des deux. Permettez-moi de vous rapporter, en passant, le jugement qu’en a donné l’un de ses élèves les plus proches, Fritz Wittels, lequel compte parmi les tout premiers élèves de Freud, de 1903 jusqu’à 1910 :
« Stekel est un praticien qui n’a aucune volonté de systématiser. Il place ses connaissances les unes à côté des autres sans jamais éprouver le besoin de les contraindre à entrer dans un système ». (p. 204) [4]
Wittels de poursuivre un peu plus loin en déclarant :
« L’ancien élève (de Freud) a écarté quelques constructions intérieures et ne se rend pas dans cette aile du bâtiment que Freud nomme sa théorie de la libido. Mais il travaille avec les concepts de refoulement, de résistance et de transfert. (...) L’infantilisme psychosexuel et la sexualité de l’enfance sont aussi restés pour Stekel la chose capitale. Dans de telles circonstances tout esprit non prévenu doit tenir les travaux de Stekel pour une continuation absolument légitime de la doctrine de Freud. » [5]
Qu’entend donc Wittels par continuation légitime ? Il se réfère à une assertion maintes fois tenue par Freud et qui est la suivante :
« La doctrine du refoulement est la base sur laquelle repose l’édifice de la psychanalyse ; elle en est précisément la partie essentielle » dit Freud en 1914. Et il dit ensuite « à propos des faits du transfert et de la résistance » : « Toute recherche, dirigée de manière à reconnaître ces deux faits et les prenant comme point de départ de travail, a le droit de s’intituler psychanalyse même si elle aboutit à des résultats différents des miens ». (G.W. IV, 1922, p. 13) (Cité par Wittels, p. 80)
Suite à ce que je suis en train de raconter, on va certainement penser que je m’écarte quelque peu du sujet qu’est le nôtre, à savoir ce qui a trait à l’Étranger.
Qu’on se rassure, je n’ai pas oublié les enjeux qui animent notre projet. Ne me retirez pas encore votre confiance, car ce que nous sommes en train de mettre en place ne vise qu’à mieux ressaisir la clinique dont nous sommes partis. En effet, pour apprécier pleinement les éventuelles modalités propres à la rencontre avec l’Étranger, encore faut-il posséder le minimum requis sur ce qu’il en est de la rencontre au sein du cadre psychothérapique. Ces éléments de base me semblent absolument nécessaires. Et les deux auteurs auxquels je suis en train de me référer vont nous aider, à la suite de Lacan, à mieux appréhender ce qui est en jeu dans cette histoire. Par ailleurs, vous verrez que Stekel et Balint, chacun à leur manière, nous apporteront toute une série d’éclairages supplémentaires quant à notre « souci ».
WILHELM STEKEL
Je vous propose donc que nous commencions avec Wilhelm Stekel, dont j’ai déjà eu l’occasion d’évoquer, l’année passée [6] , la notion de réactions primitives. Réactions primitives (ou primordiales) que j’avais mises en rapport avec ce que j’ai appelé, chez le patient africain, le « symptôme inclus ».
De quelle façon Stekel conçoit-il la rencontre psychothérapique ou analytique ? Voyons donc ce que j’ai retiré de sa lecture.
Au cœur de cette rencontre, se situe le phénomène de transfert. Soulignons bien au passage cette précision : le transfert ne représente en aucun cas une notion ou un concept, il s’agit d’un phénomène. Et Stekel s’empresse de préciser que ce phénomène « ne prend naissance en aucune façon dans l’analyse » : la psychanalyse n’a pas fait autre chose que le mettre au jour, le découvrir. La psychanalyse, selon lui, est un reflet, un simple reflet, mais sous un jour éclatant, des rapports qui lient les êtres humains entre eux.
Pour reprendre les termes de Lacan, quelle serait donc, chez Stekel, la cause du transfert ? A ce sujet, sa réponse est claire : « le transfert prend naissance à la faveur de la poussée des réactions primitives » (Technique de la Psychothérapie Analytique [7] , T.P.A., p. 167).
La poussée, on reconnaît là le Trieb freudien et pour une fois parfaitement traduit. Je vous rappelle brièvement ce que cet auteur entend par réactions primitives, ce sont ces « réactions, de nature compulsive dont l’homme civilisé n’est depuis longtemps plus conscient. L’une de ces réactions primitives consiste en la mise à l’épreuve d’un individu autre que soi-même quant à ce qu’il en est de sa valeur sexuelle ; d’obtenir, pour ainsi dire, la réponse à la question suivante : quel plaisir puis-je saisir de toi, à travers toi ? » [8] (Sadism and Masochism, S.&M., p. 25)
Ces réactions primitives sont intimement liées à un phénomène qui surgit dès que l’analyse a débuté et qui est la résistance, dont Stekel rappelle d’ailleurs que le transfert est la source principale.
La résistance, ou bien plutôt les résistances, consistent, selon Stekel, en ces modalités dilatoires dont use le patient « pour fuir la révélation d’une vérité qu’il redoute ». (T.P.A. p. 147) Sur cette vérité, nous allons prochainement revenir. Envisageons d’abord ce que Stekel dit, au plan théorique, de ces résistances.
C’est dans S. &M. que j’ai trouvé l’exposé le plus large du point de vue théorique de Stekel. Le postulat de base, très freudien, est le suivant : les résistances sont considérées comme des obstacles à la réalisation du plaisir. (p. 47) Et Stekel de distinguer trois modalités à l’origine de ces obstacles :
C’est la morale qui, chez l’enfant, crée des résistances contre les pulsions sexuelles. (p. 47)
Les résistances reflètent également l’existence d’un conflit entre notre moi et un autre : C’est ainsi que nous pensons que l’autre nous haït, alors que c’est nous qui le haïssons parce qu’il empêche notre plaisir ; cette projection est une résistance qui nous préserve de la douleur . (p. 47) C’est ainsi qu’au cours du traitement, l’analysé oppose au médecin la même forme de résistance que celle qu’il a rencontrée lui-même en son enfance de la part de l’objet principal d’amour. (T.P.A. p. 157)
La résistance enfin joue le rôle d’un masque, c’est-à-dire qu’elle est destinée à cacher à autrui nos désirs secrets qui prennent la forme de réactions primordiales. (S. &M. p. 17)
En un autre chapitre de S. &M. Stekel revient sur cette notion de résistance, en distinguant cette fois répression et résistance.
La répression se voit assimilée à la culture : la moralité, la religion, toutes consciences qui réprouvent les tendances amorales.
Les résistances relèvent quant à elles des obstacles que la famille aura opposés aux désirs sexuels de l’enfant. En retour de quoi, l’enfant développera contre les personnes qui auront fait obstacle à la satisfaction de ses désirs des vœux de mort - les tendances amorales, d’où l’origine de la répression.
Ainsi donc, la résistance telle qu’elle est conçue ici, non seulement se distingue de la répression, mais la précède ainsi qu’elle en est à l’origine. Et Stekel de souligner que le patient, au cours de l’analyse, s’oppose à l’analyste à la mesure de la résistance qu’il a autrefois expérimentée auprès de son objet d’amour le plus important durant son enfance. (S. &M. p. 52) Résistances lors du travail analytique qui se dirigent :
contre la perte du plaisir infantile ; c’est-à-dire que l’analysant lutte contre la guérison de sa névrose.
contre la prise de conscience, comme le dit Stekel, des voix intermédiaires et basses de la polyphonie. Autrement dit contre la remémoration de l’obstacle dressé contre le plaisir.
enfin contre la neutralité de l’analyste dont le patient n’attend, Stekel n’a de cesse de le rappeler, que de l’amour et non pas la guérison.
Pour en conclure avec cette notion de résistance, je voudrais souligner un point particulier auquel Stekel semble accorder la plus haute importance, je veux parler de la haine. Car selon lui, le type de résistance qui surgit le plus souvent en fin d’analyse, c’est la haine de l’analyste sous forme de vœux de mort. Haine qui, en fait, se déploie inconsciemment à l’égard de l’objet de l’enfance. Ce type de résistance est responsable du transfert négatif que Stekel n’hésite pas à appeler du nom de transfert de haine. (S. &M. p. 53 et T.P.A. p. 157) L’expérience, dit-il, montre que la haine vis-à-vis de l’analyste est le plus souvent cachée sous la forme d’une apparente soumission. (S. &M. p. 53) Selon Stekel, si nombre d’analyses échouent, c’est à cause que le transfert de haine n’a pas pu être analysé.
Nous avons vu plus haut que Stekel considérait la haine comme le sentiment primaire de l’homme, l’amour n’occupant qu’une position seconde. Freud, nous l’avons vu également, devait reprendre à son compte cette conception en assimilant les pulsions de destruction au moi et en attribuant à celles-ci un rapport d’antériorité sur les pulsions d’amour et la sexualité.
Les arguments avancés par Stekel pour établir cette assertion apparaissent, il est vrai, comme fort disparates. Il se fonde en effet tout à la fois sur des réactions psychologiques qu’il élargit à l’ensemble de l’espèce humaine - le malheur de l’autre me réjouit secrètement (p. 28) - sur des pratiques traditionnelles telle que, par exemple, celle du bouc émissaire chez les anciens juifs (p. 29), ainsi qu’il recourt à des considérations portant sur l’état d’homme primitif (p. 24) etc. Mais pour l’essentiel, il se base sur le développement de l’enfant conçu sous le rapport de l’homéostasie satisfaisante que maintient le principe de plaisir.
« La première douleur éveille la première haine. (...) (L’enfant) haït instinctivement ceux qui sont en butte à son plaisir. (...) L’enfant apprend très tôt le mécanisme de la projection. « Le plaisir pour moi et la douleur pour toi ! » telle est la formule initiale. Ou encore : « pour moi l’amour, pour toi la haine ! »
« L’enfant en vient à confondre le monde avec un milieu hostile par essence. Ce n’est que lentement que la mère gagne l’amour de son enfant. Toute chose étrangère est pour lui cause d’effroi. L’étranger est un ennemi. L’angoisse est la crainte de la douleur que pourrait me causer cet étranger. » (S. &M.p. 24)
Nous avons vu précédemment que Stekel évoquait une vérité à laquelle le patient était sensé accéder grâce à et au cours de la cure analytique. Qu’entend donc Stekel par vérité ?
Il la conçoit comme la découverte d’un conflit secret - au sens où ce conflit est inconscient - en même temps qu’essentiel. Essentiel, c’est-à-dire encore qu’il s’agit-là d’un conflit vital - le conflit de toute une vie - ou bien d’un conflit actuel. Je ne conteste pas que les événements de la première enfance et les fixations parentales puissent être de grande importance. (...) malgré les événements de l’enfance, bien des sujets sont restés pendant de nombreuses années sains et parfaitement adaptés ; et ce jusqu’au conflit actuel qui a fait basculer leur équilibre psychique. (T.P.A. p. 11)
En première apparence, et comme Fritz Wittels le disait lui-même qui n’en avait pas moins de considération à l’égard de son collègue, « Stekel est de beaucoup plus trivial que Freud ». (W. p. 202) En effet, si on se laisse aller à la première impression, Stekel représente par excellence la psychanalyse telle que le cinéma, à travers un John Huston par exemple, nous en a laissé l’image : un secret gît en ce lieu ignoré par nous-mêmes mais qui n’est pas moins nôtre et qu’on appelle l’inconscient. Suffit-il qu’on ouvre les portes donnant sur ce lieu et qu’on découvre enfin ce secret à nous-mêmes inconnu, que la guérison est acquise. Ce secret recouvre en général soit un traumatisme de l’enfance qu’on aura refoulé, soit une relation avec une personne de notre entourage qui ne fait que reproduire un désir sexuel éprouvé vis-à-vis de l’une des figures familières du monde de notre enfance. Il y a un peu de ça chez Stekel en effet, mais il n’y a pas que cela.
Il y a ce rappel fréquent, à savoir que le patient qui vient consulter ne désire en fait qu’une seule chose surtout, qui est de ne pas guérir. De sorte qu’il serait difficile, voire injuste, d’imputer à Stekel d’avoir sombré dans l’Ego-psychologie comme certains passages pourraient le laisser paraître lorsqu’il utilise, sans doute maladroitement, le terme d’adaptation.
Il y a encore ce type d’assertion, certes moins triviale au regard de la facilité avec laquelle Stekel donne l’impression de résoudre nombre de difficultés chez les névrosés, à savoir qu’un « transfert n’est jamais résolu » ; qu’il persiste toujours ce qu’il dénomme un reliquat affectif. (T.P.A. p. 197) Enfin, il y a ces remarques fondamentales sur la notion de traumatisme qui relativisent tous les exemples de cures qu’il rapporte au long de ses ouvrages :
« On a de la peine à s’imaginer quel usage paradoxal certains analystes font aujourd’hui encore du trauma sexuel. Pour moi, voilà des années que j’en suis arrivé à cette conclusion que le trauma ne veut rien dire en soi et que ce sont avant tout les parapathes (Stekel entend par là les névrosés) qui font de lui ce qu’il est ».
« Le trauma ne produit d’effet décisif que s’il existe une constellation psychique et une disposition mentale bien déterminée ».
« Le trauma délivre le malade du reproche et du remords cuisant d’avoir créé lui-même de toutes pièces sa parapathie. Ce n’est pas sa faute : celle-ci doit être rejetée sur le trauma ». (T.P.A. p. 355,356)
C’est encore Stekel qui avance l’hypothèse que résiderait au cœur de la névrose obsessionnelle un mensonge parental (T.P.A. p. 287) qu’il appelle encore la double morale des parents ou bien encore la duplicité parentale (p. 304) C’est enfin lui, comme le fait remarquer Fritz Wittels, qui pose progressivement au long de son œuvre le principe que chaque être humain, mais surtout chaque névrosé, possède sa propre forme de satisfaction sexuelle qui lui est adéquate, les relations sexuelles dites normales ne garantissant en effet d’aucune façon une satisfaction complète de la vie amoureuse [9] . (W. p. 210) Comme le déclare Stekel lui-même : il est très dur d’amener le malade à mettre au jour les forces pulsionnelles qui sont en lui. (T.P.A. p. 349)
Cette propre forme de satisfaction sexuelle, ne faut-il pas voir là ce que Stekel disait du transfert jamais résolu, c’est-à-dire le reliquat affectif ? Ce reliquat affectif n’est à mon avis rien d’autre que l’aperception par Stekel, comme d’ailleurs le début de sa reconnaissance, de cette affaire qui se jouera par la suite au plan théorique autour des concepts lacaniens de jouissance et d’objet a ; tous concepts qui présentent, je le pense, une importance primordiale si l’on veut saisir quelque chose en ce qui concerne la fin de la cure.
Je parlais plus haut de la notion de vérité chez Stekel. Au fond, en quoi consiste donc cette vérité ? Est-elle celle, un peu triviale, de la remémoration du traumatisme, de la reconnaissance d’un désir sexuel infantile - avec toutes les nuances, on l’a vu, que Stekel apportait à ces notions. Ou bien faut-il voir dans cette vérité l’impossibilité de pouvoir en finir un jour avec le transfert, impossibilité liée en définitive à la découverte de ses dispositions pulsionnelles ?
Ne trouvez-vous pas que cette résolution impossible du transfert liée au pulsionnel présente un petit air de ressemblance avec ce que Lacan a enseigné à propos du réel comme impossible ?
Une dernière remarque à propos de cette question de la vérité que Lacan aura élevée à un degré de gravité tragique tel qu’aucun analyste avant lui n’y sera certainement jamais parvenu. Il s’agit de cet avertissement que ce vieux routier que fut Stekel donnait au soir de sa vie d’analyste :
C’est pourquoi dans notre métier, il ne peut exister de vérité absolue pour ce qui est de la pratique ; et pas d’avantage de théorie absolue, unique, hors de laquelle point de salut. Tout en ce domaine doit rester souple, indéfiniment ouvert ; tout en nous doit être prêt à accueillir le fait nouveau, la variante, l’adaptation à un cas d’espèce. Il y aura autant de méthodes spécifiques que de variantes dans les caractères de nos patients successifs. Or elles sont infinies. Fluidité méthodologique ? certes, mais le seul défaut grave, le seul manque de rigueur serait de ne pas coller au cas particulier ; de ne pas tenir compte du caractère propre à chaque malade (...). C’est nos malades eux-mêmes qui, à l’expérience, nous apprennent à « traiter chaque être de façon différente » ; et ils nous l’apprennent parfois à nos dépens. (T.P.A. p. 230)
En résumé, quel éclairage nous apporte donc Stekel en ce qui concerne la rencontre analytique ?
1° - Celle ci est rendue possible grâce au phénomène de transfert.
2° - Lequel transfert est causé, soutenu par les réactions primitives, essentiellement sexuelles.
3° - Durant ce transfert, et grâce à un travail de mémoration et d’association - que complète d’ailleurs le travail d’interprétation de l’analyste - on accède à la reconnaissance soit du trauma, soit du fantasme mettant en scène un désir sexuel infantile ce qui permet de dénouer le conflit source de la névrose.
4° - Mais, comme on l’a vu, le transfert est un phénomène qui n’en finit pas ; il se heurte en effet au reliquat affectif lequel, nous l’avons vu, consiste en la mise en évidence de sa propre forme de satisfaction sexuelle, c’est-à-dire le monde pulsionnel. La question étant-là de savoir si l’on peut parler à ce propos de rencontre avec la pulsion, ou bien d’une impossibilité liée à la pulsion ?
5° - Enfin, fait fondamental que souligne Stekel, et sur lequel je souhaite mettre l’accent, cette évolution non seulement possible mais fréquente du transfert qu’il a été amené à contacter, je veux dire ici non plus le heurt au monde pulsionnel mais ce choc, avec cette fois la personne de l’analyste sous la forme du transfert de haine. Là, il semble bien que se produise une rencontre, quand bien même celle-ci déboucherait-elle le plus souvent sur une rupture. Une rupture, au demeurant, qui n’est vraisemblablement pas sans conséquence chez le patient. C’est Ferenczi (l’identification à l’agresseur) qui nous apportera plus tard sa lanterne à ce propos.
Voilà pourquoi je me suis attardé quelque peu sur Stekel ; c’est en l’occurrence parce qu’il met en exergue cette question de la haine qui, vous pouvez vous en douter si je la mets en avant de cette manière, n’est pas sans avoir quelque rapport avec la question de l’Étranger. Les choses se mettent en place petit à petit. Mais tout n’est pas encore disposé pour que nous nous élancions dès maintenant sur la piste de la haine. Il me faut maintenant parler de Michael Balint.
MICHAEL BALINT
Je me baserai, pour ce qui va suivre, sur le dernier ouvrage publié par Balint, Le défaut fondamental [10], sorte de somme des positions psychanalytiques de l’auteur, tant aux plans théorique que technique.
Comme nous allons le voir, Balint envisage lui-aussi, d’une manière originale, un type de rencontre pouvant se produire au sein du cadre psychanalytique. Pour vous faire saisir toute l’ampleur de cette rencontre-là, il va me falloir procéder à une rapide évocation des conceptions de Balint. Rassurez-vous, le détour, comme toujours avec les bons auteurs, en vaut la peine.
Selon Balint en effet, une rencontre peut se produire au décours du travail analytique. « Peut se produire » en effet, car cette rencontre, à en croire Balint, n’est pas le lot de tous les analysants ; seuls sont concernés ceux (les analysants) qui atteignent la zone du défaut fondamental, et ce que rencontre l’analysant dans cette zone, ce n’est rien moins que l’analyste... disons-le ainsi pour l’instant. Voilà donc en quoi consiste la chose. Il nous faut désormais nous mettre en devoir d’expliciter quelque peu cette assertion qui, vous le verrez, est grosse de sens.
Une première question m’apparaît essentielle, à laquelle il nous faut vite répondre : comment entendre en effet chez Balint cette possibilité d’accéder à la zone du défaut fondamental ? Cela tient-il au type de personnalité du patient, ou bien au degré - pardonnez-moi cette expression d’allure quantitative - jusqu’où a été poussée l’analyse ?
Comme le dit Balint, « à mesure que notre expérience (analytique) augmentait et que s’affirmait notre faculté d’observation, nous débouchions sur des phénomènes qui sont une source de difficultés considérables tant en ce qui concerne nos descriptions théoriques que notre technique ». (p. 21) Et Balint de distinguer un certain type de patients (p. 21) qui, disons-le de façon assez grossière, ne se comportent pas comme ce à quoi on a l’habitude de s’attendre. A savoir qu’à un certain moment de la cure, les interprétations de l’analyste ne donnent plus du tout les effets escomptés ; à savoir encore qu’à ce moment-là, on ne se comprend plus ! Le niveau du langage conventionnel agréé ou adulte propre au niveau œdipien - niveau auquel, je cite, le langage adulte représente un moyen de communication adéquat et sûr (p. 26) - n’a plus valeur opératoire.
Cette simple indication donnée par Balint suffit, à mon avis, pour répondre à la question que nous posions : il ne s’agit pas là de patients qui seraient différents, mais de la différence du niveau d’analyse. Balint accepte de quitter le domaine du sens, ou bien plutôt les patients lui indiquent que l’analyse ne saurait se cantonner au seul registre de la communication.
Cela mis à part, qu’observe donc Balint chez l’analysant évoluant dans la zone du défaut fondamental ?
On y assiste à l’évanouissement du conflit propre au niveau œdipien - conflit entre le sujet et ses objets - auquel se substitue une « énorme différence d’intensité entre les phénomènes de satisfaction et de frustration, pouvant susciter des symptômes « extrêmement violents et bruyants » (p. 27). A entendre ici comme autant d’acting-out, voire de passage à l’acte. Retenons la notion de violence qui serait propre à ce niveau.
Comme on l’a dit plus haut, à ce niveau « on ne se comprend plus ». Les interprétations de l’analyste déclare Balint, ne sont plus ressenties par le patient comme des interprétations. Il peut les ressentir comme une « agression, une exigence, une vile insinuation, une impolitesse ou une insulte injustifiées, un traitement déloyal, une injustice, ou tout au moins comme un manque total de considération, et ainsi de suite ». (p. 29)
On le voit, Balint n’y va pas avec le dos de la cuillère ; à l’écouter, on a le sentiment que l’analysant s’est mué en le pire des paranoïaques ! Encore une fois, ce n’est pas gratuitement que j’introduis cette notation de paranoïaque.
Et c’est à ce moment-là que l’analyste entre en scène, qu’il doit faire acte de présence. Une présence au demeurant sur le tranchant du couteau. Ainsi Balint en dessine-t-il ainsi les deux pôles extrêmes : « Si, au niveau du défaut fondamental, (l’analyste) abandonne sa passivité, il risque d’engager le patient sur la pente dangereuse d’une sorte d’assuétude (...) ; s’il reste inflexible, le patient interrompra un traitement jugé sans espoir ou bien sera forcé, à l’issue d’un combat perdu d’avance, de s’identifier à l’agresseur (on sent bien ici l’influence de Ferenczi) c’est-à-dire à l’analyste jugé comme tel ». (p. 33)
Le moins qu’on puisse dire, c’est que la voie est étroite : le silence tout comme la moindre parole se voient irrémédiablement rejetés par l’analysant.
Autre particularité de cette zone du défaut fondamental, il s’agit à ce moment-là, comme le dit Balint, d’une psychologie à deux personnes. : tous les événements qui s’y présentent appartiennent à une relation exclusivement à deux personnes ; il n’y a pas de troisième personne présente. (p. 27) Balint parle encore de la relation primitive à deux personnes qui existe à ce niveau. (p. 27) Cette relation primitive recouvre-t-elle ce que Stekel nommait les réactions primitives ? Nous répondrons peu à peu à cette question.
C’est très exactement cela ce que j’appelle la rencontre chez Balint. Et ce que rencontre le patient à ce moment-là, ce n’est rien moins que l’analyste. C’est à la nature de cette rencontre que nous allons maintenant nous attacher dans ce qui va suivre.
Tout d’abord, précisons avec Balint cette curieuse appellation de défaut fondamental. Et en premier lieu, pourquoi ce terme de défaut ?
Le patient, dit Balint, a le sentiment d’avoir en lui un défaut, un défaut qui doit être réparé. Il ne s’agit-là ni d’un conflit, ni d’un complexe. Ensuite, il a le sentiment que ce défaut provient, soit de ce que quelqu’un lui ait, un jour, fait défaut, soit de ce que lui-même a été en défaut avec un autre. Enfin, souligne Balint, la zone du défaut fondamental est « invariablement entourée d’une grande angoisse qui s’exprime en général sous la forme d’une demande désespérée que l’analyste cette fois ne devrait pas - et en fait ne doit pas - faire défaut ». (p. 34)
Quelques lignes plus loin, Balint ajoute la précision suivante qui ne manquera pas de faire frémir nos oreilles. Il dit en effet : Il ne s’agit pas de quelque chose qui serait bloqué et pour lequel il faudrait trouver une meilleure issue, mais de quelque chose qui manque au patient, soit actuellement soit pratiquement depuis sa naissance. (p. 34)
Et pourquoi donc le qualificatif de fondamental ?
Parce qu’à ce niveau-là se trouve mis en cause la structure psycho-biologique du sujet qui implique à des degrés divers aussi bien le psychisme que le corps. (p. 35) Comme on le voit, c’est l’invocation de la constitution qui apparaît ici, un mur qui en général coupe court à toute élaboration possible : il est difficile en effet de parler avec les murs ; tout aussi difficile que de vouloir d’en édifier l’ontologie.
Retenons plutôt cet autre aspect de la nature fondamentale du dit-défaut, plus riche de promesses celui-ci :
« Selon moi, tous ces processus s’inscrivent dans le cadre d’une relation d’objet très primitive et très particulière, qui diffère radicalement de celles qu’on peut observer communément entre adultes. Il s’agit certes d’une relation à deux personnes, mais dans laquelle un seul des partenaires compte ; ses désirs et ses besoins sont les seuls qui importent et qui doivent retenir l’attention ; l’autre partenaire, bien que ressenti comme extrêmement puissant, ne compte que dans la mesure où il consent à satisfaire les désirs du premier ou, au contraire, décide de les frustrer ; ceci dit, les intérêts, les besoins, les désirs et les souhaits personnels du second partenaire n’existent tout simplement pas ». (p. 36)... un dieu capricieux !
(A noter que Balint distingue nettement cette relation à deux personnes de la relation d’objet primaire encore appelée par lui-même amour objectal primaire. (p. 36))
Comment l’auteur conçoit-il l’origine du défaut fondamental ?
Encore une fois il envisage les deux versants, constitutionnel et, disons, psychologique.
Sur le versant « constitutionnel », Balint envisage cette origine comme pouvant être ramenée, je cite, à « l’existence d’une disproportion considérable entre les besoins psycho-physiologiques d’un sujet au cours des phases précoces de son développement - entendez par là qu’il s’agit de l’enfance - et les soins, l’attention et l’affection dont il a disposé à cette même époque, tant sur le plan matériel qu’affectif ». (p. 35)
Lacan n’a pas fait autrement lorsqu’il introduisit son stade du miroir. Il a même recouru à des arguments nettement plus marqués au plan scientifique en invoquant par exemple l’immaturité du système nerveux du petit d’homme ainsi que des données quasi éthologiques - le transitivisme mis en évidence chez l’enfant par l’école de Charlotte Bühler (p. 98) [11] - quand elles ne l’étaient pas franchement : l’évocation de la maturation de la gonade de la pigeonne à la vue de son partenaire sexuel enfin, une sombre histoire concernant le criquet pèlerin (p. 95) [12]
Sur le versant psychologique, Balint envisage trois dimensions pouvant « expliquer » l’origine du défaut fondamental.
1° - La première insiste sur le manque d’ajustement entre l’enfant et les personnes qui constituent son premier entourage. Par « ajustement », il faut entendre ici que l’entourage n’aurait pas satisfait aux besoins de l’enfant. (p. 36)
2° - La seconde dimension recouvre la notion de traumatisme. Le défaut d’ajustement évoqué précédemment peut s’intégrer dans ce que Balint considère comme traumatique ; mais Balint avance l’hypothèse d’une situation traumatique précise, celle qui est liée à la naissance. La naissance, en effet, est traumatique au sens que se rompt alors brutalement la relation harmonieuse qui existait jusque là entre le fœtus et les substances.
« Suivant ma théorie, l’individu naît dans un état de relation intense avec son environnement, tant sur le plan biologique que sur le plan libidinal. Avant la naissance, le Soi et l’environnement sont harmonieusement « mêlés », ils s’interpénètrent. Comme nous l’avons dit, c’est un univers où il n’y a pas encore d’objets, seulement des substances ou des espaces dépourvus de limites ». (p. 93)
Suite à la naissance, et comme le dit Balint, sous la pression d’un réel danger de mort, une nouvelle forme d’adaptation se voit imposée. La cause de cette adaptation nouvelle, c’est ici l’angoisse de mort. Il y a alors nécessité de séparation. Les objets émergent des substances ; aux espaces illimités des substances se substitue la limite concise et nécessaire des objets ; la libido voit disparaître son flux jusqu’alors homogène aux dépens de phénomènes de stase, de concentration ou de raréfaction localisées. D’où de nouvelles modalités d’investissement de la libido, et plus particulièrement les deux suivantes : les investissements ocnophiles de l’univers primaire de l’enfant ; dans ce cas de figure ce sont les objets émergents qui, bien que peu rassurants, acceptent d’être investis. Dans l’univers philobate, ce sont les espaces vides d’objets qui retiennent l’investissement primaire et sont vécus comme sûrs et bienveillants alors que les objets sont ressentis, je cite Balint, comme des dangers perfides. (p. 95)
Précisons quelque peu ces investissements. L’ocnophile surinvestit ses relations d’objet, le philobate quant à lui surinvestit ses propres fonctions du moi (p. 95).
3° - Troisième dimension psychologique enfin, en ce temps d’occurrence du défaut fondamental, le vraisemblable maintien aux stades précoces de la vie post-natale d’une relation à deux personnes. Entre qui et qui plus exactement ? Entre l’enfant et l’autre partenaire, défini par Balint non pas comme la mère mais comme étant l’objet ou l’espace ami, selon le type d’investissement cité plus haut (p. 98). Et si, il advient la moindre anicroche, la moindre discordance entre le sujet et son partenaire, la réaction, comme le dit encore Balint, consistera en symptômes bruyants et violents, évoquant des processus soit d’agressivité et de destructivité intenses soit de désagrégation profonde ; bref, conclut l’auteur, tout se passe comme si le monde entier, y compris le soi, avait été brisé en morceaux, ou comme si le sujet avait été submergé par des impulsions agressives-destructices à l’état pur. (p. 98)
A noter ici une différence notoire avec Stekel : la formule primordiale relationnelle selon Balint réside en un je dois être aimé. Car, selon Balint, c’est l’amour qui est primaire et non la haine. Et cela, il l’affirme avec clarté à plusieurs reprises dans son livre (Cf. pp. 91, 99,146).
Dans cette relation à deux, un seul peut avoir des désirs (p. 98) Une harmonie règne, et nous avons vu que si celle-ci était rompue - ce qui d’ailleurs est son destin - advenaient alors haine et agressivité.
Que signifie au demeurant cette haine ? Elle n’est que la perpétuation de la dépendance inconditionnelle à l’égard de l’amour primaire, avec la seule différence que son signe est devenu négatif (p. 99) Ce que disant, Balint fait alors la remarque que seule l’intervention de l’analyste rend possible la libération de l’individu d’avec sa fixation à la haine (p. 99).
Ce point m’apparaît tout à fait essentiel. L’analyste, en effet, doit aller à un certain moment à la rencontre de son patient, et cela à un moment précis que Balint dénomme la phase de renouveau (new beginning) une phase qui se produit à la suite du processus de régression. Phase et processus auxquels Balint accorde dans son livre une importance primordiale. (Le sous-titre du livre est en effet : Aspect thérapeutique de la régression.)
Il n’est pas possible d’exposer dans le détail la façon dont Balint traite de ces deux phases - un travail au reste qui serait pourtant du plus grand intérêt dans la mesure où il s’agit là de l’application pratique des éléments théoriques dégagés précédemment.
Retenons toutefois les points suivants :
Concernant la régression :
Balint déclare ce qui suit : Freud, et à sa suite presque toute la littérature psychanalytique, a traité la régression comme un fait intra psychique propre au domaine de la psychologie à une personne (sur cette psychologie à une personne : Cf. p. 27, 217). (...) La régression apparaît comme un phénomène appartenant au champ de la psychologie à deux personnes, déterminé par l’interaction entre le sujet et l’objet, c’est-à-dire entre le patient et l’analyste. (p. 191)
Sur la régression encore, on gardera en mémoire cette remarque qui se situe dans le chapitre « risques inhérents à l’aménagement de la régression » : Ce qui ne va pas, c’est la relation à deux personnes qui se développe entre eux (l’analyste et l’analysant). Fait remarquable, il en résulte une grande quantité de haine qui apparaît à la fois dans le transfert et (...) également dans le contre-transfert. (p. 158)
En ce qui concerne maintenant la phase de renouveau, on retiendra les idées qui suivent :
Tout d’abord cette affirmation forte de Balint, à savoir qu’on ne guérit pas du défaut fondamental : le défaut fondamental ne peut être ni supprimé, ni résolu, ni défait ; il peut éventuellement se cicatriser, laissant une trace indélébile de son existence dans le passé. (Note1, p. 245) En somme, le défaut fondamental est une marque, un reste irréductible. Balint avance pour preuve de cette impossible résolution la « grande expérience » - c’est ainsi qu’il l’appelle - qu’a menée Férenczi dans les dernières années de sa vie, dans sa pratique analytique. Ce dernier avait en effet décidé de consacrer à une patiente autant de temps qu’elle le souhaiterait, de jour comme de nuit, la recevant même pendant les week-ends, lui donnant encore la permission de l’accompagner pendant ses vacances, et cela pendant plusieurs années. (pp. 153,154) A en croire Balint, qui, je le rappelle, fut l’élève de Férenczi, les résultats ne furent pas concluants. En tout cas pas au point d’ériger en technique systématique la « grande expérience ». Férenczi avait lui-même avoué son échec, ajoutant toutefois que cet échec lui avait beaucoup appris.
Encore une fois, il s’agit dans cette phase, selon Balint, d’une psychologie à deux personnes, c’est-à-dire que l’interaction entre les deux protagonistes y est conçue comme primordiale. Interaction à entendre ici comme ce qui pourra s’échanger au plan verbal, mais également à ce niveau éminemment opaque que Balint qualifie d’infra-verbal : par exemple toucher le patient, les acting-out éventuels de celui-ci etc... En d’autres termes, il semble bien qu’il « se passe » quelque chose dans, au cours de la situation analytique - terme fort que je vous propose pour l’instant de prendre dans son acception la plus large. Et ce qui va se passer semble déterminé pour une part importante selon l’attitude adoptée par l’analyste (p. 217). C’est très exactement cela ce que j’appelle volontiers ici la rencontre ; car il semble bien que chez Balint, une rencontre, au sein de la situation analytique, soit concevable.
Ce que j’appelle la part importante réservée à l’analyste, c’est cette idée que l’analyste, selon Balint, occuperait au cours de cette phase de renouveau - encore appelée, en allemand cette fois, Arglos, (qui connote les notions d’ingénuité, de candeur) - la place de substance ou bien d’objet primaire. Je cite Balint :
Il (l’analyste) doit être là, il doit posséder une grande souplesse, il ne doit pas offrir beaucoup de résistance. En tout cas, il doit être indestructible et permettre à son patient de vivre avec lui une sorte d’interpénétration harmonieuse. (p. 186)
Un peu plus loin, Balint se demande justement comment offrir quelque chose - retenez bien au passage ce quelque chose, l’expression choisie par Balint à ce moment n’est absolument pas le fait du hasard, on ne la retrouve utilisée qu’à deux reprises dans tout le livre, et cela à des moments cruciaux de son élaboration. Comment offrir quelque chose au patient, se demande donc Balint, qui puisse faire fonction d’objet primaire, ou du moins de substitut adéquat ou, en d’autres termes quelque chose sur quoi projeter son amour primaire ? (p. 240) Ce quelque chose doit-il être l’analyste, ou bien la situation analytique en elle-même ? Voici la façon dont Balint répond à la question qu’il se pose à lui-même :
« En général, quand le patient peut prendre la situation thérapeutique comme substitut c’est plus sûr, pour la simple raison que cela diminue le risque de voir l’analyste devenir un objet d’une extrême importance, omniscient et omnipotent ». (p. 240)
On le voit, Balint n’est absolument pas fou. S’il existe quelque chose à proposer à l’analysant, ce n’est certainement pas sa personne. « Offrir sa personne », c’est ce qui règne du côté de l’idéalisme politique ou religieux. Je songe par exemple au Christ venu offrir sa personne. Mais il est vrai que Jésus n’était pas venu faire de la psychothérapie mais réformer quelque peu le monde et la religion...
Autre preuve de la non-folie de Balint, lorsqu’il souligne qu’offrir un objet primaire au patient n’équivaut pas à lui donner de l’amour primaire ; Balint va plus loin ! Il dit en effet que les mères, elles-mêmes, ne donnent pas d’amour primaire, elles ne font que de se comporter comme de véritables objets primaires. (p. 240) Notez au passage ce comme ; de sorte que l’objet primaire n’est jamais conçu en tant qu’objet en soi. L’objet primaire est très certainement lié à la situation analytique, c’est-à-dire à la présence de deux protagonistes.
Car au fond, qu’est-ce que l’analyste offre à l’analysant ? La réponse est la suivante : l’analyste, dans ces périodes, est un pourvoyeur de temps et de milieu (p. 241). Et Balint d’ajouter quelques lignes plus loin : il est nécessaire qu’on lui permette (à l’analysant) de trouver sa propre voie vers le monde des objets - sans lui montrer la « bonne voie » par quelque interprétation profonde ou correcte. (p. 241) Le temps et le milieu, (peut-être le temps et l’espace) il faut mettre en réserve quelque part ces deux notions.
On se demandera enfin sur quoi débouche cette phase de renouveau ?
En premier lieu, la création
On a vu que Balint faisait allusion à la découverte d’une nouvelle voie. Ce n’est pas autrement ce que Lucien Israël nous a enseigné sur le dénouement du travail analytique. Le terme qu’Israël affectionne particulièrement à ce propos est celui d’inouï, avec toute la riche équivoque que peut receler ce mot. Étymologiquement en effet, inouï veut signifier « ce qui n’a jamais été entendu » ; de sorte qu’on peut se demander lequel des deux aura donc proféré ces paroles énormes, prodigieuses, incroyables (tels sont quelques uns des synonymes que propose la langue française) de l’analysant ou l’analyste ? Lequel des deux n’aura jamais entendu cette incroyable parole ? J’aurais tendance à dire, et je pense en cela ne pas trahir la pensée de Lucien Israël, que ces paroles apparaissent inouïes aux deux protagonistes. De telle sorte que cette prodigieuse profération - profération est un mot qui n’existe pas : je le construis à partir du verbe proférer qui signifie « articuler à voix haute », une image qui selon moi convient singulièrement à cet acte de parole-là - ne le doit certainement qu’à la situation analytique. D’ailleurs, ce n’est pas autrement ce que nous dit Balint.
J’en profite pour rappeler au passage que Freud, des années plus tôt, au tout début de l’élaboration de ce qui allait par la suite s’appeler la psychanalyse - c’est-à-dire dans le chapitre « Psychothérapie de l’hystérie » des Études sur l’hystérie, chapitre datant de 1895 ! - Freud se posait la question suivante : venant en effet d’introduire à ce niveau de son raisonnement la notion de pensées inconscientes, il se demandait alors à quoi pourrait bien correspondre le statut psychologique de ces dites-pensées. Et voici ce qu’il avance comme réponse :
« S’agit-il de pensées inachevées ayant eu la possibilité d’exister ? En pareil cas, la thérapeutique consisterait simplement en l’achèvement d’un acte psychique resté jadis inaccompli ». (p. 243)
De tels propos apportent, selon moi, la meilleure caution imaginable à l’intitulé qu’a choisi Balint, et cela malgré les ineffables relents californiens qu’il peut aujourd’hui transporter, je veux parler du new beginning que je traduirais volontiers pour ma part, non pas par l’idée de renouveau, mais celle de nouveau départ.
Cette nouvelle voie, qu’il ne faut pas confondre je le répète avec le New Age d’un Scott Peck par exemple, Balint en rend compte au plan théorique avec ce qu’il appelle la zone de la création, la troisième zone du psychisme selon lui, à côté de la zone du conflit œdipien et de la zone du défaut fondamental.
Cette zone de la création est à proximité de la zone du défaut fondamental ; c’est en approchant de la première au cours du processus de régression (p. 237) qu’on réveille en quelque sorte la seconde, tant il existe vraisemblablement, selon Balint, « des interactions consubstantielles au niveau du défaut fondamental et à celui de la création ». (p. 39)
Cette zone se voit caractérisée par l’absence d’objets externes (aucune relation transférentielle ne peut s’établir, p. 38). Ce qui ne signifie pas pour autant que cette zone charrierait les remugles du néant. Non, sa caractéristique, positive cette fois, c’est d’être le domaine de l’en deçà des mots dont nous usons habituellement pour nous exprimer. (Balint évoque même à un certain moment (p. 132) la notion de comportement primitif, ce qui ne va pas résonner singulièrement avec les réactions primitives mises en avant par Stekel...) En d’autres termes, la zone-dite de la création représente le domaine de ce que Balint appelle le pré-objet - das Objekt Anlage - ce fameux quelque chose dont je vous entretenais précédemment.
Balint n’en dit pas beaucoup plus sur cette notion de pré-objet, (je crois qu’il les rapproche des éléments alpha et béta de Bion) sauf qu’il la met vigoureusement en relation avec l’idée de création. Une création mise en rapport, celle-ci, avec cette dramaturgie de la création qu’est l’Art - ce qui permet à Balint de soulever une nouvelle fois la question du temps, (du temps chez les grands créateurs) question qui de toute évidence lui apparaît aussi essentielle que mystérieuse. Quant à la notion de milieu - étroitement liée à celle de temps comme on l’a vu plus haut - avec la connotation d’espace que nous attribuerions volontiers - elle n’apparaît pas ici mise en question.
Une création toutefois non réduite à l’Art à proprement parler en ce sens que, je cite : ce quelque chose qu’il (l’analysant) va finalement produire et nous présenter ensuite est une sorte de création - pas forcément honnête, sincère, profonde ou artistique - mais néanmoins un produit de sa créativité. (p. 41)
Dès lors, et au vu de tout ce qu’on a pu mettre en place ces dernières séances, il est difficile de ne pas songer à l’objet a de Lacan... De même que cette création à partir d’un pré-objet selon Balint n’est pas sans rapport avec ce saut Aristotélicien que l’homme fait dans le vide « avec son objet » que nous rappelait encore Lacan. Il est toujours curieux et du plus haut intérêt que de voir converger ainsi vers un point commun les élaborations d’auteurs aussi différents que Lacan et Balint. Il y a là une indication dont on ne peut que tenir compte, celle, disons-le de cette manière, d’une nécessité logique.
Et le deuil...
Si la création est l’une des issues (possible ou obligatoire ?) du new beginning, le deuil en est un second aspect. Balint ne lie pas aussi explicitement ces deux versants du renouveau, mais ce lien s’impose à celui qui le lit.
Ce deuil, nous dit Michaël Balint, est lié au renoncement à l’image narcissique de soi-même qui est peut être apparue à l’origine comme une surcompensation du défaut fondamental. (p. 245)
Remarque qui m’amène à souligner cet autre point de la construction théorique de Balint, à savoir que le narcissisme est ici conçu comme secondaire à la relation primitive toute imprégnée par l’amour primaire.
Fait important, il semble qu’il soit impossible de réaliser seul ce deuil-là ; il n’est possible, dit Balint, que dans le cadre d’une relation à deux personnes. (p. 245) Balint, enfin, lie indissociablement le temps, la haine et le deuil à travers cette belle formule : l’analyste doit (...) laisser à son patient tout le temps nécessaire pour transformer son intense ressentiment en regret. (p. 244) Là encore, Balint n’en dit pas beaucoup plus, mais c’est déjà beaucoup.
Je vous propose, de même que je l’avais fait suite à la partie consacrée à Stekel, de faire un bref résumé de ce que Balint nous apporte cette fois en ce qui concerne la rencontre analytique. Et en reprenant, quand bien même cela ferait-il un peu scolaire, les mêmes intitulés utilisés avec Stekel.
1° - Et tout d’abord, qu’est-ce qui rend possible la rencontre analytique ?
Balint ne donne pas de réponse dans le Défaut fondamental. Néanmoins, on peut avancer que ce qui amène le patient à rechercher et à assumer cette rencontre, tient à la tentative de celui-ci de maintenir l’amour primaire suite à ce qu’un objet primaire, à une occasion ou à une autre, sera venu à défaillir dans son existence. A moins que la demande ne se situe à un autre niveau, celui d’une restauration de l’image narcissique. Narcissisme dont nous avons vu avec Balint qu’il était une surcompensation du défaut fondamental. La nuance mériterait une réflexion en soi. Cela signifierait en effet que l’entreprise d’une analyse ne se fait pas dans des conditions univoques : le désarroi qui y mène ne relevant pas toujours du même registre ; ce à quoi je souscrirais volontiers...
A cette première question, Stekel avait répondu, je vous le rappelle, en invoquant le phénomène du transfert. Maintien de l’amour primaire, recherche d’un objet primaire, restauration du narcissisme - et autres notions que nous oublions sans doute de mentionner - représentent vraisemblablement les différentes facettes du phénomène de transfert.
De sorte qu’il devient moins simple de répondre à la seconde question - moins simple dans le sens où la réponse se complexifie, à savoir :
2° - qu’est-ce qui soutiendrait le transfert ?
Les réactions primitives, telle était, souvenez-vous en, la réponse, certes lapidaire, de Stekel. Balint introduit quant à lui la notion de niveau de travail. Un tel se cantonne au niveau dit œdipien, d’autres par contre, s’engagent vers le niveau du défaut fondamental. Pour ceux-là, il semble que le moteur qui les propulse soit bien cette quête d’une réparation de leur « défaut », en d’autres termes il apparaîtrait que la cause du transfert consiste ici en la recherche d’un objet primaire pourvoyeur d’un amour du même nom.
3° - Que se passe-t-il au cours de ce transfert ?
Tel était le troisième point envisagé ? Avec Stekel l’accent avait été mis, d’une part, sur le travail de mémoration ; avec Balint, c’est le processus de régression qui est mis en avant. Nous n’avons fait qu’évoquer ce processus. Il faut nous arrêter un instant sur cette notion et examiner la façon dont en use Balint.
Bref commentaire sur la régression.
Et tout d’abord ce qualificatif de processus que j’ai, depuis le début, systématiquement accolé à ce terme. Je le reprends de Freud lui-même, lorsque celui-ci utilise cette notion dans un passage de son Histoire du mouvement psychanalytique (1914). Freud y affirme avoir observé dès le début de ses recherches la régression en cours de traitement, c’est-à-dire lorsque Breuer et lui-même se servaient encore de la méthode cathartique. Je cite : Nous avons découvert le processus psychique caractéristique de la névrose que plus tard j’ai appelé régression. Je le reprends encore de la façon dont il traite de la régression dans le chapitre VII de la Traumdeutung [13] .
Si je m’attache particulièrement à cette notion de processus, ce n’est pas seulement parce que Freud lui aura donné à tel moment ce nom particulier. A d’autres moments en effet, Freud l’intitulera, par exemple, du nom de mécanisme de défense - ce que reprendra ultérieurement sa fille, Anna, qui donnera à la régression la première position dans sa liste des mécanismes de défense - Freud a encore envisagé la régression en tant que facteur pathogène (Cf. Balint, p. 163).
Le terme de processus constitue pour nous un indice de dynamisme ; notion de dynamisme que nous opposerions volontiers à l’aspect figé de certains symptômes névrotiques, symptômes qui n’en retrouvent pas moins leur dimension dynamique au cours de la cure. Mais il ne s’agit pas seulement de cela. Car alors pourquoi ne pas attribuer au refoulement cette même dénomination de processus, ce que pour notre part nous ne faisons pas ? Parce qu’au delà de la dimension dynamique, encore une fois selon nous, s’y ajouterait une autre dimension qui serait celle-là, à proprement parler, celle de l’enclenchement - ou bien du déclenchement - d’un travail psychique tout à fait singulier, lequel travail psychique serait organisé et dirigé selon une perspective rétrograde, et cela autant du point de vue temporel et formel - ce qui apparaît le plus aisé à saisir - que topique - ce qui l’est moins et qui nécessite pour sa compréhension un détour théorique.
En effet, l’observation clinique, comme le rappelle d’ailleurs Balint (p. 163), fournit la meilleure illustration à cette perspective rétrograde aux plans formel et temporel. Je cite Balint : On constate qu’au cours de la régression, les expériences psychiques semblent se décomposer en leurs éléments passés, et des formes d’expériences plus simples resurgissent dans l’appareil psychique. (p. 163) (C’est moi qui souligne.)
Le détour théorique, c’est celui qu’il faudrait faire en passant par le fameux chapitre sept de la Traumdeutung, chapitre dans lequel, le rappelle Balint, le terme de régression apparaît pour la première fois. Je vous avoue que je ne suis pas allé voir dans « l’Esquisse », mais doit vraisemblablement s’y trouver ébauché ce que Freud développe dans l’interprétation des rêves.
LA THÉORIE FREUDIENNNE DE LA RÉGRESSION
Je songe ici bien évidemment au fameux schéma optique que Freud construisit afin de rendre compte du fonctionnement de l’appareil psychique ; ce qu’il appelle une sorte de microscope compliqué - il le serait à moins ! - une sorte d’appareil photographique [14] . (Cf. p. 455)
Je ne vais pas entrer dans le détail du montage de cet appareil, je renvoie ceux que cela intéresse à l’interprétation des rêves, et plus particulièrement aux pages 455- 467, pages célèbres où le rêve est comparé à un lieu psychique singulier, différent de celui de la vie consciente. Ces propos, notons-le, sont essentiels ; c’est en effet tout le versant topologique de la théorie analytique qui voit là poser ses prémisses.
Retenons seulement que cet appareil possède une direction. Citons Freud, cela n’en sera que plus clair :
L’appareil aura donc une extrémité sensitive et une extrémité motrice ; à l’extrémité sensitive se trouve un système (l’appareil est en effet constitué d’un ensemble de systèmes - encore appelés instances - un peu comme les lentilles d’un télescope ... un système reçoit les stimuli extérieurs, l’autre se charge de transformer cet état d’excitation en trace durable etc... -) lequel système reçoit les perceptions, à l’extrémité motrice s’en trouve un autre qui ouvre les écluses de la motricité. Le processus psychique va en général de l’extrémité perceptive à l’extrémité motrice . (p. 456)
Va en général de l’extrémité perceptive à l’extrémité motrice s’empresse de préciser Freud, car il peut en aller autrement. En effet sous l’effet d’une quelconque entrave qui rendrait impossible l’action, il peut se produire un mouvement qui se dirigera vers l’arrière, c’est-à-dire qui partira du pôle moteur pour aller remonter vers le pôle perceptif, mouvement régressif qui a bien l’occasion de se produire dans le courant de la vie consciente mais qui s’arrête aux traces mnésiques. Autrement dit, tout ce que nous avons appelé mémoration peut être considéré comme s’intégrant dans un processus de régression.
Il n’y a donc aucune différence entre Stekel et Balint, sauf que Balint intègre la mémoration dans un processus plus vaste qui est celui de la régression.
Car la régression qui remonte au delà des traces mnésiques - ce qui est le cas dans le rêve - aboutit, comme le dit Balint, à une reviviscence des éléments perceptifs du vécu, c’est-à-dire vers l’hallucination (p. 161). Reviviscence des éléments perceptifs du vécu, hallucination... ces deux termes, en tout cas pour ceux qui étaient avec nous l’année dernière, lorsque nous nous coltinions avec la névrose traumatique, devraient vous faire frémir les oreilles : ce ne sont pas autrement les caractéristiques que nous étions finalement parvenus à donner au cauchemar traumatique. Laissons-là cette évocation pour le moment, mais hâtons-nous de mettre en réserve quelque part cette idée, à savoir que le traumatique ne serait pas sans avoir quelque rapport avec la régression.
Cet agencement directionnel d’une série d’instances psychiques qui possèdent une orientation spatiale constante et qui sont parcourus, le précise encore Freud, selon un ordre temporel déterminé [15] , (p. 456) c’est bien cela qu’il faut entendre comme la dimension topologique de la régression. A noter ici que l’espace et le temps en question n’ont bien évidemment rien à voir avec les notions phénoménologiques qu’on peut en avoir. Il s’agit d’un temps ordinal et non pas, si je puis dire, d’un temps cardinal. Quant à la notion d’espace, je dois vous avouer que je serais bien incapable aujourd’hui de l’appréhender ; ce qui n’est pas si grave au fond, dans la mesure où Freud, lui-même, nous ôte l’épine du pied. Il déclare en effet que, je cite, nous n’avons pas besoin d’imaginer un ordre spatial véritable. Il nous suffit qu’une succession constante soit établie (entre les différents systèmes).
(En ce qui nous concerne, nous retiendrons l’idée de déplacement qui est immanente à la notion de régression. Un déplacement, nous l’avons vu, qui se trouve au cœur de nombres de nos interrogations en ce qui concerne la figure de l’Étranger, et que nous avons l’occasion d’aborder ici sous un angle neuf qu’il faudra s’efforcer d’éclaircir.)
Autre considération, plus technique, celle faite par Freud à l’égard des patients en état de régression et que ne manque pas de mentionner Balint : quel que soit le niveau de régression du patient, l’analyste doit maintenir son habituelle objectivité passive et bienveillante et ne répondre aux désirs et aspirations du patient que par l’interprétation de ceux-ci [16]. (p. 168).
Or c’est précisément là que Balint s’écarte de Freud. Disons que Balint accepte de répondre aux besoins, aux aspirations ou encore aux désirs passionnés (p. 183) de l’analysant lorsque celui-ci est en période de régression. Car, et c’est là l’un des aspects de la phase de renouveau que nous avons passé sous silence jusqu’à présent : l’analysant éprouve des besoins, lesquels, estime Balint, peuvent être gratifiés. (p. 182) L’un des exemples de gratification accordées par l’analyste est le suivant : une autre patiente (...) manifesta à une certaine période de la cure, le désir et le besoin de tenir un de mes doigts, et ceci pendant assez longtemps. (p. 182)
Derrière ce problème, où il s’agit de répondre au besoin de l’analysant, se cache en fait une question essentielle, et qui est la suivante : qui, en fait, du couple analysant/analyste, éprouve ce dit besoin ?
Balint, je l’ai déjà dit, est honnête ; il aborde cette question, certes de biais, pas vraiment au moment crucial, mais il l’évoque tout de même. Et cela, à la fin du chapitre intitulé justement Risques inhérents à l’interprétation systématique. (pp. 142-149) Balint y dit à peu près ceci, à savoir qu’il a remarqué chez les omnipraticiens avec qui il a travaillé (les fameux groupes Balint) que nombre d’entre eux, lorsque les plaintes de leur patient devenaient par trop insistantes et échappaient à toutes systématisation de la médecine, éprouvaient une tendance irrésistible à organiser les plaintes de leurs patients en une maladie qu’on peut nommer et qu’on peut classer. (p. 148) Et Balint d’ajouter quelques lignes plus loin : je crois que c’est à peu près la même tendance irrésistible à organiser qui opère chez la plupart des analystes. Elle nous contraint à trouver à tout prix un sens aux plaintes de nos patients afin qu’ils cessent de se plaindre. (p. 148) On ne peut être plus clair !
Au fond, qui donc se plaint ? La ligne de démarcation, on le voit, est singulièrement tenue. D’un moment à l’autre, on ne sait plus qui de l’analyste ou qui du patient prend la parole... pour couper court à celle de l’autre !
Balint néanmoins franchit le pas, il estime en effet non seulement pouvoir, mais devoir même, en certaines circonstances, répondre à la demande du patient. Ce saut se traduit par l’invocation d’un domaine nouveau qui, selon Balint, a échappé à Freud, celui de la psychologie à deux personnes (two bodies’ psychology).
Freud, (déclare-t-il en effet page 191) et à sa suite toute la littérature psychanalytique, a traité la régression comme un fait intra-psychique, un phénomène propre au domaine de la psychologie à une personne (one body’s psychology). Et cinq lignes plus loin : la régression apparaît comme un phénomène appartenant au champ de la psychologie à deux personnes, déterminée par l’interaction entre le sujet et l’objet, c’est-à-dire entre le patient et l’analyste. Notez bien au passage cette nuance, il ne s’agit pas « d’intersubjectivité » - Balint n’a pas dit interaction entre deux sujets ! - mais d’une interaction entre le sujet et son objet ; de sorte que cette dénomination de psychologie à deux personnes est pour le moins équivoque. p. 191)
La critique de Lacan.
Pour le dire en passant, c’est le reproche que Lacan fait à Balint dans le séminaire I, Les écrits techniques de Freud [17] . Une partie entière du séminaire intitulé Les impasses de Michaël Balint s’y trouve en effet consacrée (Cf. pp. 225-258). Ce que Lacan reproche à Balint, c’est d’avoir assis le transfert sur la satisfaction des besoins de l’analysant, une conception qui repose sur l’idée de satisfaction initiale issue de la relation harmonieuse du couple mère enfant sous le rapport du primary love. En d’autres termes, Lacan critique la dialectique du besoin dans laquelle Balint semble plonger la situation analytique, aux dépens de la dimension de la parole. Je vous cite un extrait de cette partie qui est fort explicite :
Il (Balint) propose ce que j’appelle un recours en appel au réel, qui n’est qu’un effacement, par méconnaissance (...) du registre symbolique. (p. 230)
Je vous conseille de lire cette critique, en y mettant toutefois deux bémols.
En sachant tout d’abord que le texte de Balint étudié par Lacan est plus ancien que celui du Défaut fondamental : ce dernier date de 1967 et le séminaire de Lacan auquel je me réfère date de 1954. Le livre que commente Lacan s’intitule Primary love and psycho-analytic technics, qui recueille une série d’articles écrits entre 1930 et 1950. Je n’ai pas lu ce recueil d’articles, mais s’il faut croire ce qu’en a pu dire Lacan, il semble bien que les positions théoriques de Balint en 1967 ne soient pas les mêmes que celles des années cinquante. Surtout en ce qui concerne la principale critique de Lacan concernant l’enfermement de la mère et de l’enfant dans une relation résolument duelle, pleine et harmonieuse : car nous l’avons vu, avec le texte de 67, il y a un sacré accroc dans cette harmonie, à savoir le défaut fondamental.
Ensuite, en n’oubliant pas que Lacan, à l’époque, est tout à l’édification de la notion d’ordre symbolique. Ce qui l’amène justement à reprocher à Balint sa méconnaissance d’une intersubjectivité humaine absolument radicale, c’est-à-dire dans la situation analytique à l’admission totale du sujet par l’autre sujet. (p. 242) Et ce qui est étonnant, c’est que Lacan (entre autres : il fait en effet appel à Sartre - avec la deuxième partie de l’Être et le Néant - ainsi qu’à Hegel avec la dialectique du maître et de l’esclave) recourt à la perversion pour fonder cliniquement cette intersubjectivité dont il ne sera par la suite plus question dans son œuvre... (Cf. pp. 246-247) Je vous rappelle, que l’intersubjectivité pour Lacan, à cette époque, c’est son fameux Pacte de parole, à savoir le tu es ma femme ou tu es mon époux auquel il fait si souvent allusion lorsqu’il évoque le registre symbolique.
(Pour faire tout de même sentir en pratique l’allure que peut prendre cette histoire-là - et aussi à dessein de détendre un peu l’atmosphère - je vais vous raconter l’histoire que Lacan racontait, il y a plus de quarante ans de cela, histoire qu’il avait d’ailleurs reprise de Balint, car au départ, c’est Balint qui rapporte cette histoire.
C’est un homme qui vient le voir. Il souhaite entreprendre une analyse mais, visiblement, il n’arrive pas à se décider. Il faut dire qu’il a déjà été voir plusieurs psychanalystes et qu’il n’a rien entamé avec eux ; Balint est, à ce jour, le dernier en date. Et l’homme de commencer à lui raconter une histoire très longue, très riche, très compliquée. Balint l’écoute tout en se disant en son for intérieur qu’il n’y comprend absolument rien du tout à cette histoire... Il ne dit rien au bonhomme et le fait revenir pour un prochain entretien.
L’homme revient. Non content de remettre sur le tapis son histoire, il en rajoute même ! Non pas que tout ce qu’il dit paraisse invraisemblable aux oreilles de Balint, mais ça ne tient pas ensemble. Alors Balint de lui dire à un moment : C’est curieux, vous me racontez des tas de choses fort intéressantes, mais moi, je dois vous dire que votre histoire, je n’y comprends rien. Et toc ! Alors ça c’est drôlement lancé, il ne manque pas de courage Michaël Balint.
Alors le type s’épanouit, un grand sourire au milieu du visage et réplique : Vous êtes le premier homme sincère que je rencontre, car toutes ces choses, je les ai racontées à un certain nombre de vos collègues qui y ont vu tout de suite l’indice d’une structure intéressante, raffinée. Je vous ai raconté tout cela à titre de test, pour voir si vous étiez comme tous les autres un charlatan et un menteur.
C’est ce que Lacan appelle quelques lignes plus loin le registre de la parole menteresse. (p. 254)
Je ne suis pas sûr que l’exemple choisi par Lacan pour défendre le registre de la parole soit le meilleur. Pour ma part, je ne me sentirais pas vraiment beaucoup plus avancé avec ce genre d’entrée en matière... quelqu’un qui teste son interlocuteur pour savoir s’il ment ou bien dit la vérité, c’est quelqu’un d’engagé un peu de travers dans ce qu’il en est de la parole. Le « pacte », s’il en est un, ne me semble pas vraiment garanti chez ce bonhomme.
Le besoin au cours de la régression, ou encore, phase de two bodies’ psychology : quel besoin en fait ?
J’en reviens à cette assertion de Balint d’une two bodies’ psychology ; car nous avons vu sur quelle équivoque possible elle pouvait se fonder : le besoin, oui ! À la limite, mais le besoin de qui ? Le problème pour nous, au niveau où nous avons pour le moment choisi de nous situer - c’est-à-dire très, très proche du gazon et des pâquerettes - n’est pas tant celui de la nature de ce besoin, ni de savoir si le terme choisi est le plus approprié, ni d’envisager encore quels seraient les effets d’une éventuelle réponse à cette aspiration... Contentons-nous d’admettre pour l’instant avec Balint qu’une « aspiration » surgit au cours de l’analyse. Et ce que l’on constate - de l’aveu-même de Balint - c’est qu’il est bien difficile de juger d’où provient cette émergence d’un besoin ; il n’existe en effet pas de réactif qu’on pourrait plonger dans le bain de parole et qui selon la couleur qu’il virerait nous indiquerait qu’il s’agit-là de transfert ou bien de contre transfert...
Sur ce, je reprends le fil de notre discussion, en soulignant vigoureusement que Balint, en avançant la possibilité de répondre à la plainte du patient se trouve à un carrefour essentiel, au sens qu’à partir de ce choix, c’est non seulement à une remise en cause théorique qu’on assiste, mais vraisemblablement à une modification profonde du sens de la cure-même. Le tout étant de savoir si l’on s’engage alors dans une voie pleine de promesse ou bien, comme l’a diagnostiqué Lacan, dans une impasse, celle de Michaël Balint.
3° - Reprenons donc ce troisième point (i.e. « Que se passe-t-il au cours du transfert ? ») lequel semble s’étirer interminablement au gré de mes nombreuses digressions, néanmoins indispensables si l’on veut saisir un petit quelque chose à cette affaire.
Chez Stekel, donc, suite au travail de remémoration, l’analysant accède soit à la reconnaissance du trauma - dont on a pu voir la réelle importance que Stekel lui accordait (Le trauma ne veut rien dire en soi) - soit au fantasme mettant en scène un désir infantile, laquelle découverte permet de dénouer le conflit, source de la névrose.
Sur quoi aboutit la régression chez Balint ? Commençons par le plus facile, c’est-à-dire les points communs avec Stekel. On assiste au retour à des positions infantiles. Sur ce point, les deux auteurs sont du Freud le plus classique : au cœur de la névrose se trouve la névrose infantile. Tous deux tiennent compte de la dimension historique, ou génétique au sein de la névrose.
Mais, différence majeure, Balint ne recourt pas à la notion de fantasme. Ce qu’on rencontre, ce n’est pas le fantasme mais l’analyste en tant qu’il se comporte comme un objet primaire. Toutefois, on l’a vu, ce n’est pas vraiment la personne de l’analyste qui s’offre en tant qu’objet primaire - et c’est bien pour ça que la dénomination de psychologie à deux personnes n’est pas du meilleur choix, c’est pour cela qu’elle est particulièrement déroutante dans l’engluement de sens où elle plonge le lecteur - le faisant-fonction d’objet primaire, n’est autre en effet la situation analytique. Somme toute, il faut renoncer à l’idée en ce que la rencontre serait celle faite avec l’analyste... Ouf ! On respire.
Cependant, il réside là une précision supplémentaire par rapport à ce que disait Stekel. Je m’explique. Balint, certes de manière maladroite et confuse, nous fait comprendre que la résolution de la névrose est liée à la situation analytique et pas à une autre. Alors que Stekel affirmait, je vous le rappelle, que le phénomène du transfert ne prenait naissance en aucune façon dans l’analyse. Ce qui n’est pas faux, mais ce qui n’en est pas moins insuffisant, car sinon le transfert deviendrait vite la tarte à la crème de la relation.
Ce que nous apprend Balint, c’est qu’il existe des niveaux de travail dans le transfert, et que la situation analytique - une situation entièrement artificielle s’il en est - permet, elle-seule, d’atteindre les niveaux de travail transférentiel favorables à la résolution de la névrose.
C’est cette notion de niveau que je souhaite mettre ici en avant, niveau qui se dégage naturellement de la notion de régression et qui répond, au plan théorique, à la mise en jeu d’instances psychiques distinctes. Ce qui, pour l’heure, donne indéniablement à notre raisonnement sa couleur génétique et non pas structuraliste.
4° - Passons au quatrième point.
Nous avons vu que Stekel envisageait le transfert comme un phénomène qui n’en finit pas ; il persiste un reliquat affectif dont on a dit qu’il pourrait s’entendre comme la mise en évidence d’une forme de satisfaction sexuelle propre à chacun. Et nous avancions l’hypothèse que la rencontre qui se produirait serait celle sans doute d’avec la pulsion.
Il y a un petit air de parenté chez Balint avec la notion de non-résolution du défaut fondamental. Et plus encore avec cette idée d’une réactivation de la zone de la création, zone, je le rappelle, qui est le siège non plus des objets mais du pré-objet. En quelque sorte, ce que nous dit Balint, c’est que si l’analysant peut à un certain moment se passer des gratifications que lui apporte cet objet qu’est l’analyste, il se substitue à cette relation - dont on peut se passer - cette autre relation, non pas d’objet celle-ci, mais de pré-objet. Une relation qui s’avère celle-ci d’une toute autre nature, puisqu’à la dépendance qui donnait le ton à la première, succède l’ambiance créative et singulière qui domine la seconde.
Encore une fois, il apparaît que Stekel et Balint, avec des mots différents, des notions diverses, se rejoignent sur la ligne d’arrivée. L’un parle de forme propre de satisfaction sexuelle, l’autre décrit une sorte de création pas vraiment artistique mais qui est néanmoins un produit de sa créativité. Dans un cas comme dans l’autre, il semble bien qu’il y ait quelque chose de la singularité qui finit par émerger au bout de la cure.
Balint se montre en la matière beaucoup plus happy end que Stekel. Chez Balint, on a l’impression que quelque chose de la sublimation pointe le bout de son nez ; encore qu’il est loin de l’établir sur un piédestal : une sorte de création pas forcément honnête, sincère, profonde ou artistique, tels sont ses termes à ce propos.
Stekel est plus rude, on se retrouve confronté avec sa manière de jouir, et vas-y bonhomme, tu te démerdes avec...!
5° - Reste enfin un cinquième point à traiter, lequel va compliquer tout ce qu’on vient de dire. Ce cinquième point des conclusions que je tirais de l’étude de Stekel, point sur lequel j’avais mis un accent particulier, il consistait en ce choc qui se produit le plus souvent en fin d’analyse avec l’analyste ; choc qui, s’il n’avait pas lieu, donnait fort à croire à Stekel que l’analyse n’était pas achevée. Et non seulement inachevée, mais pouvant être la source - chez l’analysant - de bien des dérélictions sur lesquelles nous ne nous sommes pas étendus. Je veux parler de l’achoppement avec l’analyste sous la forme du transfert de haine.
Au cours de l’étude du texte de Michaël Balint, nous avons eu l’occasion à plusieurs reprises de soulever la question de la haine. Je vous cite ce propos de l’auteur qui se situe tout à la fin de son livre : l’analyste doit (...) laisser à son patient tout le temps nécessaire pour transformer son intense ressentiment en regret. (p. 244)
Je cite encore ces deux derniers passages, qui suivent le précédent de quelques lignes :
Certains patients ont en fait le sentiment que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue si on les prive de leurs griefs et de leur haine ou, inversement, s’ils n’obtiennent pas compensation pour tous leurs griefs et pour la haine qui s’y rattache. (p. 244) Enfin Balint déclare qu’il faut permettre au patient de, vivre une période suffisamment longue, parfois très longue, d’agressivité intense suivie de deuil et de regrets. (p. 244)
Ce qui semble vouloir dire, sans toutefois que cela soit énoncé aussi clairement, que la haine, de même que la concevait Stekel, serait une sorte de passage ultime et inévitable du travail analytique.
Retour aux cas cliniques.
Avant de revenir à nos cas cliniques, qui sont désormais au nombre de trois :
le jeune homme français qui rêve de s’établir en Suède,
l’homme africain à la vitre,
l’américain Carl Higdon qui rencontre des extra-terrestres,
Je souhaite mettre en parallèle les quelques données que nous avons recueillies auprès de Stekel, Balint et Lacan, afin de faire ressortir les congruences et les divergences autour des notions suivantes : le traumatisme, la rencontre, ce qui soutiendrait cette rencontre et enfin la haine.
1° - Le traumatisme
Le traumatisme est conçu par Balint comme incontournable ou pour le moins, existe-t-il chez cet auteur une incontournable conception du traumatisme ; il est celui de la naissance, et de ce désajustement psychophysiologique dont on a fait mention plus haut.
Stekel invoque lui-aussi la notion de traumatisme, mais pour le reléguer bientôt au rang de prétexte dont use le patient (apaisement de sa culpabilité, refus de guérir). Et si traumatisme il doit y avoir chez Stekel, ce serait celui, aussi lointain qu’opaque, que représente dans la petite enfance l’opposition des parents au désir sexuel chez l’enfant. Un traumatisme, lié irrémédiablement on le voit, à la notion de loi.
Lacan innove en la matière. De façon très explicite, il se dégage du traumatisme pour s’inscrire dans la rencontre impossible. Mais cet écart apparent tient sans doute à l’acception qu’on se donne du traumatisme, une acception extrêmement difficile à cerner comme on a pu le constater l’année dernière.
2° - La rencontre
En ce qui concerna la rencontre maintenant.
Chez Lacan, cette rencontre est impossible. Il n’y a en tout cas personne - en effigie ou en réalité - que l’on puisse rencontrer.
Chez Stekel, soit l’on va à la rencontre de ses fantasmes, soit l’on retrouve la personne qui fait l’objet de souhaits de mort inconscients (plus particulièrement dans le cas de la névrose obsessionnelle), mais on ne la rencontre pas. Reste cependant l’esquisse d’une rencontre, celle en l’occurrence de la personne de l’analyste au cours du transfert de haine, rencontre censée toutefois s’évanouir au gré de l’interprétation de cette haine.
Retenons cependant cette remarque que fait Stekel dans le chapitre Fin du traitement analytique : Mon opinion aujourd’hui est qu’il vaut mieux, pour le patient guéri et aussi pour celui qui est sur le chemin de la guérison, se séparer tout à fait de l’analyste. (T.P.A. p. 362) Sur le pourquoi de cette opinion, Stekel n’en dit pas plus ; mais il y a certainement une raison à cela, et notre hypothèse serait que la personne de l’analyste est apparue à un moment donné...
Du côté de Balint, les choses ne sont pas aussi simples qu’elles apparaissent à première vue. Si l’auteur revendique en effet l’existence, au cours de la cure psychanalytique, d’une two bodies’ psychology, on a bien vu que ce qui s’offrait à l’analysant était non pas la personne de l’analyste mais la situation analytique elle-même. Qu’en est-il de la personne de l’analyste ? La meilleure réponse que j’ai pu trouvée chez Balint, celle où le statut de l’analyste - dans cette psychologie à deux personnes - apparaît le mieux défini, est celle qui se trouve tout à la fin de son ouvrage. Où il est dit que pour faire le deuil lié au défaut de la zone fondamentale, il est extrêmement important qu’il y ait un témoin. (p. 245)
3° - La haine
Sa conception est fort différente chez Balint et Stekel. Chez le premier, la haine se donne comme un phénomène secondaire, l’amour étant en effet le sentiment primaire ; chez le second, la haine est le sentiment de base. Pourtant du point de vue clinique, la haine, chez l’un comme chez l’autre, semble apparaître comme le sentiment le plus difficilement réductible.
Quant à Lacan, l’occasion ne se présente pas aujourd’hui pour que nous établissions clairement ce qu’il en est de sa fameuse hainamoration.
D’où étions-nous partis ?
Je vous rappelle que nous avions rangé sous la notion de rencontre, l’ensemble de nos considérations initiales sur la limite. C’est ce qui nous a amené à examiner ce que les analystes estiment qui se passe au cours de la cure, autrement dit encore, ce que l’analysant va y rencontrer.
Que ressort-il de l’étude rapide à laquelle nous nous sommes livrés auprès de trois analystes ?
C’est avec Lacan que l’on trouve la réponse la plus univoque. La seule rencontre mise en jeu dans l’analyse est celle, impossible, avec le réel, lequel apparaît lié au sexuel. Rencontre, au demeurant, au sein de laquelle réside un objet au statut particulier - l’objet a - qui s’est détaché. Ce qui semble donner au dispositif une structure de non-retour, en ce sens que nous avons justement affaire aux effets de structure liés au détachement de l’objet a.
Avec Balint et Stekel, les choses apparaissent moins tranchées. Certes, aucun d’entre eux ne va jusqu’à prétendre qu’une rencontre puisse se produire avec l’analyste. Mais tous deux sont partisans - ou en tout cas soulèvent largement la question - de l’analyse active. Tous deux évoquent enfin, d’une manière ou d’une autre, cette haine qui semble poser problème à la fin de la cure analytique.
Et c’est là l’hypothèse que je pose : cette haine ne serait-elle pas l’indice qu’une rencontre avec la personne de l’analyste aurait eu lieu ? Et que cette rencontre s’inscrirait non pas dans une ambiance de retrouvailles - au sens de la one body’s psychology, c’est-à-dire retrouver l’objet - mais dans la dimension d’un devenir, ce qui serait le propre de la two bodies’psychology.
Ou encore, dit en d’autres termes, y-a-t-il un temps de l’analyse - celui en l’occurrence de sa fin - où s’amorcerait quelque chose de la socialité ?
Hypothèse intéressante dans la mesure où celle-ci jetterait un pont, au sein-même du procès analytique, entre ce qu’il en est de la subjectivité individuelle et, permettez-moi cette apparente monstruosité, la subjectivité du socius.
Je pense que vous percevez un peu les rapports à établir avec la question de l’Étranger. L’Étranger, et la haine qui si souvent se rattache à sa figure, serait à considérer comme le moment possible de ce passage entre subjectivité individuelle et subjectivité dans le socius. A savoir encore que l’Étranger appartiendrait, en tant que moment, aux deux types de subjectivité ainsi qu’à chacune de leur logique ; l’échec de la seconde - par exemple sous la forme du racisme - dénonçant la faillite de la première et réciproquement. En sachant toutefois que ce passage, tel que l’indique la notion de forces contraires qui connote la notion de moment, ne fonctionne certainement pas de la même manière selon le sens dans lequel on s’oriente.
C’est dire que l’Étranger est le symptôme bifide par excellence, il indique - j’assimile ici le symptôme à un indice, c’est-à-dire qu’il montre le sens sans être pour autant le sens-même - le symptôme de l’Étranger ou bien plutôt le phénomène de l’Étranger, indique que se produit, dans ce champ indifférencié que représente le passage entre socius et subjectivité, un moment du devenir dans l’existence.
La prochaine fois, nous pourrons revenir à nos cas cliniques.
* * * * *
[1] STEKEL W. : « Technique de la psychothérapie analytique », P.M., Payot, (1975)
[2] LACAN J. : « Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse », Seuil, Paris, (1973)
[3] ROUSTANG F. : « Lacan, de l’équivoque à l’impasse », éditions de Minuit, (1986)
[4] WITTELS F. « Freud, l’homme, la doctrine, l’école », librairie Félix Alcan, Paris, (1929)
[5] Ibid.
[6] cf. : « Au lieu de la rencontre », P.S. Lagarde, in « Qu’est-ce que l’Etranger ? », vol. V de « psychiatrie, psychothérapie et culture(s) », Conseil de l’Europe / Parole sans Frontière éds, Strasbourg, (1995), p105-130
[7] STEKEL W. : « Technique de la psychothérapie analytique », Payot, Paris, (1975)
[8] STEKEL W. : « Sadism and Masochism », Liveright publishing corporation, New York, (1939)
[9] WITTELS F. : ibid.
[10] BALINT M. : « Le défaut fondamental », P.B.P., (1977)
[11] LACAN J. : « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je », in « Ecrits », Seuil, (1966)
[12] LACAN J. : Ibid.
[13] FREUD S. : « L’interprétation des rêves », PUF, (1980)
[14] FREUD S. : ibid.
[15] FREUD S. : ibid.
[16] BALINT M. : ibid.
[17] LACAN J. : « Les écrits techniques de Freud », Seuil, (1975)
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