Punir et soigner

Strasbourg Journée de Parole sans frontière du 16 mai 2008

mardi 29 septembre 2009, par Armando Cote

 

La science n’a pas de mémoire. Elle ne tient pas compte des crises subjectives, mais seulement du résultat. La clinique, en revanche, cherche à partir des crises subjectives à produire des liens sociaux inédits pour le sujet. La clinique est une forme de lien social, la dernière à avoir vu le jour. Je voudrais insister sur ce point. L’association Primo Levi compte sur un centre de soins, c’est-à-dire qu’elle produit du lien à travers l’offre de soins. Mais c’est un lien social particulier qui tient à la responsabilité de chaque intervenant et à son désir d’accompagner chaque patient. A présent, les politiques nationales sur l’immigration nous empêchent de penser, de mener à bien notre clinique, elles s’appuient sans cesse sur des modèles scientifiques ; modèles nettoyés de tout drame singulier. Le discours politique propose de nouveaux modèles cliniques, de nouvelles façons de faire... au nom de l’urgence et de la santé de l’Etat. Notre vigilance doit être portée sur ce type de discours qui annonce du nouveau.

La France est devenue elle-même une grande zone d’attente, où tous les droits sont suspendus. Avant, cette zone se limitait à l’aéroport ; aujourd’hui nous voyons une tendance qui est à multiplier les lieux où les demandeurs d’asile sont exclus de tout droit. La plupart des associations qui viennent en aide aux demandeurs d’asile se trouvent aujourd’hui dans l’impasse de devoir répondre de façon concrète à la carence de l‘Etat dans la prise en charge des besoins primaires, face à la précarité. L’évolution des postes au centre de soins Primo Levi est un exemple de cette situation au cours des deux dernières années : l’assistante sociale a augmenté son temps de travail, nous avons créé un poste juridique et un espace concret pour le plaidoyer.

Nous constatons à travers notre clinique qu’il existe une crise du droit d’asile en France, notre pays est devenu maltraitant à l’égard du demandeur d’asile. De plus, la lourdeur et la complexité des démarches sociales, juridiques et administratives ne font qu’empirer la situation.

Mais il me semble que ce contexte social ne doit pas changer l’orientation et le but du travail clinique. Le travail d’un clinicien dans une institution de soins devient difficile dès lors que l’on commence à produire des modèles de standardisation. C’est au moment où l’Etat veut prendre en main la question des soins que les choses ne vont plus. Les politiques entrent dans les institutions par le biais des papiers, des certificats et très bientôt par le biais des contrôles et des évaluations. Ils parlent de gestion et non de clinique.

Je vais centrer mon intervention sur la question de l’identité. L’immigration et l’identité entretiennent des liens étroits. La peur de l’étranger croît à mesure qu’il se fond dans la foule et devient un individu comme tout le monde. Pour la psychanalyse, la notion de l’identité comporte une difficulté particulière, aussi bien à dire qu’à entendre, certains disent même que c’est impossible.

Je voudrais faire un pas de côté par rapport aux discours convenus auxquels je ne ferai pas référence : sondages et statistiques ou des discours fatalistes qui produisent des lieux communs. Il me semble que le plus difficile à reconnaître dans le contexte actuel et qui nous pousse à nous reconnaître nous-mêmes est que « les politiques nationales » sont des actes humains, posés par des êtres humains « normaux » qui ne sont pas des monstres, ni des extra-terrestres, mais des hommes - comme vous et moi – qui, au nom d’une nation ou d’un idéal, agissent de manière que nous pourrions qualifier d’inhumaine.

En effet, il y a une part de nous-mêmes qui nous est interdite, refoulée. L’horreur, les scènes d’horreurs sont devenues un style artistique florissant et on ne compte plus les films dans lesquels les scènes de torture et de violence sont fréquentes. C’est devenu banal de voir des scènes d’enfermement, ou encore d’isolement. « Massacre à la tronçonneuse », film devenu culte et que certains, il faut le dire, vont voir parce qu’ils prennent du plaisir à regarder ce type de scène, mais un nombre encore plus grand résiste par « crainte » de voir s’éveiller en eux- mêmes une jouissance obscène.

C’est la difficulté à laquelle nous sommes confrontés quand nous assistons aux actes de violence qui sont commis, non seulement contre le demandeur d’asile, mais en général contre l’être humain.

Bien que la civilisation ait fait des avancées considérables, il arrive encore et toujours que nous puissions traiter notre semblable comme un objet, comme un déchet, et c’est cette part obscure de nous-mêmes que la clinique prend en compte. Désormais, nous pouvons inscrire au cœur de l’humain les « crimes contre l’humanité » . Il n’y a pas d’éthique qui tient compte non seulement du bien que nous pouvons sentir dans le bien, mais aussi des effets que nous ressentons dans le mal.

Derrière ce que nous appelons « les politiques nationales », nous trouvons un individu qui parle et qui guide les actions. Les états, les groupes, même les couples ne parlent pas ; il n’y a que des paroles individuelles. Le discours actuel de l’Etat français (Je vous renvoie aux travaux remarquables de l’historien Gérard Noiriel, qui a fait une analyse des discours du président [1].) fait un usage abusif du signifiant « identité nationale », un signifiant-maître, dirons-nous, c’est son maître mot.

En effet, ils n’ont rien inventé, l’identité nationale et l’immigration sont au cœur de l’actualité en Europe depuis plus d’une dizaine d’années, comme c’était le cas dans les années 80. On sait bien que les hommes politiques ont besoin régulièrement, pour faire campagne, de trouver un bouc émissaire. Dans les discours politiques actuels, on trouve souvent la phrase : « je voudrais dire la vérité aux français » et ensuite :« je voudrais vous parler d’un thème tabou complètement ignoré dans le passé : l’immigration ».

Ça marche par un effet de discours, par un effet de la parole. L’auditeur est touché et soulagé. Ce type de discours touche en nous la part obscure de chacun et nous pousse à croire que le mal n’est pas en nous, mais ailleurs bien sûr ! C’est l’autre, l’étranger, le dernier arrivé et pas nous, c’est une des raisons pour laquelle cela marche.

Les politiques nationales actuelles répondent à trois temps logiques que nous pouvons très clairement repérer. Le premier temps est l’instant de voir, un instant où l’imaginaire est débordant et prime. L’actuel président dit : « la France est un miracle », c’est un mythe fondateur, on ignore qui fait le miracle mais il est là. Le deuxième moment est le temps pour comprendre, il dit que ce miracle est « menacé » [2], en raison de la crise morale, l’identité nationale est menacée ; nous sommes saisis à l’idée de savoir par qui. C’est le troisième moment, le moment de conclure, d’agir : elle est bien menacée par l’immigration. Conclusion du président : « l’immigration est un échec, il faut tout changer ». Mais il ne s’arrête pas là.

Il va créer de toute pièce un Ministère de l’immigration et de l’identité nationale. La politique de l’immigration jusqu’ici éclatée entre les ministères : de l’Intérieur, des Affaires étrangères, des Affaires sociales et de la Justice, sera concentrée dans un seul Ministère. Il a donc créé un Ministère spécialisé dans la protection de La Chose : l’identité nationale - façon d’éterniser un problème qui n’en est pas un-. Alors que maintenant en France, la présence d’immigrés est au plus bas de son histoire [3].

L’Etat français se lance dans une campagne très coûteuse d’identification pour savoir qui rentre, qui sort et qui est sur le territoire national. C’est à partir de ce moment-là qu’une véritable chasse à l’homme s’est mise en route et qui continue encore. L’ennemi est parmi nous : il faut l’identifier.

La carte d’identité est devenue un bien précieux, un objet rare et qui a une valeur inestimable, la chasse aux sans papiers est justifiable par une politique sécuritaire. Dans notre époque de traumatismes et de catastrophes climatiques, économiques, politiques, sociales et médicales, la sécurité est devenue un enjeu majeur. Nous sommes dans le troisième âge de la sécurité. Le premier était la sécurité spirituelle, qui était assuré par le sage et le maître antique, le deuxième est la sécurité à l’âge classique qui était la sécurité de l’Etat, du roi, il fallait assurer la pérennité de l’Etat. Aujourd’hui la sécurité est centrée sur l’individu vivant, nous sommes dans l’époque de la biopolitique. La guerre ne concerne pas seulement le territoire mais les personnes. Il n’y a plus de frontières pour le terrorisme, il peut arriver n’importe où et n’importe quand.

La sécurité est devenue urbaine, ce qui implique le contrôle du flux. Flux de tout genre : marchandises, aliments, informations, images et individus. Dans ces contrôles de flux, il existe la sécurité biologique, la biosécurité, c’est-à-dire l’identification des individus au travers des marques du corps, biologiques. La sécurité humaine succède à la sécurité nationale.

La sécurité n’est plus enfermée dans le paradigme de la défense nationale, c’est à dire l’armée, l’ordre public et la police, mais elle va désormais couvrir un champ beaucoup plus vaste : la sécurité routière, la sécurité sociale, sanitaire, informatique, énergétique, etc. Nous sommes dans l’ère de la sécurité globale, dont le champ du social et du médical font partie aujourd’hui. C’est pour cette raison que les conséquences des politiques nationales sur la clinique nous touchent directement. Nous sommes amenés à participer à la dénonciation et au contrôle des individus potentiellement dangereux ou qui sortent des critères pré-établis.

Nous assistons à une technicisation de la sécurité, dans le processus de contrôle de flux de circulation. Nous sommes loin du modèle du policier faisant le guet sur la place publique. Il faut désormais une technicisation, une privatisation de la sécurité toujours plus forte, ce qui implique des experts qui ne font pas partie de l’Etat. C’est sur ce point que nous sommes convoqués à y participer en tant qu’experts de l’immigration et du traumatisme.

Nous, cliniciens, ce que nous dénonçons c’est que, dans cette course folle à la sécurisation humaine, ce qui est laissé de côté, ce sont que les individus, qui ne sont pas seulement une entité biologique. L’individu qui est réduit à son corps et sa parole n’a aucune valeur. Les certificats médicaux rentrent dans ce cadre-là : il faut déterminer si l’individu souffre ou pas, si son corps est souffrant, pour qu’il puisse avoir accès au droit ou à la protection. Dans le cadre de la protection de personnes, la dimension psychique n’est pas prise en compte, c’est seulement par les experts psychiatriques qu’une éventuelle délivrance d’une carte pour soins est validée.

La perversion de ce type de système de sécurité privilégie les corps malades qui sont impossibles à soigner ailleurs qu’en France. C’est la fameuse « carte pour soins » qui réduit l’identité du sujet au nom d’une maladie. Le discours biopolitique nous envahit tellement que nous nous retrouvons parfois à regretter que certains patients ne soient pas malades afin qu’ils puissent rester en France. C’est la perversion même du système [4].

Nous sommes dans l’ère de « la sécurité humaine » qui tente d’inclure toute sorte de menaces et de catastrophes humanitaires dans la planète. La sécurité ne se réduit plus à des populations au moment de conflits armés, mais elle inclut la protection de phénomènes climatiques, les trafics et le terrorisme, la pauvreté et les maladies, la répression identitaire, entre autres.

Les politiques nationales du droit d’asile sont déterminées par les politiques globales de sécurité humaine. Cette conception de la sécurité doit assurer l’épanouissement de l’individu pris dans sa dimension vivante [5] : « protéger le noyau vital de toutes les vies humaines, d’une façon qui améliore l’exercice des libertés et facilite l’épanouissement humain » La sécurité humaine cherche à faire disparaitre la peur et le besoin par le déploiement des capacités vitales de l’individu.

Les catastrophes vitales sont à l’origine de cette hâte pour sauver une masse d’individus prise dans la dimension biologique. Dans un monde où les catastrophes humanitaires se multiplient, où les famines vont se généraliser et les catastrophes naturelles… un principe d’urgence vitale s’est instauré : il ne s’agit plus de sauver la question politique, religieuse ou d’expression, mais il s’agit tout simplement de préserver une masse d’individus dans sa dimension biologique, dans un pur rassemblement de corps, qui pourtant ne font pas lien social. Il n’y a plus de dimension politique à voir dans ce type de catastrophes comme c’était le cas avant, le désastre humanitaire est réduit seulement à la dissolution biologique.

Michel Foucault, à travers la notion de bio-politique, et Anna Arendt dans son analyse de la « vie comme souverain bien », avaient, par avance, dénoncé les dérives possibles de ce type de position. La vie humaine est prise comme un préalable absolu, les droits des hommes et l’aide économique viennent en deuxième temps. La sécurité humaine se construit sur un socle scientifique, la seule capable de déterminer les normes d’évaluation, des grilles quantitatives et des lectures de société. « Faire vivre, comme un impératif, et laisser mourir comme un devoir ».

La vie et la clinique

Les positions des cliniciens sont différentes vis-à-vis de la question de la bio-politique : faire vivre ou laisser mourir. La position de certains face à la tradition judéo-chrétienne, tradition qui a rendu la vie humaine « sacrée », est que l’on doit la supporter [6]. C’est la position personnelle de certains cliniciens que l’on peut dégager de ces interventions et positions. Mais une autre position existe, pour qu’une éthique propre n’ait aucun devoir de faire vivre ou de laisser mourir mais le devoir de dire, de « bien dire ». La clinique n’a aucun pourvoir sur l’ordre du monde, elle tente, à partir de l’éthique du bien dire, de faire bouger la position subjective, de faire passer le réel, l’inoubliable par le filet du symbolique, pour qu’un événement traumatique puisse devenir un souvenir comme un autre.

C’est un point qui reste à résoudre pour chaque soignant, le désir de savoir est mis à l’épreuve. Les positions sont très divergentes et contradictoires. Nous sommes confrontés au quotidien avec cette question qui rejoint celle de la procréation, garder ou pas un enfant, ou celle des menaces de suicide ou à chaque moment la responsabilité de médecins, travailleurs sociaux, éducateurs et thérapeutes est engagée. La position générale que l’on trouve est plutôt de tout faire pour éviter ce type d’acte et préserver le lien social.

Dans cette logique de faire vivre, l’intervenant est confronté à une position parfois paradoxale, il peut être poussé par les autres discours à représenter celui qui proclame le devoir de vivre, alors que le discours n’implique aucun « devoir » en soit vis-à-vis de la vie et de la mort. Mais, l’éthique qui nous guide nous permet de recentrer la question, non en termes de vie ou de mort, mais en termes de désir de vivre ou désir de mourir. Ce qui renvoie le sujet à sa responsabilité. Aucun autre discours, à part la discours analytique, permet au sujet d’aller jusqu’au bout de sa responsabilité subjective, même vis-à-vis de son traumatisme et de son symptôme.

Un viol peut mener le sujet vers une fixation ou vers une certitude, « il était écrit ». C’est comme s’il y avait un rapport entre la mauvaise rencontre et le destin. Alors que « nous en faisons notre destin, parce que nous parlons [7] » et en parlant nous tressons la réalité. Les bonnes rencontres ou les mauvaises rencontres ; les dires, ce que nous disons de ce préalable et des rencontres, ces dires constituent un tramage, il est notre destin.

Dans cette logique, la clinique psychanalytique pose l’accent sur la réponse, ce qui donne une chance au sujet d’assumer son « rapport au monde » et situe la responsabilité du sujet non du côté des événements liés au hasard des rencontres, mais à la réponse que le sujet fera face à chaque situation traumatique, et à ses dires. Parce que la réalité n’arrive pas à rendre compte du traumatique.

Mais reprenons la question du corps. Je ne suis pas mon corps, j’ai un corps, je peux le perdre, sans perdre mon être de sujet. Le corps ne relève pas de l’être mais de l’avoir. Il existe une « biologie » propre à la clinique psychanalytique, une biologie qui inclut un au-delà de la vie du corps. Elle tient compte d’un autre corps subtil, mais qui est un corps à part entière. Ce corps subtil est produit par le langage. Il faut souligner que l’être humain est le seul parmi toutes les espèces qui donne une valeur au corps mort, ce qui veut dire que au-delà de la survie des molécules du corps, l’homme peut durer dans le temps sous la forme d’un signifiant.

Nous pouvons dire à partir de cette logique qu’il existe deux corps : il y a le corps vivant, la substance-vivante, et le corps qui constitue le langage. Mais, ainsi comme il existe deux corps, il existe deux morts. La mort biologique du corps et la deuxième mort, la mort symbolique. Il est frappant de constater que dans cette chasse à l’homme, ces dernières semaines en France il y a eu une série de suicides, posés par des sans papiers, comme une manière de rappeler l’existence de cette deuxième mort.

Dans notre clinique, nous constatons tous les jours que les effets de la violence politique, vont contre l’exigence de la vie, l’anorexie, les cauchemars, souvenir traumatiques, par exemple. La répétition n’est pas de l’ordre biologique, elle n’est pensable que dans un ordre du langage. La présence de la mort dans la vie nous amène à penser une autre logique que celle de la biologie, il s’agit de la logique du signifiant. Le suicide pose la question à la bio-politique qui veut à tout prix préserver la vie sans tenir compte de l’ordre signifiant, l’acte suicidaire est un acte éthique qui est assumé par un sujet au nom de son histoire ou l’Autre n’a plus un mot a dire.

Notre clinique prend en compte non la première mort, la mort naturelle, mais la deuxième la mort signifiante, c’est-à-dire qu’au moment où le sujet est soustrait à la chaîne signifiante, où sa vie devient insignifiante, à ce moment-là, il a une idée de sa propre mort. La disparition signifiante équivaut à sa propre disparition. C’est pour cette raison que nous entendons dire souvent aux patients qui ont traversé des événements hors du commun : « je suis déjà mort » [8].

Avoir un corps vivant n’est pas la garantie de jouir de la vie. Les "politiques d’Etat qui veulent à tout prix préserver la vie oublient la valeur de la survie signifiante " la seule vie (signifiante) qui perdure et qui soit véritable du fait qu’elle se transmet sans se perdre de sujet à sujet " [9].

Pour conclure nous pouvons énumérer quelques conséquences sur la clinique :

I La priorité donnée par les politiques nationales est donnée à la preuve, à l’écrit, aux documents et aux témoignages, les paroles sont vides de leur pouvoir et de leurs sens. La fonction et le champ de la parole dans ce type de politiques n’ont pas leur place, c’est coûteux, et n’ont aucun rapport avec la vie, parler est perçu comme une perte de temps et de vie.

II Une confusion générale des places et des fonctions s’est introduite dans certaines institutions qui accueillent des demandeurs d’Asile. Qui fait quoi et quoi faire ? sont des questions que se posent fréquemment les associations au sujet de la précarité. Alors que certaines institutions existent depuis des années elles ont fait leurs preuves. Un climat de méfiance et de soupçons s’est introduit à travers des lois et des politiques sécuritaires.

Nous pouvons constater cette confusion dans la pensée dans la manière de parler de cette clinique : "fausses demandes", "pseudo demandes ». Certains cliniciens parlent de la survie, de la contamination de l’espace thérapeutique, par les champs du social et du juridique. D’autre parlent d’une position de bourreaux vis-à-vis de leurs patients, comme s’ils poussaient les patients à l’aveu. Très fréquemment, les dires du patient pendant la séance, sont pris comme un témoignage. C’est une confusion de lieux, ce n’est pas parce qu’on parle que l’on témoigne. L’espace thérapeutique n’est pas un espace public où on dit vrai devant les autres [10] La parole est le premier objet qui trouve asile dans l’Autre . Les politiques nationales propagent la confusion à travers les demandes des écrits qui ont pour but le contrôle et le dévoilement du secret professionnel.

Les thérapeutes non militants sont mal perçus. Nous sommes dans une époque de l’agir. La confusion des lieux des espaces dans nos institutions sont des effets de ces discours pervers qui cherchent à rendre inopérantes nos institutions en semant le doute sur les pratiques et en poussant les associations aux sacrifices, à l’autosacrifice.

III. L’acte d’écoute n’est pas un acte médical, il n’est pas question de soin, de guérison et encore moins d’aide. Il s’agit de tenter de dénouer par la parole ce qui a été noué par les mots. Libérer les maux du corps produit des effets de soulagement aussi. Le clinicien ne conseille pas, ne prescrit pas de médicament, ne juge pas, il reste bienveillant à l’écoute de celui qui parle de sa souffrance. Freud a renoncé à la médecine, Lacan à la psychiatrie pour se consacrer à la pratique de l’association libre. Il faut que nous puissions préserver la possibilité au sujet d’avoir un lieu où sa parole sera libre de tout jugement pour qu’il puisse se retrouver.

L’acte thérapeutique, c’est une subversion, la méconnaissance de l’acte, il s’oublie. Il est à lui tout seul une révolution, une audace sans équivalent qui se démontre par ses suites, ouverture des possibilités.

Pour faire partie de « l’espèce humaine », une nomination est nécessaire [11] . En effet, la nomination fait l’homme, dans un certain sens, les défilés des signifiants qui nous précèdent sont une invitation à rentrer dans un univers du discours.

Nommer ne suffit pas pour s’emparer d’un sujet, de l’existence d’un sujet et d’un seul. En effet, le nom propre, le nom patronymique, le prénom et les surnoms sont tous confrontés à cette impuissance de nomination d’un seul individu, un seul. Le nom propre, dans ce sens-là, est plutôt impropre. La police, par exemple, dans sa quête pour identifier les individus et face à la fragilité du nom propre, va chercher des traits uniques d’identité à partir des traits du corps : les empreintes digitales, les pupilles des yeux, l’ADN génétique qui est d’actualité.

Mais nous voyons comment, même les traits du corps n’arrivent pas à capturer, représenter l’identité d’un individu. La nomination par le langage, ni l’extraction d’un trait du sujet par l’image ne suffisent à saisir l’être du sujet.

Le nom propre ne représente pas les individus, il porte en lui une fragilité face à l’individuation. Il suffit de prendre l’annuaire téléphonique pour constater l’énorme quantité de personnes qui portent les mêmes nom et prénom. Ces homonymes [12] sont la preuve de l’impuissance du nom face à ce qu’il représente, il retient et individualise le sujet. Les noms propres ont une fonction sociale, ils répondent à un besoin de la biopolitique de contrôler et classer les populations : le nombre de personnes qui vivent sur un territoire, mais aussi, le nom et le nombre des décès chaque jour, l’âge, les pathologies…etc.

Dans la nomination, est inclus la présence d’un autre : il faut passer par un autre pour être nommé, personne ne peut s’auto-nommer. Pendant un processus de soins, on peut prendre le temps de chercher les raisons du choix du prénom et de l’origine du nom, ou d’un surnom. La clinique s’intéresse à ce qui manque à la nomination, ce qui a chu de « l’être du sujet ». Un sujet peut se nommer par ses œuvres : la tour Eiffel, Le théorème de Pascal, etc. Mais le nom qui compte pour la clinique n’est pas le nom social, mais le nom de son symptôme.

C’est pour cette raison que Freud a donné le nom de symptôme d’entrée à ses patients : « l’homme aux loups » ou « l’homme aux rats ». C’est le nom du symptôme qui est le plus près de « l’être du sujet », c’est-à-dire ce qui est le plus intime et qui le représente, lui et seulement lui, pas un autre.

La clinique est une possibilité, via le transfert, de savoir dire le nom, de prendre le temps de « se faire à son nom », au nom du symptôme. Passer du traumatisme de la langue au nom du symptôme. La clinique sur ce fil est une pratique d’un dire qui nomme le nom caché. Le symptôme est le vrai nom du sujet, c’est la thèse à retenir qui se dégage de la clinique. La nomination, noue, instaure un lien social, mais plus encore pour que le sujet puisse renommer son symptôme, renommer ce qui est toujours là, fixe, toujours à la même place, pour peut-être lui échapper.

[1NOIRIEL, Gérard, A quoi sert l’identité « nationale, éd, Agone, Passé&présent, Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire, 2007

[2Ibid. p. 92

[3« être français, c’est parler et écrire le français, être français, c’est respecter la loi…Le problème de la France, c’est qu’à force, pendant trop longtemps, de rien exiger de personnes, même pas le respect de ses valeurs et de ses lois, elle a nourri l’une des plus graves crises d’identité de son histoire. C’est la raison pour laquelle il faut maîtriser l’immigration ibid. p. 93

[4L’humanisation de la sécurité est due à l’échec des sécurités nationales, l’Etat a été disqualifié de ses fonctions classiques de sécurité. Nous pouvons retenir du siècle dernier trois évènements : les totalitarismes, les nazismes, le communisme qui aboutissent aux camps de la mort ou de travaux forcés ; l’état national s’est transformé souvent en machine de mort. Un deuxième point a été l’aventure coloniale, qui a eu comme résultat les massacres systématique de pans entiers de populations locales, ses états coloniaux décentralisés sont vécus comme des prédateurs sans honte et troisièmement la force nucléaire qui est l’insécurité suprême. Les armes étaient utilisées pour faire peur et éliminer quelqu’un, mais le nucléaire introduit la possibilité de l’impossible, c’est une arme de dissuasion, nous parlons plus de la fin d’un mais de la fin du monde.

[5GROS, Frédérique, ibid. in ESPRIT, n°3-4, mars-avril 2008, Le temps des catastrophes, P.61.

[6Sur ce point voir SOLER, Collette, Le bien dire et le devoir de vivre, in Lettre mensuelle, École de la cause freudienne, mars 1993, p.p. 4-5.

[7LACAN, Jacques, Joyce avec Lacan, Paris, Navarin, 1987, p.22.

[8La pièce Antigone est très instructive sur ce point, sur l’importance de la mort signifiante. Ce qu’Antigone réclame pour son frère c’était une mort signifiante, le droit d’avoir une mort au-delà de la mort du corps, elle réclamait le droit à l’existence signifiante et pouvoir dire ; il a été sujet du signifiant. La pierre tombale est un rite universel, c’est un signifiant détaché de l’ordre de la cité, séparé de l’Autre c’est un lieu ou l’Autre n’existe pas. Sur ce point voir : Lacan le séminaire VII L’Ethique de la psychanalyse.

[9LACAN, Jacques, Écrits p. 319.

[10Quand il ne trouve pas un asile dans la réalité il vient la trouver dans la parole.

[11Sur la question de la nomination je reprends les travaux des mes collègues sur ce sujet dans : La revue du champ lacanien n°3 La parenté : filiation, nomination. Éditions du champ Lacanien.

[12Qui a le même nom. Se dit de ceux qui portent le même nom. Le Littré, Paris, 1984, Collection 10/18, p. 307.