EXIL TRANSMISSION ET CREATIVITE par Martine CHESSARI-POREE DU BREIL

samedi 12 juin 2004, par PSF-redaction

 

Je commencerai par une petite histoire d’introduction :

« Un juif rencontre un jour un paysan sur la route : « où vas-tu comme ça ? » demande le paysan au juif. « Je vais à Kiev » répond le juif.

« Comment ! tu vas à Kiev ? s’étonne le paysan, mais tu sais que Kiev est à trente kilomètres et tu es tout seul, à pied, sur la route ... Et qu’est ce que tu vas faire à Kiev ? »

« Oh, rien, répond le juif, je n’ai rien à y faire, mais je trouverai bien quelqu’un là-bas pour me ramener... ».

Voilà, juste de quoi nous mettre dans l’ambiance ! Quelle ambiance ? Celle de la dé-route, du dé-placement et pourquoi pas de l’humour.

Cette petite histoire pourrait être celle d’un sujet demandeur d’asile, si l’on veut bien, un tantinet, soi-même, se déplacer. Mais oui enfin, il faut tout de même être un peu « exilé » quelque part, (je n’ai pas dit un peu fou !) pour penser qu’un demandeur d’asile cherche quelqu’un pour le ramener chez lui !

Et d’abord, que demande un « demandeur d’asile » ? Quelle question ! Il demande l’asile non ? Vérité de Lapalisse !! Ah non ? Alors, c’est un piège, un fourvoiement comme dans ces autres bonnes blagues...Bon j’arrête.

En fait, vous l’avez compris, je voulais effectivement vous parler aujourd’hui de la demande d’asile. Mais comme j’aime bien les détours, il sera aussi question de petites histoires, histoire de parler un peu de l’Histoire, de la transmission et de la créativité. Les personnes qui viennent demander l’asile à l’état Français, ne font que raconter des histoires et c’est bien d’ailleurs ce qu’on leur demande : « racontez-moi votre histoire et je vous dirai si vous êtes un réfugié ou pas. » Entre parenthèse, vous connaissez, vous, les réfugiés ? Généralement quand on commence à dire à quelqu’un « tu es ceci ou tu es cela », cela provoque toujours des crispations de positions, dans un sens ou dans l’autre, génératrices de haine et d’opposition. Mais bon, bref. Je disais donc, on leur demande de raconter leur histoire. Malheureusement, il y a un hic. C’est qu’à partir du moment où, effectivement, ils se mettent à raconter leur histoire, on les soupçonne de nous raconter des histoires ! Et voilà, où ils nous mènent, en bateau ! Mince, ce sont eux les exilés, pour moi tout va bien ! C’est pourquoi il nous faut alors faire ce dur travail qui consiste à dénicher...quoi ? la vérité pour sûre !. La vérité, rien que la vérité, ... Le problème, c’est que parfois les gens eux-mêmes finissent par s’y perdre, ils ne savent littéralement plus où ils en sont et finissent par se contre-dire, quand il ne leur est plus permis de s’inter-dire. Et c’est le verdict qui tombe : « celui-ci nous raconte des bobards ! » Naturellement, suit le reste : « c’est qu’il cherche à nous tromper pour obtenir ce qu’il veut ! » (ben oui, çà alors ! l’intention malsaine de tromper, je ne sais pas mais obtenir ce qu’il veut... qui oserait dire qu’il n’en fait pas autant et tous les jours en plus ! cela me rappelle une femme qui me disait en guise de réponse à ma curiosité...(déplacée ??) : « si je suis là à supporter cette vie, après toutes ces difficultés pour venir jusqu’ici, c’est bien que dans mon pays, je ne pouvais plus y rester et que je n’avais pas d’autres solutions !! Simple non ? Voilà une vérité, mais bon celle-là, elle ne suffit pas, certes.)

C’est que ce n’est pas si simple que de se raconter et qu’à trop vouloir, parfois, com-prendre le discours de l’autre, on finit par déposséder cet autre de sa propre vérité, ce qui me semble suffisamment lourd de conséquences pour qu’on s’y arrête un instant.

La demande d’asile est une procédure très complexe, malgré les apparences, qui repose sur l’utilisation, l’interprétation et disons-le, la manipulation d’un texte qui fait office de loi. Ce texte, c’est la Convention de Genève établie en 1951, qui stipule que : « le terme de réfugié s’applique à toute personne qui, craignant avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont elle a la nationalité et qui ne peut ou, du fait de cette crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays ; ou qui, si elle n’a pas de nationalité et se trouve hors du pays dans lequel elle avait sa résidence habituelle à la suite de tels évènements, ne peut ou, en raison de la dite crainte, ne veut y retourner. »

Tout le travail d’examen de la demande d’asile consiste à rechercher, dans le récit des personnes, la possibilité d’y entendre cette fameuse Convention de Genève, la trame fondatrice du statut de réfugié. C’est dire à quel point ce texte est central mais surtout à quel point, il détermine, à l’avance, l’écoute des intervenants. Paraphrasant Raymond Devos, je dirais que la difficile tâche des officiers de l’OFPRA se résume à savoir « comment faire pour identifier un doute avec certitude ». Vous imaginez comme c’est compliqué ! Imaginez aussi le mode de communication que cela instaure et les effets produits sur les personnes. Du coup, le savoir est déplacé du côté de « l’enquêteur » et c’est ce qui produit l’errance de l’erreur, l’erreur ou la méprise quand il ne s’agit pas de mépris. En effet, lorsque le savoir devient maître d’œuvre, il est sans égard pour la vérité de l’autre à laquelle il ne laisse aucune place, aucune légitimité, asile ou pas. Nous y reviendrons.

Rappelez-vous la petite histoire : « et qu’est-ce que tu vas faire à Kiev ? » « Oh, rien, répond le juif, je n’ai rien à y faire, mais je trouverai bien quelqu’un là-bas pour me ramener... » Je trouve cette réplique géniale. Géniale parce que, relevant du génie, de la créativité. Elle met justement en lumière toute la question de la méprise, celle qui consiste à confondre le désir, l’objet du désir et la demande mais aussi la manière de s’y soustraire, de ne pas s’y laisser prendre. Cette histoire nous montre que « le juif » est celui qui est suffisamment libre pour ne pas se laisser aliéner à quelque objet que ce soit, sa seule raison d’être étant son désir, son mouvement dans le déplacement, avec la visée d’un projet toujours à réinventer. N’est-ce pas à travers l’incohérence apparente, que se déniche la vérité ? - partir au loin, par un chemin difficile, afin d’avoir la possibilité de trouver une aide pour retourner - tout cela n’est, en effet, qu’une affaire de retournement, me diriez-vous. Certes, mais alors de quoi parlons-nous ? D’exil, de retour, de rapports d’opposition, d’effet de surprise ? Je dirais plutôt que c’est de déconstruction dont il s’agit. Défaire pour reconstruire, mais pas de n’importe quelle manière, pas à l’identique, puisqu’il s’agit toujours de réintroduire du neuf au passage. A sa façon, cette blague parle de l’essence, de l’essentiel de l’exil et de la créativité. Elle montre que la perte qui est à l’œuvre, dans le départ, n’a rien d’une fuite en avant, mais aussi que pour construire du neuf, il faut d’abord pouvoir lâcher une position aussi rassurante que confortable. Dans ce sens, la notion d’exil dépasse la simple question de la migration dans son rapport à la question des espaces, du topos grec, mais il est une affaire de dé-placement, entendu comme le fait de sortir de sa place. On entend bien aussi, derrière la confusion de l’origine, du point de départ, et de l’objectif à atteindre, toute la mise en œuvre féconde et créatrice d’une position qui refuse toute forme de figement. L’exil est la production d’une fracture, celle qui sépare pour unir, celle qui éloigne pour mieux rapprocher. L’exil est tout simplement ce qui produit du lien, autrement dit de la rencontre, et c’est sans doute le seul gain possible qu’il permet. Que de banalités me diriez-vous encore. Ne rencontrons-nous pas des gens tous les jours, ne sommes-nous pas liés à des proches, des moins proches ? Oui mais je parle d’une autre sorte de rencontres, celles qui produisent du sujet. Ces rencontres-là n’arrivent pas tous les jours, il se peut même qu’elles ne se produisent jamais.

Questions de vérité... vérité du désir, vérité du sujet.

La vérité du sujet n’est jamais là où on pense pouvoir la com-prendre, la saisir, et c’est tant mieux. C’est sans doute aussi le seul principe acceptable.

Il y a quelques mois, un jeune-homme Kurde Irakien est venu me faire part de son malaise : une nervosité extrême avec le sentiment de ne plus pouvoir supporter cette attente infinie. « Ma tête ne marche plus, je ne peux plus penser à rien, je fume toute la journée dans ma chambre, je crois que je vais devenir fou... », me disait-il inlassablement en tentant de me décrire un état limite, une impossibilité à trouver un sens quelconque à ce suspens qui semblait lui renvoyer l’arrêt de toute vie en lui. Il allait même jusqu’à parler de suicide tant ce malaise lui devenait intenable. Comme il parlait très peu le français, je lui ai proposé un interprète parlant sa langue. Nous nous sommes rencontrés ainsi plusieurs fois et plus le temps passait, plus sa plainte devenait insistante, plus aussi je le trouvais, étrangement, opposant à toute démarche d’aide. J’avais aussi l’impression, bien que tout était arrangé, au niveau de la langue, pour qu’on puisse se parler, qu’il n’entendait rien de ce que je lui disais. A tel point, qu’il m’arrivait de l’interpeller, lui demandant s’il m’avait entendu, s’il avait compris...C’est que manifestement, il m’apparaissait, par moment, complètement sidéré et je n’y comprenais rien. Jusqu’à ce qu’il me demande des médicaments, « pour oublier », et comme je n’abondais pas dans ce sens, « je veux être hospitalisé, pourquoi je ne pourrais pas ? Je sais qu’ici en France, on a le droit d’être soigné ». Devant ce paradoxe qui lui faisait réclamer, en apparence, une prise en charge tout en la rejetant, je me suis entendue lui répondre d’une manière autoritaire et emportée qu’il fallait qu’il sache ce qu’il voulait. Assez exaspérée, je dois le dire, j’ai fini par lui répondre : « d’accord, allez voir le médecin et revenez me voir dans quelques temps pour me dire où vous en êtes ». Je lui ai donc laissé l’initiative de revenir, au bon moment si je puis dire. Et c’est ce qu’il fit. Au bout d’un mois environ, il est revenu, avec un air particulièrement éclairé me demandant de venir me parler, dans sa langue, avec l’aide d’une personne qu’il connaissait et qui venait de son pays. J’ai accepté me disant : « on verra bien ». Ce jour-là, il a réellement commencé à parler. « Je sais que je peux vous faire confiance, voilà, j’ai quelque chose sur le cœur que je voudrais dire, est-ce que je peux vous en parler ? Je m’appelle ..., je viens de ...ma famille est à ... ». Et le voilà qui défile tout son périple à travers différents pays, des années durant, depuis son départ, jusqu’à son arrivée en France, par hasard, et où il décide, à un moment donné, de rester. Pris dans une jubilation étonnante, il n’en finissait plus de détails et de précisions. Il venait enfin de se nommer et de se dire et c’était manifestement un soulagement extrême. Car toute l’histoire qu’il avait racontée jusque là était montée de toutes pièces (il avait été jusqu’à modifier son nom, obtenir des faux-papiers). Il s’agissait d’un récit que des compatriotes rencontrés à Calais lui avaient proposé en lui promettant que celui-ci avait déjà marché à l’OFPRA. Pur objet que l’on se passe de mains en mains, corps étranger qui devenait, pour lui, étouffant et dont il lui fallait se débarrasser au plus vite. Il disait : « qu’est-ce que je vais dire maintenant, quand je vais être convoqué ? Je ne peux rien dire de plus que ce qui est écrit ». Ce jeune-homme était donc malade de son imposture. Après cette révélation, le problème n’était pas résolu, j’entends, celui qui concerne l’obtention d’un titre de séjour. Et cela complique même les choses puisqu’au jour d’aujourd’hui, la question devient de savoir comment faire pour réhabiliter sa demande et aussi la faire entendre. Mais désormais existant, il peut s’approprier quelque chose de ce qu’il est en train de vivre et sa souffrance subjectivée, aussi lourde soit-elle, a pu être entendue. A travers cette situation, je voudrais souligner le fait que je n’ai jamais douté de la véracité de ces propos, propos que je me suis contentée de recevoir tels qu’il me les adressait. Je ne m’occupe d’ailleurs jamais de cette question de la véracité du discours. Je suppose que si mon écoute avait été dirigée vers les faits relatés, j’aurais sans doute perçu, consciemment, le mensonge, mais à partir de là, il n’est pas sûr que les choses auraient pu évoluer de cette manière-là. C’est que la seule vérité, le seul savoir, étaient justement de ne rien y comprendre. Question donc d’écoute.

Les personnes qui demandent l’asile nous enseignent beaucoup à ce sujet, et on l’a vu, pour peu qu’on accepte soi-même de se laisser dé-router par leur récit, d’oublier même leur demande d’asile, je veux dire la procédure concrète auprès des instances décisionnelles de l’état. On aurait tort de réduire leurs situations aux conflits politiques ou sociaux qu’ils nous relatent, non sans une certaine forme de jouissance d’ailleurs, quand il ne s’agit pas d’un pur détachement étonnant. On devrait encore moins s’attacher aux problèmes de différence culturelle, ou même de langue qu’ils évoquent parfois, une fois pris en charge par les services sociaux. Car à y prêter une autre oreille, on finit par entendre, entre les mots, toute la douleur et l’appel d’un désir meurtri par un réel oppressant et tyrannique qui les poursuit jusque dans notre pays. Le réel ne connaît pas de frontière, c’est en tout cas la première des surprises à laquelle on a à faire. Au risque de décourager les bonnes intentions, j’avancerais qu’il n’y a, au fond, pas grande différence entre le fait d’être soumis à la dictature d’un chef d’état et celui de voir son existence suspendue à une décision qui, il faut bien le dire, apparaît trop souvent comme arbitraire et de pure contingence. Cela m’évoque les propos d’un jeune Tchadien, lors d’un groupe de parole, qui me racontait de quelle manière les femmes pouvaient être répudiées dans son pays. Il parlait d’un endroit en plein désert, un village perdu où on envoie les femmes châtiées ou les prisonniers en tout genre, et qui se caractérise d’être une prison ouverte, puisque il n’y a aucune possibilité pour les occupants de s’enfuir, sans aller droit à la mort. M’expliquant l’enfermement et surtout l’irréversibilité de la mesure prise par le bon vouloir d’un autre, il finit par souligner : « comme nous ici, au foyer, on est bien dans une prison sans mur ! ». A sa manière, il venait de me signifier, sinon la difficulté à se projeter dans une vie choisie, au moins l’impact de ce suspens sur la représentation de sa virilité, sans oublier toute la difficulté à légitimer une place et un désir. Somme toute, ce jeune-homme fait partie de ceux qui réussissent, d’une certaine façon, une forme de retournement et entendez-le dans tous les sens du terme. Ce n’est pas toujours le cas. Il n’en finit pas, d’ailleurs, de parler de son pays, des coutumes, rites et autres particularités culturelles, mais aussi des conditions de vie des Tchadiens, de l’injustice, des valeurs de la démocratie impossibles à défendre, bref de tout un idéal de vie auquel il aspire sans relâche. Dans le développement de ses histoires, il semble, paradoxalement, redécouvrir, ici en France, dans le simple plaisir qu’il prend à se raconter à une étrangère, tous les fondements même de son identité. L’ardeur qu’il manifeste également à parler des systèmes de lois qui régissent les rapports entre les individus, de la corruption et de ses effets dans la société tchadienne, des traditions passées, actuelles, des valeurs qu’il compare à ce qu’il se représente du monde français montrent également de quelle manière il est en train, malgré tout, de se construire des repères pour sa vie. A la manière d’un maître de la mystique juive de la fin du 18è siècle, Rabbi Nahman de Braslav, qui disait qu’« il n’y a de mémoire que dans le monde qui vient », ce jeune homme est peut-être tout simplement, à travers ce questionnement ou cet examen, en train de préparer un retour tenable « vers son futur » et sans présumer de son lieu géographique. La demande qu’il fait à l’état français n’est peut-être avant tout qu’une demande de reconnaissance et il faut la respecter. Du coup, on comprend autrement le départ vers la France qui apparaît comme un tiers possible, un médiateur susceptible d’introduire un décollement, un décalage vis à vis d’un conflit dont on peut mesurer toute la résonance d’un point de vue psychique. Pour ce jeune-homme, comme pour d’autres, et à condition qu’on veuille bien l’entendre, la France apparaît comme un espace de recul, un lieu neutre et pacifié, où une élaboration devient possible. Selon moi, cette expérience-là serait bien une forme d’exil et il serait bien dommage qu’elle s’échoue dans un simple statut de réfugié. Un exil-retournement, dont la première caractéristique est d’ouvrir un espace possible pour un désir. Mais bien évidemment, cela ne va pas sans rencontres, c’est encore ce que nous signifie la fameuse petite histoire de tout à l’heure. Alors pourquoi ne pas penser que les personnes qui demandent l’asile cherchent avant tout une adresse pour exprimer une parole ? Une adresse qui se constituerait dans une alliance avec un autre pour rencontrer de la Loi, non pas encore la loi d’un autre tout-puissant mais la Loi symbolique. Question de liens...

La prise en charge sociale des demandeurs d’asile est particulièrement bien gérée par toute une réglementation que les institutions sont tenues de respecter. Les personnes, dès l’ouverture de leur demande à la préfecture, sont orientées vers les structures d’accompagnement concernées. Au sein des instances dirigeantes départementales, on parle de « parcours résidentiel » pour signifier les différentes orientations possibles, en fonction du stade d’évolution de la procédure, des places disponibles, de la liste d’attente,... et puis finalement aussi, de tout un ensemble de critères que l’on veut rendre objectifs, mais à y regarder de plus près, ce n’est pas toujours évident. Bref, dès leur arrivée, les personnes sont engagées dans un parcours qui va les faire « voyager », depuis ce que l’on nomme « l’extrême urgence » jusqu’aux CADA, centres où les prestations de service sont les plus élaborées. Cette évolution est bien évidemment chargée de représentations de toutes parts au sujet des avantages ou inconvénients à loger ici ou là. Chacun, demandeur d’asile, institution, y va d’ailleurs de sa propre idée du Bien et vous pouvez imaginer tout le rapport conflictuel qui peut résider face aux décisions d’orientation, à l’attribution des droits etc. C’est que finalement, la question de la transgression ou de l’ambivalence face à la loi est toujours sous-jacente, nous y reviendrons.

Question de liens, nous disions. Des liens, on n’en manque pas. Le problème est que le travail social est, comme je l’ai dit, l’objet d’une réglementation qui émane avant tout du politique, ce qui, après tout, n’aurait pas d’incidence si ce politique n’était pas occupé, lui, à gérer des « flux » (c’est le terme employé) et à contrôler des mouvements de population. C’est son affaire, certes. Oui, il s’agit bien de son affaire ... et non de la nôtre. Permettez-moi d’insister là-dessus car, dans tout ce dédale, ce parcours du combattant ou ce jeu de l’oie (écrivez-le comme vous le voulez) on a vite fait de confondre nos places et nos implications. Et lorsque le travail social se substitue aux instances décisionnelles, c’est la pire des catastrophes qui puisse arriver aux individus, et pas seulement aux sujets demandeurs d’asile. Comment cela se peut-il ? N’ai-je pas déjà suffisamment souligné la rigueur de la réglementation ? Les choses devraient être très claires ! Et bien, c’est très simple. Dites, par exemple, à une personne dont le symptôme est lié à son séjour dans tel lieu : « il n’y a pas d’autre solution, c’est la décision de la Commission, vous ne pouvez plus être orientés ailleurs » et vous obtiendrez un effondrement aussi brutal que spectaculaire. Mais alors, me direz-vous, il faut bien lui dire la vérité et il faut l’accepter, c’est comme ça ! Ah, la vérité, que faisons-nous parfois au nom de la vérité...Encore une fois, mais où est-elle donc cette fameuse vérité ? Cette personne, dans un état dépressif sérieux, a fini par me dire : « j’ai dit à X, SVP, ne me dites plus « y pas de solution », dites-moi n’importe quoi, même si c’est pas vrai, c’est pas grave, au moins je garderai espoir mais je peux plus entendre y a pas de solution, là c’est comme si on m’avait mise dans un trou ». C’est qu’en lui répondant cette vérité, trop vraie si je puis dire, l’institution, au nom du principe de la loi et peut-être aussi un peu par un excès de zèle, est venue en même temps détruire chez cette personne toute possibilité d’imaginer, de rêver, un devenir autre que celui auquel elle était assignée. Cet événement montre, en tout cas, qu’il est difficile de parler des lois, des décisions, parce qu’il est surtout difficile de faire avec. Et le meilleur moyen d’en maîtriser les implications est de s’identifier à elles. On rejoint encore la question de la preuve pour ce qui est du récit destiné à l’OFPRA. Il n’est pas surprenant de voir alors arriver des conflits où finissent par s’affronter les lois personnelles des uns et des autres, chacun y allant de son bon droit et de sa propre faculté de résistance face à l’autre. Lorsque les choses prennent cette direction, il est clair qu’il n’y a plus d’alliance mais un affrontement de pouvoirs qui, malheureusement, conduit à quoi ? Toujours plus de lois à légitimer comme on peut, des lois venant légitimer quoi ? Notre bon droit. Et c’est le piège de la voie sans issue, sans compter que dans ces situations-là, la réalité, ou le réel pourquoi pas, sont toujours là pour donner quelques crédits supplémentaires aux différents partis. Cela me rappelle une autre histoire Juive qu’on vient de me raconter. Si vous le permettez, j’ai trop envie de vous la raconter à mon tour : « Un jour, une femme vient trouver le rabbin pour lui dire tout son mécontentement au sujet de son mari qui la maltraite injustement. Le rabbin lui répond alors : « mais oui, chère Madame, vous avez bien raison ! » Puis vient le mari qui à son tour se plaint : « Voyez-vous comment elle est ? Elle ne tient même pas la maison, ne me fait même plus à manger convenablement.... » et le rabbin de lui répondre : « mais oui, cher Monsieur, vous avez bien raison ! C’est alors qu’un observateur de la scène intervient et s’adresse à son tour au rabbin : « mais enfin, comment pouvez-vous donner raison à l’un et à l’autre ? » Et le rabbin de lui répondre : « mais oui, vous avez bien raison ! » On devrait méditer sur ce troisième personnage et sur la constance du rabbin.

Question de lois...et peut-être avant tout d’interprétations de lois.

Au fond, reconnaissons que chacun fait bien ce qu’il veut et c’est bien là le problème, si problème il y a. Reconnaissons que ces lois, si elles nous poursuivent tant, si elles nous tourmentent autant, c’est qu’on ne les a pas vraiment rencontrées, je veux dire, éprouvées, mais aussi questionnées, déconstruites, reconstruites... les lois, elles-mêmes, ne nous ayant aussi jamais véritablement traversés, transformés. Lorsqu’il en est ainsi, il n’est pas étonnant de voir se produire des effets comme ceux décrits précédemment. Ici, point de Loi symbolique. Le tiers n’a pas fait son entrée. Par contre, nous avons affaire à des lois-principes qui, pour autant qu’elle désignent un cadre, par ailleurs nécessaire au travail, n’en sont pas moins stériles, et pire aliénantes et destructrices, si on les applique à la lettre et sans souci d’écoute préalable. Car les lois-principes ne s’occupent pas des sujets, elles gèrent des fonctionnements de groupe. En ce sens, on peut dire qu’elles sont du côté de l’idéologie, du slogan ou même du totalitarisme car elles dépendent entièrement d’une position de pouvoir qui, en même temps, ne doit sa survie qu’à leur maintien. La loi en elle-même a donc, à mon avis, cette potentialité destructrice si celui qui s’y réfère la prend pour vérité absolue, faute de pouvoir, finalement, en faire quelque chose de structurant. Le résultat n’en demeure pas moins, et paradoxalement, une mise à distance du tiers qui nous confine dans le monde de la dualité et de l’affrontement. Une autre petite histoire, nous évoque remarquablement cette situation. Rappelons-nous Moïse, amené à briser les premières Tables de la Loi lorsqu’il découvrit la fabrication, par le peuple, du veau d’or. N’a-t-il pas fallu une cassure pour que se produise de l’écriture dans leur reconstitution ? Une brisure nécessaire qui devient source de créativité, puisqu’elle introduit une ré-appropriation subjective de la loi. Cette écriture d’écriture n’est rien d’autre que la Loi symbolique, celle qui fonde une éthique et non plus un principe. Rappelons-nous aussi le mythe freudien de la horde primitive où le meurtre du père devient fondateur de la seule loi qui tienne. C’est également ce qu’évoque le commentaire d’un lecteur de la Bible, M.A Ouaknin. Il explique que le premier mot de la Genèse, Berechit, traduit par « premièrement », introduit un commencement qui normalement devrait le précéder. L’initiale de Berechit est d’ailleurs le Beth, deuxième lettre de l’alphabet hébraïque dont la particularité est de détenir une loi qui lui est propre, celle de la succession des lettres qui sont associées à des valeurs numériques. L’alphabet a donc un ordre et le commentaire dit que la Genèse, introduite avec le Beth, le chiffre 2, marque l’impossibilité même d’écrire le commencement par le Aleph, le Un originaire. C’est parce que le Un originaire est effacé que le monde peut s’écrire et c’est bien cet espace entre le Aleph et le Beth qui devient fondateur de toute existence. Espace qui marque aussi l’impossibilité à écrire le père, av, aleph-beth dans leur succession.

Pour finir, je ne résiste pas à vous faire remarquer que les mots hébreux compter, soper, et raconter, mesafer ont la même racine, Samekh-Pe-Rech ,c’est à dire qu’ils sont identiques, si l’on ne tient pas compte de la vocalisation dépendante du contexte de la lecture. C’est ce qui me permet de dire que raconter des histoires ne va pas sans un certain comptage, un certain ordre symbolique, qu’il nous revient de déchiffrer, au delà des récits. C’est la seule loi éthique, et non de principe, qui fonde la subjectivation, dans la parole. Et si le aleph originaire, le Un devenu tiers, introduit bien l’ordre, la loi symbolique, on comprend aussi que le mot « vérité », emet, sans sa première lettre, aleph, devient met, le mot « mort ».

Martine CHESSARI-POREE DU BREIL, janvier 2004 [1]

[1Martine CHESSARI-POREE DU BREIL est psychologue clinicienne, psychanalyste à Strasbourg