vendredi 7 avril 2006, par ,
LE DEUIL CHEZ DES RESCAPES D’AUSCHWITZ : UN PROCESSUS INTERMINABLE
Dr Willy SZAFRAN [1] et Yannis THANNASSEKOS [2]
"Le Fils
"J’ai souffert chaque jour ta mort... j’étais moi-même mort, je n’ose pas exister, je m’étouffe, j’avais peur d’être aimé, d’être brillant ou drôle, je me cultivais terne, taiseux... j’étais toujours mort de peur, surtout quand je sentais que je plaisais, ... j’étais continuellement toi, inexistant, je ne faisais jamais de bruit, surtout qu’on ne m’entende pas, j’étais gêné d’être regardé, me percevant moins que rien, en permanence, aspirant à n’être que toi, comme toi, ... souffrant à blanc, faux dandy toujours prompt à se délester de sa propre souffrance par une moquerie, affectant d’en ignorer la virulence."
SURVIVRE ou La mémoire blanche
Pièce en 1 acte de Adolphe NYSENHOLC
INTRODUCTION
L’un d’entre nous a pu remarquer, au cours de sa pratique psychiatrique et psychothérapique depuis trente ans, que le phénomène de deuil chez les rescapés des camps de concentration et d’extermination présente des caractéristiques le distinguant fondamentalement de la clinique habituelle du deuil. Notre hypothèse de départ était que dans le cas de survivants de camps d’extermination (Juifs, mais probablement aussi Arméniens, Kurdes, Cambodgiens), on trouve des phénomènes de deuil qu’on pourrait qualifier d’ "infini" :
a) infini parce qu’il dépasse les mesures "normales" de deuil que l’on peut rencontrer dans la clinique habituelle. Il est notamment caractérisé par une sensation de vide énorme, correspondant aux morts de toute la communauté humaine à laquelle le survivant appartient. Ce vide ne pourra jamais être comblé, un peu comme le vide de celui qui a perdu ses parents lorsqu’il était en bas âge. Il y a une énorme culpabilité.
b) infini parce qu’il ne se termine jamais : le vide n’est jamais comblé, la culpabilité n’est jamais dépassée. Le deuil reste vivace comme aux premiers jours.
Comprendre l’expérience concentrationnaire, tenter d’appréhender le vécu des déportés est une chose extrêmement ardue. Nous avons dû nous baser sur de nombreuses lectures. Nous citerons en exemple, parmi beaucoup d’autres, les témoignages de Primo Levi, Charlotte Delbo, Elie Wiesel, Bruno Bettelheim, Margarete Buber-Neumann ... Nous nous ne pouvons que souligner ce que Primo Levi dit dans Si c’est un homme [3],à savoir que les mots de la langue usuelle sont insuffisants pour raconter ce qui s’est passé. Cette incapacité à traduire en mots l’expérience concentrationnaire est d’ailleurs unanimement exprimée par les rescapés. Nous avons également lu beaucoup de travaux sur les camps et avons tenté de retirer des éléments qui nous paraissaient importants pour le vécu des déportés. C’est ainsi que Raoul Hilberg rapporte, dans La destruction des Juifs d’Europe [4] , le cas d’un S.S. qui s’adresse à son chien en lui désignant un Juif : "Homme, attaque ce chien". Nous nous sommes bien rendu compte de l’aspect personnel du vécu de chaque déporté ainsi que de la complexité de la vie concentrationnaire, comme le souligne Michaël Pollak dans son travail L’expérience concentrationnaire, essai sur le maintien de l’identité sociale [5] .Il n’empêche que nous pouvons affirmer, sans risque d’être réductionnistes, que dans la situation extrême où étaient placés les déportés juifs, ceux-ci ont subi la blessure narcissique la plus grave à laquelle un être humain peut être soumis. En effet le génocide entrepris contre les Juifs était motivé par une volonté d’exterminer ceux-ci uniquement en fonction de ce qu’ils étaient, de leurs origines ethniques donc. Dans les camps les déportés juifs étaient humiliés et dépouillés de toute possibilité de conserver un minimum de dignité humaine, ils étaient mis dans une situation de totale impuissance. Ils étaient affamés et toute leur énergie était centrée autour de la nécessité, de la volonté de survivre, alors que les conditions de l’univers concentrationnaire rendaient précisément cette survie pratiquement impossible.
Nous avons eu une série entretiens avec treize rescapés juifs des camps de concentration et d’extermination. Il s’agit de sept hommes et six femmes dont certains avaient été arrêtés pour cause de militantisme politique et résistance à l’occupant allemand et les autres pour des raisons raciales uniquement. Mais tous ont subi le traitement réservé aux Juifs à partir du moment de leur arrestation. Les treize personnes ont aussi en commun le fait d’avoir tous séjourné au camp d’Auschwitz-Birkenau à une période donnée de leur parcours de déportation. La plus jeune des survivants avait quatorze ans à la fin de la guerre, l’aînée d’entre eux en avait trente-trois. Nous allons centrer notre propos sur la thématique du deuil chez ces personnes au sujet desquelles nous possédons des données biographiques plus extensives par ailleurs. Nous devons souligner déjà ici que notre hypothèse de départ d’un deuil infini à un double titre a dû être modifiée suite aux données récoltées lors des entretiens avec les rescapés d’Auschwitz. C’est la raison pour laquelle nous avions formulé une autre hypothèse, alors que la série d’entretiens était toujours en cours, à savoir que le deuil chez les rescapés des camps d’extermination serait possible grâce au phénomène de l’ "historisation" par lequel le rescapé tenterait de transcender son drame personnel en plaçant ce dernier dans son contexte historique. Nous n’avons pas pu confirmer cette hypothèse par les résultats des entretiens.
LE PARCOURS DE LA DEPORTATION ET LE PASSAGE PAR AUSCHWITZ-BIRKENAU : ABSENCE DE REACTIONS DE DEUIL AIGUËS
Nous remarquons un premier élément important concernant une insensibilité émotionnelle qui s’installe de façon progressive et pratiquement générale chez les déportés dès le début de la déportation dans les camps de concentration et d’extermination. Ils insistent tous sur cette forme d’anesthésie affective : "Si je vous disais qu’on était blindé à toutes ces choses-là ..." (Daniel). Toutes ces "choses-là" étant, entre autres, tous les décès qui survenaient constamment, partout, dans les baraques, à l’appel, au revier .... les sélections. Il arrivait qu’on devait rester longtemps, 20-28h, près d’un mort et ajoute Mathias : "... je ne me souviens pas d’avoir eu une émotion particulière". Et celui-ci insiste même, pour illustrer son insensibilité, sur son absence totale de réaction lorsque, étant dans le camp, on lui annonce le décès de son beau-frère qui lui était très proche et lorsqu’il reçoit une information, qui s’avérera fausse après la guerre, du décès de sa femme. Il s’était marié quelques jours avant d’être déporté avec sa femme, son beau-frère et sa belle-soeur et puis ils avaient rapidement été séparés les uns des autres. Quelques semaines après son retour à Anvers il retrouve sa femme qu’il croyait morte.
Cette insensibilité émotionnelle est devenue totale à Auschwitz-Birkenau. Là il y avait vacance de civilisation et l’être humain était obligé d’investir toute son énergie dans la volonté de survivre.
Avant cela, dans les camps de travail, dans les ghettos où un semblant de structures sociales était maintenu, il y avait bien des réactions émotionnelles suite aux décès de camarades. C’est ainsi que Mathias se souvient qu’étant interné au camp de travail de Laurahütte il avait été confronté pour la première fois avec la mort d’un jeune déporté, décédé des suites des exécrables conditions de vie dans ce camp. Mais là les déportés ont pu organiser une cérémonie d’enterrement et ont pu dire le Kaddisch, la prière des morts. Mathias a eu de fortes réactions émotionnelles - larmes, tristesse, manque d’appétit - tous sentiments qui ne se sont pas manifestés par la suite à Auschwitz-Birkenau. Joachim a connu une immense tristesse à la mort de son père dans le ghetto de Lodz et il insiste sur les mauvaises conditions de vie qui y régnaient : "Le ghetto était pire que le camp, car là on mourait de faim, de travail...". Dans le ghetto, on vivait en famille et certaines structures sociales continuaient à exister malgré les nombreuses morts. C’est pourquoi Joachim est encore sensible aux conditions de vie dramatiques qui y régnaient. Suite à la disparition de son père, Joachim se bloque sur le plan affectif : "... la mort de mon père m’a frappé énormément. J’ai reçu un choc qui m’a poursuivi mais qui m’a en même temps aussi blindé parce que par après je ne crois pas que j’ai eu des émotions de deuil ou de tristesse. J’ai compris qu’il ne fallait pas d’émotion pour survivre". On voit bien avec Raoul que déjà dans les camps de travail les exigences de survie émoussaient sérieusement les réactions émotionnelles. Au début de sa déportation, il se trouvait avec son père, arrêté et déporté en même temps que lui, à Trzebinia, camp de travail (annexé, ou sous-camp de Birkenau). Raoul se trouvait dans une baraque de jeunes et rendait régulièrement visite à son père, très malade, dans le revier du camp. C’est ainsi qu’il a assisté aux dernières minutes d’agonie de son père. Celui-ci a pu être enterré selon le rite juif grâce à la communauté juive de Krenau, ghetto voisin du camp. Raoul se souvient n’avoir pu, ce jour-là, manger sa ration de pain, celle-ci lui a d’ailleurs été volée la nuit suivante. Mais Raoul se souvient très bien n’avoir pas eu de deuil par la suite car, dit-il, "il fallait surtout survivre".
Cette insensibilité de déportés dans l’univers concentrationnaire d’Auschwitz-Birkenau signe l’incapacité d’avoir des réactions de deuil aiguës suite aux décès autour d’eux de proches parents, de camarades et d’autres déportés. Les réactions de deuil aiguës, telles qu’on les rencontre dans la clinique habituelle du deuil sont caractérisées par :
une sensation aiguë d’une urgence somatique (poids sur la poitrine, troubles respiratoires, soupirs, sensation de vide dans l’abdomen, perte de force musculaire ...) en vagues durant de 20 minutes à 1 heure ;
une préoccupation intense autour de l’image de la personne décédée, associée à une sensation de vide, d’irréalité, avec une distance affective vis-à-vis des autres ;
sensation de culpabilité vis-à-vis du mort ;
froideur dans les relations avec les autres, irritabilité, agressivité ;
perte de comportements "normaux" ; impatience, incohérences.
Ces réactions de deuil aiguës sont absentes, singulièrement à Auschwitz-Birkenau. Dans les conditions de vies déshumanisantes de l’univers concentrationnaire le sujet a dû désinvestir les autres et recentrer toutes les pulsions libidinales sur lui-même afin de consacrer toute son énergie à son éventuelle survie. Ces réactions sont liées à la blessure narcissique qu’il a subie dès son arrivée dans les camps : il y a retrait des traits du narcissisme secondaire conscient, désinvestissement des objets et régression au niveau des traits narcissiques primaires, à un niveau archaïque. Là où le régime nazi a mis la civilisation en vacance, ses victimes n’ont rien pu faire d’autre que de régresser à un niveau archaïque leur interdisant d’avoir les réactions de deuil aiguës élémentaires caractéristiques de la vie humaine en société.
Il ne faut cependant pas oublier que des réactions humaines d’empathie, de solidarité étaient malgré tout possibles dans cette situation extrême de la vie concentrationnaire, et étaient même choses courantes. Prenons comme seul exemple, parmi tous les autres, celui de Pierre. Étant affecté au commando "Canada" qui avait pour mission de prendre aux déportés tout ce qu’ils avaient apporté, dès leur descente du train, il avait la possibilité d’aider d’autres déportés en médicaments et en nourriture. Il a aussi, de même que d’autres membres de ce commando, essayé de sauver certains arrivants de la première sélection, celle qui se faisait à la descente du train même, avant d’entrer dans le camp d’Auschwitz-Birkenau. C’est le même Pierre, déjà fort endurci sur le plan affectif qui a pleuré en voyant : "... un petit gosse de 3-4 ans qui portait un gosse plus jeune encore et que les Allemands ont mis sur la voiture qui transportait le gaz et qui accompagnait le camion avec les gens sélectionnés dès leur descente de train ...". Cet exemple souligne toute la complexité des mécanismes psychologiques déclenchés par la blessure narcissique subie par le déporté dans la situation extrême de l’univers concentrationnaire. Le sujet doit désinvestir les objets et régresser à un niveau archaïque où il investit sa propre personne dans une tentative de survie où l’une des conditions est de devenir insensible au monde extérieur. Mais en même temps il y a toujours un réinvestissement des autres sous forme de solidarité humaine et un réinvestissement de soi-même au niveau conscient sous forme de dignité humaine. Cela signifie un mouvement dialectique constant entre une régression narcissique primaire archaïque et un investissement empathique de l’autre, entre la même régression narcissique primaire archaïque et un investissement narcissique secondaire de soi-même.
Ajoutons encore que, de tous les rescapés que nous avons interviewés, Sophie est la seule fille à se souvenir d’avoir eu une réaction horrifiée à la vue d’une jeune fille morte au cours de la marche de la mort et qui était sa voisine de travail au camp. Elle ajoute cependant : "Naturellement, sur le moment même, on n’a pas toujours une réaction. La réaction vient peut-être plus tard". Myriam, ayant d’abord été déportée à Birkenau, estime s’être endurcie dans les camps ultérieurs. Elle avait moins de quatorze ans au moment de sa déportation.
APRES LA GUERRE, REACTIONS TRES DIVERSES, MAIS TOUJOURS UN DEUIL INTERMINABLE
Après la libération des camps, les déportés survivants retournent à Bruxelles ou à Anvers et présentent des réactions face à la disparition des membres de leur famille, des proches, des amis et des connaissances. Ces réactions sont extrêmement diversifiées.
La plupart des rescapés n’ayant pas eu de réactions de deuil aiguës à Auschwitz-Birkenau, ont gardé ce deuil entre parenthèses après la guerre pour tout ce qui concerne les proches parents, amis et connaissances perdus pendant la guerre et dont ils n’ont souvent appris la disparition qu’après leur retour de déportation. C’est le cas de Daniel, Pierre, Léonard, Raoul, Rachel, Mathias, Wilhelmina. On peut rapprocher ce phénomène du deuil entre parenthèses d’un autre phénomène souligné par deux des coauteurs de ce travail, Yannis Thanassekos et Jean-Michel-Chaumont
[6] ,dans une autre recherche, à savoir que de multiples raisons peuvent expliquer une absence de projet, de besoin de constituer un "milieu de mémoire" chez les rescapés entre la libération et la fin des années quarante : traumatismes graves à gérer, difficultés immenses de la réinsertion sociale, écoute problématique et problématisante de l’environnement. La culpabilité des rescapés vis-à-vis de cette anesthésie affective ayant persisté depuis la fin de la guerre est encore présente actuellement dans leur esprit. C’est pourquoi Mathias s’étend longuement sur la peine ressentie lors du décès de sa soeur en 1983 et Léonard parle, de façon émouvante d’ailleurs, de son attachement à sa mère et de la douleur ressentie quand celle-ci mourut en 1950. Ce sentiment de culpabilité de n’avoir pas eu de réactions de deuil aiguës est lié à la conscience nette d’avoir été dégradé dans les camps d’Auschwitz-Birkenau au point de ne plus avoir eu d’émotions humaines élémentaires vis-à-vis de la mort d’autrui. Un autre sentiment de culpabilité, toujours présent dans l’esprit des rescapés quarante-sept ans après la fin de la guerre, concerne le fait d’avoir survécu alors que la grande majorité des déportés ont disparu, gazés, brûlés, dans les camps. Il est poignant de noter différents types de rationalisations comme autant de tentatives de justification de sa propre survie. Rachel, par exemple, est obsédée ces dernières années par la question de comprendre pourquoi elle est la seule à avoir survécu d’une famille si nombreuse. Elle a trouvé, dit-elle, une réponse simple : elle est croyante et pratiquante et elle est persuadée que sa destinée était de survivre pour procréer et refaire une grande famille. Faut-il rappeler que dans la clinique habituelle du deuil le sentiment de culpabilité d’avoir survécu au disparu, s’estompe "normalement" dans l’espace d’environ deux ans ?
A côté de ces rescapés que nous venons de mentionner et qui ont maintenu le deuil entre parenthèses, il y a ceux chez qui le processus de deuil s’est enclenché après 1945. Les expériences existentielles varient ici d’une personne à l’autre. Lorsque Brigitte apprend, après la guerre, que ses parents sont morts dans les camps, son monde intérieur s’effondre. Elle avait été déportée en même temps que sa mère et pendant trois mois elle a vécu une relation fusionnelle avec celle-ci, se sentant parfaitement protégée. Elle n’a jamais pu se remettre de la mort de ses parents et vit un état de deuil permanent. Très frappant est le fait qu’elle n’a pratiquement plus de souvenirs du camp : il y a refoulement total. Elle n’a jamais pu accepter la mort et ses réactions de deuil ont été aussi aiguës lors du décès d’un frère en 1939 des suites d’une péritonite que lors de la perte d’un fils par accident de roulage en 1985. Lorsque le processus de deuil s’enclenche après 1945 chez Gabriella, il se centre d’abord sur les enfants disparus, puis s’étend rapidement à tout la communauté juive. Avant la guerre elle avait conscience d’être juive mais elle percevait son militantisme politique et son activité de résistante dans l’Orchestre Rouge comme étant des caractéristiques primordiales de son être. Celles-ci sont minimisées après la guerre par Gabriella au profit d’une plus grande prise de conscience de sa judéité et d’un fort attachement à Israël. Il est fort probable que la spécificité juive du génocide explique ces aspects particuliers du deuil perpétuel de Gabriella. Sophie transcende son deuil personnel en y englobant l’ensemble des disparus, Juifs et non-Juifs, mais elle insiste néanmoins sur la spécificité juive du génocide : "Les Juifs sont allés directement dans la chambre à gaz, mais je n’ai jamais vu un non-Juif aller directement à la chambre à gaz (...). Mais je ne peux pas dire que tout le monde était traité sur le même pied".
Il faut également souligner un fait évident chez tous les rescapés, à savoir que leurs capacités à avoir des réactions émotionnelles fines et nuancées, antérieures à leur séjour dans les camps, sont réapparues après 1945. C’est cela qui leur a permis notamment de vivre un deuil "normal" lors de la perte d’êtres chers après la guerre. Hubert, se souvenant avec affection des êtres qu’il a perdus après 1945, l’explicite bien : "Je trouve qu’il est normal qu’ils soient morts, ils sont morts normalement. Ce qui fait la différence entre ces morts après la guerre et les morts ... involontaires disons, qu’ont subi nos martyrs, je crois que c’est la manière dont les choses se sont passées et dont les choses ont été décidées".
On peut se demander si ceux qui, constituant la majorité des rescapés, ont maintenu après-guerre le deuil entre parenthèses ont réellement montré une absence de processus de deuil au niveau des mécanismes psychologiques inconscients. Nous pouvons trouver un argument en faveur d’un processus de deuil, évoluant chez tous au niveau inconscient, dans le matériel de rêves. Tous les rescapés ont fait des rêves et des cauchemars, très fréquemment durant les premières années de l’après-guerre, plus espacés par après. Certains de ces rêves et cauchemars ont trait aux événements dans les camps (tortures, scènes traumatisantes ...) ou sont des rêves de persécution (très généralement le ou la rescapé(e) se voit poursuivi(e) par des soldats allemands ou par des S.S. Au moment d’être rattrapé(e), il ou elle se réveille brutalement, en sueur, angoissé(e) ...). D’autres rêves mettent en scène des disparus dans les camps, mais que les rescapés voient dans ces rêves dans des circonstances "normales et sereines". C’est Mathias par exemple qui dit ne rêver que rarement des personnes disparues dans les camps, mais s’il le fait, il les voit en rêve "dans de bonnes conditions comme si elles ne sont pas disparues". Il en est de même de Wilhelmina qui voit sa mère, décédée de mort naturelle en 1979 à l’âge de 84 ans, ou son père, mort en déportation, ou encore son frère, probablement tué comme otage par les Allemands à Paris, dans des rêves sereins ou comme elle le dit également "dans des circonstances normales". Or aussi bien Wilhelmina que Mathias font partie du groupe des rescapés qui, après la guerre, n’ont pas entamé de processus de deuil et ont donc mis le deuil entre parenthèses. Cependant les rêves qu’ils font sont ceux-là mêmes que l’on trouve dans tout processus de deuil et l’on peut imaginer qu’il y a chez eux également un processus de deuil à un niveau inconscient. Un autre argument en faveur de l’hypothèse d’un processus de deuil inconscient chez la majorité des rescapés n’en faisant pas au niveau conscient est que certains d’entre eux présentent depuis quelques années des phénomènes de deuil apparents. Raoul s’explique ce phénomène chez lui par le fait que depuis quelques années il s’occupe activement de la mémoire du génocide. Il en est de même de Rachel qui fait un deuil important centré sur la personne de son frère cadet disparu durant la guerre.
Dans tous les cas et indépendamment de la diversité des réactions émotionnelles après 1945, tous les éléments d’un deuil vivace sont présents chez tous les rescapés en 1992, 47 ans après le génocide. Nous pouvons conclure des données recueillies que tous les éléments sont réunis nous permettant de parler d’un deuil interminable, ce qui confirme l’un des deux aspects de notre hypothèse de départ au sujet d’un deuil infini. Il est clair, quand on entend Hubert et Joachim parler de leur deuil perpétuel, que celui-ci est lié à l’horreur des conditions dans lesquelles les déportés ont disparu dans les camps.
Nous avons pu remarquer chez les rescapés d’Auschwitz-Birkenau des parcours spécifiques à chacun d’eux quant à leur attitude vis-à-vis de leur judéité et vis-à-vis de la communauté juive ainsi que de l’Etat d’Israël. A la question posée par Perel Wilgowicz, "Les répercussions psychiques de la Shoah chez les rescapés des camps de la mort et chez leurs descendants n’engagent-elles pas, au-delà des questions portant sur le narcissisme individuel, à une interrogation sur les identifications et les modes d’appartenance à une collectivité ? "
[7] nous croyons pouvoir apporter une réponse positive partielle, concernant les survivants mêmes.
ESSAI D’APPROCHE PSYCHANALYTIQUE DU PROCESSUS DE DEUIL
Les recherches psychanalytiques appliquées aux phénomènes culturels et sociaux qui ne font pas la liaison avec la psychologie individuelle comportent le risque d’offrir des interprétations purement hypothétiques dans la mesure où elles font appel essentiellement au concept de l’inconscient, tous les autres concepts issus de la situation de la cure psychanalytique n’étant employés que de façon arbitraire et abstraite. C’est ainsi que l’un des coauteurs du présent travail, Willy Szafran
[8], a fait une étude préliminaire du phénomène de deuil chez les rescapés basée sur l’analyse de témoignages écrits et d’oeuvres littéraires. Il y défendait la notion d’un deuil infini à double titre : infini dans son amplitude, infini dans le sens où il ne se terminera jamais. Ce n’est pas réellement faux, mais il s’est avéré que cela ne rend pas du tout compte de la complexité et de la diversité du processus tel qu’il est apparu lors des entretiens avec les rescapés.
Lors des entretiens centrés sur la thématique du deuil nous sommes partis des données de la psychologie individuelle, et plus particulièrement de la psychobiographie, pour placer celles-ci dans le contexte politique, social, économique et idéologique.
Nous avons vu plus haut que tous les rescapés ont montré, lors de leur période d’Auschwitz-Birkenau, une insensibilité émotionnelle, dont témoigne Jean Cayrol : "C’était le principe des vieux concentrationnaires : vivre obscur avec le minimum de pensées ou de sentiments. Il fallait même empêcher ceux qui perdaient un membre de leur famille, enfermé avec eux, de pleurer, comme me disait un kapo : Ici il n’y a rien, l’amour, l’amitié, n’existent pas ; il faut tout supprimer dans ces lieux." (. [9].
C’est la vacance de civilisation à Auschwitz-Birkenau, l’absence de cérémonies et de rituels d’enterrement allant de pair avec la déshumanisation des vivants et des morts qui ont obligé les déportés de retirer l’investissement libidinal des autres, de retirer les investissement narcissiques secondaires et de régresser au niveau des pulsions narcissiques primaires afin de tenter de survivre. Ces réactions psychologiques sont responsables de l’insensibilité émotionnelle chez les déportés à Auschwitz-Birkenau. La conséquence en est l’absence de réactions aiguës de deuil, au contraire de ce qui se passe dans la clinique habituelle comme nous l’avons vu plus haut. C’est ce que nous appelons la mise entre parenthèses du deuil à Auschwitz-Birkenau.
Après le retour des rescapés des camps à Bruxelles et à Anvers nous pouvons remarquer des réactions extrêmement diversifiées : du maintien du deuil entre parenthèses au deuil perpétuel, du deuil vécu comme un drame personnel ou deuil transcendé à la communauté juive et à toute l’humanité, des réactions immédiates de deuil à des réactions différées de deuil. Mais dans tous les cas, et les rêves et les cauchemars l’attestent, un deuil interminable et cela en opposition totale avec la clinique habituelle du deuil où toutes les réactions doivent s’estomper au bout de deux ans, dans nos cultures occidentales. On peut formuler une hypothèse selon laquelle le processus de deuil inconscient, attesté par les rêves, pouvait être entamé par les rescapés dès le début du parcours de la déportation. Nous ne pouvons pas vérifier cette hypothèse dans la mesure où, à une exception près, nous n’avons pas pu récolter du matériel de rêve, que les rescapés ont eu durant la période même de la déportation.
Ce deuil interminable est aussi en opposition totale avec le deuil impossible de la société allemande analysé par Margarete et Alexandre Mitscherlich [10] en 1967. Ce que les Mitscherlich appellent, à juste titre, le deuil impossible de la société allemande est lié à un refoulement massif de la réalité dans l’inconscient et à un surinvestissement libidinal de la réussite économique.
Parmi toutes les questions que l’on peut se poser quant au processus de deuil chez les rescapés d’Auschwitz-Birkenau il en est une fondamentale, à savoir s’il faut le considérer comme normal ou pathologique.
Sur le plan clinique, on considère qu’un deuil est pathologique lorsque l’un des éléments suivants apparaît :
absence persistante de sentiments après le décès d’un proche comme pour éviter le processus de deuil. Le deuil s’exprimera plus tard de façon pathologique : par exemple une identification névrotique avec le mort en ne se permettant rien et en vivant comme un mort, ou encore une réaction de deuil aiguë à une date anniversaire.
Une trop longue réaction de deuil, celui-ci devenant un but en soi : idéalisation de l’objet perdu comme forme de négation de sa perte.
Réactions de deuil excessives dues à des sentiments de culpabilité et un besoin d’être puni. Le survivant peut montrer des troubles somatiques, de l’irritabilité ou de l’agressivité.
Ajoutons que selon le D.S.M. III-R (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Diseases : Manuel diagnostique et statistique des Maladies mentales, édition n° III Revue) [11] en cas de complication de deuil il y a développement d’une dépression majeure. Soulignons que selon le D.S.M. III-R il est question d’éventuellement traiter, dans le cadre du deuil non compliqué ou "normal", dirions-nous, un sujet qui a des réactions normales au décès d’un être cher.
Au vu de toutes ces considérations cliniques sur le deuil normal et ses déviations pathologiques, on pourrait, un peu hâtivement à notre sens, conclure que le processus de deuil chez les rescapés d’Auschwitz-Birkenau est pathologique ne serait-ce qu’à cause de l’absence de réactions aiguës de deuil durant le séjour au camp et de la durée du processus du deuil. Nous devons insister sur le fait que le deuil en lui-même n’est pas à ranger dans le cadre de la pathologie psychiatrique, c’est d’ailleurs un point de vue défendu également dans le D.S.M. III-R, et que les personnes interviewées par nous n’ont pas présenté de pathologie psychiatrique à mettre en rapport avec les déviations par rapport au processus de deuil "normal". De plus, ces personnes se sont toutes adaptées à la vie sociale, professionnelle et familiale après la guerre. Il est possible que le processus du deuil a contribué, dans l’économie psychique de chaque rescapé, aux mécanismes de "coping", ceux-là même qui permettent l’adaptation de l’individu à la vie en société et en famille.
Nous pouvons également considérer les différentes formes du deuil interminable des rescapés comme autant de défenses contre les conditions mortifères de l’univers concentrationnaire. A ce titre le deuil interminable est un ensemble de réactions "normales" à des situations "anormales" de l’univers concentrationnaire, au même titre que l’humour est une défense contre les peines infligées au sujet par le monde extérieur mais est insuffisant dans la situation extrême des camps d’extermination. Et si nous avons été frappés par le sens de l’humour des personnes que nous avons interviewées, et si certaines d’entre elles nous ont fait savoir que même à Auschwitz-Birkenau l’humour avait sa place, celui-ci n’a bien entendu pas empêché que tous restent hantés par les disparus. Myriam, la plus jeune des rescapés avec qui nous avons eu le privilège de nous entretenir, reprend ainsi le thème du Dibbouk : "C’est quelque chose qui vit en moi comme ces gens qui sont morts et qui sont là. Les camps c’est exactement la même chose. Je me souviens surtout d’un cauchemar qui se rapporte à mon père. Je revoyais toujours ses ossements, son cadavre, dans un petit baraquement".
On peut se demander si, comme le fait Perel Wilgowicz [12], à coté du deuil oedipien et du deuil narcissique, il ne faut pas envisager le deuil de vampire, basé sur l’abandon de l’objet primaire omnipotent gros de la toute-puissance des affects et des sensations. La culpabilité vampirique serait, selon cet auteur à l’origine de mécanismes de défense (déni de la réalité, (dé)négation du contenu représentatif refoulé, rejet de la représentation et de l’affect, clivage du moi), mécanismes tout autant érigés contre l’angoisse de castration que mis en orbite contre la reconnaissance de la naissance et de la mort.
Nous nous rendons compte que les caractéristiques spécifiques de la Shoah nous rendent le travail psychanalytique extrêmement difficile et pénible. C’est pourquoi nous avons tendance a rapprocher celui-ci d’une perception phénoménologique, existentielle du phénomène nous menant inévitablement à la thématique du Dibbouk.
BIBLIOGRAPHIE
1. LEVI Primo : Si c’est un homme, Julliard 1987 (édition originale : Se questo è un Homo ; Tinandi, 1958).
2. HILBERG Raoul : La destruction des Juifs d’Europe, Fayard, 1988 (édition originale : The Destruction of the European Jews, Revised and Definitive Edition, Holmes and Meier, New York, 1985).
3. POLLAK Michael : L’expérience concentrationnaire, essai sur le maintien de l’identité sociale, Métailié, 1990.
4. THANASSEKOS Yannis, CHAUMONT Jean-Michel : "Présentation de l’entretien avec David Lachman", Bulletin trimestriel de la Fondation Auschwitz, n° 24, avril-sept 1990, 99.
5. WILGOWICZ Perel : Le vampirisme, de la Dame Blanche au Golem, Césura Lyon Edition, 1991, p. 202
6. SZAFRAN A. Willy : "Le deuil infini dans l’identité juive contemporaine", in Pourquoi le Carmel d’Auschwitz, Revue de l’Université de Bruxelles, 1990/3-4, 163-169
7. CAYROL Jean : "Les rêves concentrationnaires", in Les Temps Modernes, sept 1948, n° 36, 533-534.
8. MITSCHERLICH Alexandre et Margarete : Le deuil impossible, Payot, 1972 (titre original : Die Unfähigkeit zu trauern, Munich, 1967).
9. D.S.M. III-R, American Psychiatric Association, Washington, D.C., 1987.
10. WILGOWICZ Perel : op. cit., p. 303.
[1] Le Dr Willy SZAFRAN est psychiatre et psychanalyste, professeur à l’Université de Bruxelles.
[2] Directeur de la fondation Auschwitz, Bruxelles
[3] LEVI Primo : Si c’est un homme, Julliard 1987 (édition originale : se questo è un Homo ; Tinandi, 1958).
[4] HILBERG Raoul : La destruction des Juifs d’Europe, Fayard, 1988 (édition originale : The Destruction of the European Jews, Revised and Definitive Edition, Holmes and Meier, New York, 1985).
[5] POLLAK Michael : L’expérience concentrationnaire, essai sur le maintien de l’identité sociale, Métailié, 1990.
[6] THANASSEKOS Yannis, CHAUMONT Jean-Michel : "Présentation de l’entretien avec David Lachman", Bulletin trimestriel de la Fondation Auschwitz, n° 24, avril-sept 1990, 99.
[7] WILGOWICZ Perel : le vampirisme, de la Dame Blanche au Golem, Césura Lyon Edition, 1991, p. 202
[8] SZAFRAN A. Willy : "Le deuil infini dans l’identité juive contemporaine", in Pourquoi le Carmel d’Auschwitz, Revue de l’Université de Bruxelles, 1990/3-4, 163-169
[9] CAYROL Jean : "Les rêves concentrationnaires", in Les Temps Modernes, sept 1948, n° 36, 533-534.
[10] MITSCHERLICH Alexandre et Margarete : Le deuil impossible, Payot, 1972 (titre original : Die Unfähigkeit zu trauern, Munich, 1967).
[11] D.S.M. III-R, American Psychiatric Association, Washington, D.C., 1987.
[12] WILGOWICZ Perel : op. cit., p. 303.
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