4/ TRAUMATISMES ET RÉALITÉ : LE SOCIAL EN QUESTION

dimanche 13 juin 2004, par Bertrand Piret

 

TRAUMATISMES ET RÉALITÉ : LE SOCIAL EN QUESTION [1]

INTRODUCTION : l’insistance de la réalité

Nos travaux seront cette année centrés sur le traumatisme. Pourquoi ce détour ? Quel rapport avec la culture et la problématique que nous avons jusque-là tenté de mettre en place au cours de ces trois années du cycle "Psychiatrie, psychothérapie et culture(s)" ?

Violence, culture et politique

La première raison relève d’un constat historique et géopolitique : la rencontre entre les cultures a toujours été marquée par le conflit, l’affrontement et le massacre. Au-delà des images pieuses et des discours lénifiants, il faut se rendre à l’évidence, le dialogue inter-culturel est une farce au regard de l’histoire, qui montre que ce pseudo-dialogue n’a jamais pu inventer d’autres registres que ceux-ci : la conversion religieuse ou la colonisation, l’une n’excluant évidemment pas l’autre, et chacune s’accommodant par ailleurs fort bien du pillage. L’acculturation est toujours antagoniste et conflictuelle. Elle remue la matière symbolique fondatrice des sociétés, et débouche sur des enjeux d’exclusion radicale, des questions de vie et de mort. La rencontre entre les cultures semble inévitablement marquée du sceau de la violence, jusque dans nos sociétés, où elle s’exerce contre des minorités stigmatisées. Le détour que nous allons faire en étudiant le traumatisme n’a du coup rien d’étonnant.

Mais il faut encore le dire autrement : il est impossible de parler de ces choses-là - c’est-à-dire de cultures, de communautés, et de la dimension sociale de l’humain - sans prendre des positions de nature politique. Pas seulement dans les termes politiciens, scandaleusement dévalués de nos jours, mais au sens où il est primordial d’interroger le champ politique à l’endroit de sa fonction première qui est de rendre possible et pacifique la vie sociale. Il s’agit d’une fonction symbolique à laquelle se dérobent de plus en plus les représentants du Pouvoir, sous couvert de logiques rétrécies empruntées au monde de l’économie gestionnaire ou de la stratégie militaire.

Il sera finalement essentiellement question de Politique cette année, car nous aurons affaire aux dégâts subjectifs que ne manquent pas de causer les institutions lorsqu’elles se dérobent à leur fonction symbolique ou, pire, la pervertissent.

Les autres raisons sont plus cliniques et proviennent directement des difficultés rencontrées dans la pratique psychothérapique avec certains patients immigrés, réfugiés ou exilés.

L’inadéquation du modèle des névroses de transfert

Les patients que nous rencontrons dans le cadre de la consultation polyglotte, nous l’avons déjà souvent souligné, ne correspondent pas au candidat classique à la psychanalyse ou à la psychothérapie. Je ne reviendrai pas sur les nombreux obstacles et difficultés qui se présentent dans ce cadre, et qui ont largement été abordés les années précédentes (cf. VolumeIet volume II des actes du séminaire).

Souvenons-nous simplement de l’apparente inadéquation que nous avions relevée entre les troubles présentés par certains patients immigrés ou réfugiés, et une psychopathologie trop hâtivement exportée d’un domaine expérimental très particulier : je veux parler de la psychopathologie des névroses de transfert et du laboratoire privilégié, mais d’exception, que constitue - pour le dire vite - l’ensemble divan-psychanalyste.

L’insistance de la réalité
Rappelons en second lieu l’insistance que nous avions décrite (cf notamment le tome II de "Psychiatrie, psychothérapie et culture(s)", p 129 et ss), l’insistance de la réalité "externe" (pour reprendre la terminologie de Freud, en opposition à la réalité "psychique" - termes sur lesquels il faudra revenir), à différents niveaux :

- aussi bien dans la constitution des symptômes : fréquence des décompensations psychologiques chez les immigrés, après un accident du travail ; réalité de l’horreur chez les réfugiés qui ont subi avant leur arrivée l’épreuve de la torture et de la prison ; réalité incontournable de l’exil, et ses effets de deuil interminable, voire impossible.

- que dans leur évolution et que dans les possibilités d’abord psychothérapique. Nous avions par exemple souligné combien la prise de parole personnelle semble dépendre de certaines réalités socio-économiques et de leurs effets directs (précarité matérielle extrême), ou indirects, à travers les conflits qui perdurent entre le patient et diverses institutions comme les Caisse d’Assurance Maladie ou les employeurs par exemple. Insistance d’une réalité qui impose une attitude active au psychothérapeute, et parfois ce que certains appellent justement (mais souvent avec un certain mépris) "des interventions dans la réalité" (il s’agit le plus souvent de mesures sociales).

Il s’agit donc en premier lieu cette année d’examiner les effets pathologiques de cette "réalité traumatique", et les implications thérapeutiques et psychopathologiques qu’elle impose, que cette réalité se condense dans un événement traumatique unique, s’exprime dans le cumul d’une série d’événements ou résulte du poids de certaines réalités sociales, économiques, professionnelles et politiques aussi.

Le problème piégé de la prédisposition aux névroses traumatiques

Nous partirons du "modèle" des névroses traumatiques, où un traumatisme objectivement catastrophique semble constituer le facteur déclenchant principal. Mais gardons-nous de simplifier.

Deux idées à propos des névroses traumatiques, sont d’emblée à mettre à la question :

- on a en effet tendance, et c’est très compréhensible, à penser que l’expérience d’un traumatisme particulièrement horrible (comme ce peut être le cas en situation de guerre, de torture, d’emprisonnement, d’attentat...) ne peut pas ne pas avoir de conséquences néfastes au plan psychologique. Mais alors pourquoi, dans des conditions objectivement équivalentes de traumatisme, certains développent des troubles, et pas d’autres ?

- ce qui amène à la deuxième idée-piège, dont il est encore plus difficile de se dégager : l’hypothèse que les victimes de traumatismes qui développent une pathologie par la suite, sont en fait des individus prédisposés. Ceci peut se dire de mille manières, et peut servir des causes et des intérêts très divergents. L’expert qui doit évaluer l’indemnisation de la pathologie recherchera des troubles antérieurs, mêmes minimes, pour contester la relation de cause à effet entre le traumatisme et les troubles présentés. Le psychiatre nosographe reprendra à son insu les vieilles théories du siècle dernier à propos de la dégénérescence pour définir une constitution, ou une personnalité pré-morbide que le traumatisme n’aura pour effet que de "décompenser". Les théorisations psychanalytiques, si elles s’appuient sur une conception trop rigide de la notion de "structure", encourent enfin les mêmes risques.

Citons Fénichel (1938) : "Certains stimuli ont une intensité si écrasante qu’ils ont une action traumatisante sur n’importe qui." Barrois lui non plus ne cherche pas à préciser un "terrain prédisposé", et pense, comme Freud et Ferenczi que personne n’est à l’abri de la névrose traumatique. Si le facteur quantitatif est invoqué (l’intensité du traumatisme), il est clair qu’il ne rend compte que très partiellement du problème. Là, comme ailleurs, lorsque le fonctionnement de l’inconscient est en jeu, il n’existe pas de relation linéaire entre le symptôme et son origine supposée, qu’on mette l’accent sur l’événement ou sur la personnalité.

Programme : extension du champ d’application de la pathologie traumatique

- Pour introduire aux travaux de cette année, il sera donc nécessaire de préciser et de rappeler la notion de traumatisme et celle de névrose traumatique, telles qu’elles s’opposent dans la théorie freudienne au traumatisme infantile d’une part et aux névroses de transfert d’autre part.

- Il nous faudra préciser la notion de réalité externe (constituée d’événements réels), en opposition à celle de réalité psychique (organisée selon la logique inconsciente du fantasme), mais il est surtout primordial de repérer quels éléments précis de "la réalité" sont constitutifs du traumatisme. On s’apercevra que ce n’est pas le moment de l’événement lui-même qui à lui seul produit la névrose traumatique, mais ce qui se passe dans un deuxième temps, et qui renvoie à la dimension sociale, communautaire ou institutionnelle de la réalité qui entoure la victime à cette phase. La notion de réalité dans le champ du traumatique est donc loin d’être univoque.

- Nous pourrons alors souligner les analogies qui existent entre des situations cliniques aussi variées que :

1°) les névroses traumatiques classiques, liées à un événement catastrophique, et les séquelles psychiques de torture et d’emprisonnement,

2°) les effondrements psychologiques survenant chez certains patients, notamment immigrés, à la suite d’une interruption du travail, le plus souvent liée à un accident du travail, grave ou non.

I. LE TRAUMATISME DE LA NÉVROSE TRAUMATIQUE

A) Le déni de la névrose traumatique de la part des institutions savantes

La description de la névrose traumatique est ancienne. C’est Oppenheim, un psychiatre allemand qui en a fait une entité à part dans les classifications psychiatriques dès 1889. L’histoire de cette espèce nosographique a été marquée par une grande confusion et par l’extrême réticence du monde médical à la reconnaître véritablement comme une maladie. En l’absence de distinctions claires du point de vue étiologique, elle se trouvait rangée dans la même rubrique que les troubles qu’on appelle de nos jours "psycho-organiques", c’est-à-dire ceux qui résultent d’une lésion du cerveau (par traumatisme crânien par exemple). Elle représentait du coup, par contraste avec ces "vrais" malades, le fourre-tout où l’on casait tous les simulateurs, les revendicateurs de rente, parasites et pilleurs éhontés des caisses de l’Etat. C’était pour certains, non pas une maladie, mais la marque d’une absence de courage, de moralité et de sens civique, chez des individus profiteurs. Un certain Moreau, psychiatre belge écrivait par exemple dans une revue psychiatrique en 1942 : "la névrose traumatique se voit dans tous les milieux sociaux lorsqu’il y a de l’argent à glaner" ; il ajoutait que l’octroi d’une rente est d’ailleurs un facteur de prolongation de la plainte, une "patente de maladie", car "les callosités ne protègent plus les mains après la douceur de la flânerie". Ce genre de propos est utile à rappeler, ne serait-ce que pour montrer la stéréotypie et l’absence d’imagination dont font preuve leurs héritiers actuels, plus bruyants toutefois dans le monde politique que dans le monde médical, heureusement. Les défenseurs de la névrose traumatique quant à eux se cantonnèrent longtemps à argumenter une étiologie organique, sur la base de théories neurophysiologiques aussi compliquées qu’éphémères. [2]

Il fallu attendre la pénétration dans le monde psychiatrique des idées de Freud pour que l’on admette la possibilité d’une étiologie psychologique. La méfiance des médecins à l’égard de la névrose traumatique, analogue en cela à la névrose hystérique, toujours suspecte de simulation, ne s’est pas amoindrie pour autant. Barrois (1988) retrace l’histoire de l’occultation de cette pathologie, sa totale disparition dans les manuels et l’enseignement de psychiatrie entre 1916 et 1975 environ. Il semble que ce soit la guerre du Viêt-nam surtout, et les énormes pertes de combattants pour raisons psychiatriques, qui lui ont de nouveau valu les honneurs de la psychiatrie scientifique. Notons qu’elle est réapparue dans les systèmes de classifications modernes comme le DSM III, sous la rubrique de l’état de stress post-traumatique, avec une description directement puisée aux sources classiques.

L’interpellation du social

Retenons dès maintenant cette caractéristique de la névrose traumatique : elle interpelle vigoureusement l’ordre social. Non pas en tentant de subvertir l’Autorité (du Maître) comme l’hystérie, mais en dévoilant la facticité et l’escroquerie d’un discours officiellement maternant [3] qui prétend garantir protection et réparation ; qu’il s’agisse par exemple des systèmes d’assurance de l’Etat ou de l’institution militaire et de leur réticence, à indemniser pour les uns, à reconnaître l’inaptitude au combat pour l’autre. Le problème de la réparation financière n’est qu’un aspect très partiel du rapport qu’entretient la névrose traumatique avec le Social, comme nous le verrons. Il en est l’indice le plus évident, et fonctionne plutôt comme un épouvantail qui masque le fond des choses, la question angoissante par excellence : par quelles ficelles le Social maintient-il les individus vivants ?
La névrose traumatique est l’histoire de la section brutale de ces ficelles.
Les sujets victimes sont brutalement exclus de la communauté des vivants. Ils deviennent selon l’expression de Barrois des "morts-vivants".

B) Rappels cliniques : les réactions au choc et les névroses traumatiques

Les névroses traumatiques, au sens strict du terme, sont des troubles psychiques apparaissant dans les suites d’un événement réel à caractère traumatique.

1°) Le traumatisme causal

La définition de ces états inclut ce caractère particulier du traumatisme, qu’il faut là rapprocher de son sens d’origine, c’est-à-dire à la manière dont l’utilisent les chirurgiens et les médecins depuis l’Antiquité (cf Kammerer, 1974).

Quels que soient les critères proposés pour le qualifier : événement d’une violence exceptionnelle, "événement hors du commun, qui provoquerait des symptômes de détresse évidents chez la plupart des individus" (DSM III-R), stimuli d’une "intensité écrasante" (Fénichel), le traumatisme psychique qui est ici en cause, a les mêmes implications que le traumatisme corporel :

- événement accidentel, violent, subit et inattendu ;

- effraction dans l’organisation psychique du sujet ;

- conséquences immédiates qui en résultent sur l’ensemble de
l’organisation psychique, notamment toutes les réactions désignées par le terme de "choc émotionnel".

Il s’agit là d’une définition assez large, puisqu’elle inclut des catégories diverses : avec ou sans lésions corporelles notamment. Mais toutes ces situations sont marquées par la surprise, le caractère soudain, inattendu et violent de l’accident causal, et l’affect qui en résulte : l’effroi.

2°) Clinique des réactions au traumatisme

a) les réactions de la phase primaire de choc :

Le sujet est sous l’emprise de l’effroi. On peut alors observer des états d’agitation extrême et désordonnée, des débordements émotionnels incontrôlés (pleurs, hurlements, colère, agressivité, etc...), ou à l’inverse des états d’inhibition psycho-motrice avec stupeur. Un autre mode de réaction peut consister en un évanouissement, "mécanisme de défense" considéré comme le plus archaïque et le plus primitif. "L’organisme, submergé par une excitation trop intense, ferme la porte à toute nouvelle stimulation" (Fénichel, 1938).

b) la phase de travail : la névrose traumatique

La phase suivante (mais qui peut débuter très tôt après le traumatisme, ou au contraire après une longue phase de latence) est un travail de défense ou d’adaptation.
Ce temps est marqué par des troubles persistants :

- attitude de repli à l’égard de toutes les activités de plaisir, anorexie, insomnie, désorganisation des conduites instinctuelles (sexuelles notamment),

- troubles du comportement avec perturbation des actes automatisés, actes manqués, oublis, instabilité, recherche d’activités multiples ;

- tendances régressives avec par exemple abandon aux soins, à la protection, au maternage.

Des activités nouvelles et très significatives se font jour, centrées sur l’accident et l’objet perdu. Elles constituent le très caractéristique "syndrome de répétition" :

- remémoration de l’accident avec tous ses détails et ses circonstances ;

- reviviscence des souvenirs et des expériences affectives se rapportant à l’objet perdu.

Le patient est figé dans le présent et dans la présentification réitérée du traumatisme. La coupure est totale avec un passé désinvesti et l’avenir ne peut être envisagé.

Ces activités se manifestent tout particulièrement dans les rêves qui prennent la tonalité de cauchemars effrayants et répétitifs, au cours desquels surgit incoerciblement la scène traumatisante. Elle apparaît avec un sentiment de réalité quasi-hallucinatoire, très différent de l’ambiance des rêves habituels. Il s’agit le plus souvent d’images qui présentifient dans toute son horrible précision les détails de l’accident (figures ensanglantées, cadavres des camarades tués à quelques mètres). Cette réitération peut être également centrée sur les sons perçus au cours du traumatisme, et ce sont alors les voix des blessés et leur cris, l’appel à l’aide des mourants, qui envahissent le sujet et provoquent son angoisse. Ou encore parfois le retour de sensations olfactives (odeur de chair brûlée, etc...).

L’ensemble de ces manifestations de reviviscence est désigné sous le terme de syndrome de répétition. Il constitue progressivement le centre organisateur de toute l’activité psychique du sujet, et son mode existentiel. C’est le noyau psychopathologique de la névrose traumatique.

Enfin, l’évolution de tels états inclut des modifications du caractère et des investissements, qui peuvent se fixer sur divers modes : attitudes régressives, revendicatrices, hypocondriaques. L’irritabilité, l’intolérance aux bruits et aux autres (les anciens camarades, l’épouse, les enfants...), sont très fréquentes, allant parfois jusqu’à des pertes de contrôle avec violences.

Des symptômes d’allure névrotique peuvent également s’installer, classiquement décrits comme "l’exagération de traits névrotiques antérieurs". Nous verrons qu’ils ont sans doute une autre signification.

Ceci constitue la description classique de la névrose traumatique [4]. Nous y apporterons quelques précisions cliniques, qui permettent d’en étendre la portée et la signification.

C) Quelques points de repère à propos de la notion de traumatisme en psychanalyse

Les névroses traumatiques ont toujours suscité l’intérêt de Freud qui leur a ménagé une place à part, en les distinguant notamment des névroses de transfert. Il insistait sur ces différences que constituent le degré de souffrance subjective, l’affaiblissement majeur, les perturbations bien plus généralisées des fonctions psychiques, et ces deux dimensions du traumatisme que sont "l’ébranlement" de l’organisme et "l’effroi" (Cf Freud, 1920).

Les névroses traumatiques ne cessent pas d’interroger en effet la théorie psychanalytique elle-même. A travers sa conceptualisation du traumatisme psychique, par le nécessaire réexamen de la notion de réalité qu’elles exigent, et par le statut que cette théorie accorde au "social".

Initialement dans le cheminement freudien, le traumatisme est considéré d’un point de vue purement économique comme un afflux d’excitations externes dont la liquidation ou l’élaboration par les moyens normaux échoue (abréaction, associations ou oubli, cf Dreyfus, 1974). L’expérience ou le souvenir, en conservant sa charge d’affect, demeure dans le psychisme comme un "corps étranger". Freud proposait l’image d’une "vésicule vivante" protégée de son milieu par une couche protectrice ou "pare-excitation". L’effraction étendue de cette couche constituait le traumatisme.

L’étiologie des névroses (de toutes les névroses) était ainsi ramenée à des expériences traumatiques passées, de plus en plus éloignées dans l’enfance à mesure que les investigations de Freud se précisaient.

La théorie du traumatisme devient plus complexe après la mise en évidence du conflit défensif dans les psycho-névroses de défense, à partir notamment de la genèse de l’hystérie. D’une part, le traumatisme devient essentiellement sexuel, d’autre part il ne tire son efficace que de la notion d’après-coup. Ainsi, il suppose toujours l’existence d’au moins deux événements : une première scène dite de séduction, au cours de laquelle l’enfant subit une tentative sexuelle de la part d’un adulte, mais sans que naisse d’excitation sexuelle ; dans un deuxième temps, après la puberté, une scène ou un événement, souvent anodin, vient évoquer le premier événement par association. C’est ce souvenir qui déclenche un afflux d’excitations sexuelles débordant les défenses du moi.

Plus tard encore dans la pensée freudienne, à la réelle séduction dans l’enfance, sera substituée la notion de fantasmes. L’événement prenant un caractère traumatique en activant certains fantasmes.

A ce point de la théorie, l’effet "pathogène" de la réalité historique ou événementielle n’est plus lié à ses caractères objectifs, mais, pour l’historique, aux fantasmes qui la recouvrent (qu’une scène réelle soit intervenue devient d’importance secondaire), et, pour l’événementielle, à la signification que l’événement acquiert selon une logique de l’inconscient marquée par le déplacement et la condensation.

A chaque étape de cette pensée, se trouve posée, différemment, la question de la "susceptibilité", puisqu’on ne peut pas parler "d’événements traumatiques" de manière absolue (c’est-à-dire induisant les mêmes effets chez tous les sujets). Il faut donc une disposition psychologique particulière ou une prédisposition : l’état hypnoïde de Breuer, et surtout pour Freud le conflit psychique qui empêche le sujet d’intégrer à sa personnalité consciente l’expérience qui lui advient.

Finalement, l’investigation psychanalytique peut conduire à remettre en question la notion même de névrose traumatique. En effet, le traumatisme est purement relatif et on peut trouver toute une échelle entre les cas où un événement minime prend valeur déclenchante du fait d’un faible degré de tolérance du sujet, ou de la valeur signifiante de événement, et les cas où un événement d’une intensité objectivement exceptionnelle vient perturber brusquement son l’équilibre.

Une autre difficulté provient de la mise en évidence chez certains sujets, et à leur insu, de conduites actives de recherche de situation traumatisante. K. Abraham (1918) proposait pour les décrire le terme de "traumatophilie". Dans ce cas, l’effroi ne peut plus être si clairement rapporté à la surprise, et la pathologie expliquée par l’absence de préparation par l’angoisse.

Cependant, un certain nombre d’arguments justifient, et ont justifié pour Freud, le maintien des névroses traumatiques dans une catégorie nosologique et étiologique à part : un déclenchement dominé par l’intensité d’un traumatisme, qui, par sa nature, menace l’intégrité du sujet, la présence de caractères cliniques différents, et, ajouterons-nous, une modalité transférentielle particulière au cours du traitement.

D) Problèmes psychopathologiques posés par les névroses traumatiques : échec de la symbolisation et du refoulement

Les névroses traumatiques résultent de l’impossibilité pour un sujet "d’élaborer" le traumatisme dont il a été victime. Celui-ci reste actif, se comporte comme un "corps étranger" qui polarise la vie psychique de l’individu, accapare et oriente toute son activité, au prix d’un désinvestissement de tous les autres objets et centres d’intérêt. L’élaboration d’un traumatisme, au sens le plus général esquissé plus haut (et qui comprend donc certains fantasmes et représentations "insupportables" à la conscience), vise à le débarrasser de l’affect de déplaisir qui lui est lié, de manière à lui permettre d’accéder au statut de souvenir, disponible à la mémoire, mais aussi possible à "oublier" (l’oubli n’étant ni effacement ni disparition).

La constitution des symptômes dans les psychonévroses de défenses (hystérie, phobie...) provient d’une élaboration qu’on pourrait dire incomplète, d’un oubli raté. L’affect est seulement déplacé, et reporté sur une autre représentation ou une autre pensée. C’est cette dissociation entre le traumatisme initial et l’affect qui est à la source des symptômes. L’angoisse se manifeste alors dans des circonstances ou selon des modalités qui n’ont qu’un rapport indirect avec le traumatisme ou la représentation effrayante. Ce rapport ou ce lien entre le symptôme et le traumatisme est symbolique, c’est-à-dire que le symptôme en est une métaphore ou une métonymie, une expression déguisée. C’est cette opération de dissociation et la création du nouveau lien symbolique qui subissent les effets du refoulement. Enfin, si un cheminement si compliqué s’avère nécessaire, c’est que dans un premier temps, celui du traumatisme ou de l’irruption de la représentation effrayante, l’abréaction était impossible. Autrement dit, il fut impossible de produire des paroles ou des actes capables de produire une "décharge" de l’affect. Ou, en termes plus modernes : il fut impossible de nommer ce qui menaçait de se présenter à la conscience.

Les névroses traumatiques résultent ainsi d’une triple défaillance :

1°) Impossibilité de nommer ce qui dans le traumatisme a provoqué l’effroi et/ou d’abréagir cet affect ;

2°) impossibilité d’élaborer le traumatisme dans le sens de l’oubli

3°) impossibilité d’utiliser les ressources de l’association symbolique et du refoulement, pour produire des symptômes plus "vivables".

C’est le troisième point qui pose le problème essentiel, les deux autres obstacles étant communs à toutes les névroses.

E) premières conséquences cliniques

Le rêve persécutoire

Ce défaut du refoulement et de la symbolisation permet de rendre compte d’un certain nombre de données cliniques.

Avant tout, les caractères du syndrome de répétition et des cauchemars : réitération à l’identique de la scène traumatique qui ne subit pas les déformations symboliques que les restes diurnes subissent dans le rêve habituel ; caractère quasi-hallucinatoire du rêve qui vient chaque nuit répéter l’effraction et l’effroi initial, dans une ambiance persécutive (le traumatisé est persécuté par ce retour du passé qui lui reste étranger, dont la tonalité est celle de "l’inquiétante étrangeté") ; récit stéréotypé du traumatisme au fil des séances, avec la même production d’angoisse, et sans qu’aucune autre idée ne vienne spontanément s’y associer pour l’enrichir, ou en dévier l’inexorable cours.

Le deuil impossible

Un autre trait clinique de la plus haute importance en pratique devient compréhensible. On n’observe seulement de façon très inconstante des éléments dépressifs au cours des névroses traumatiques. L’angoisse est au premier plan, et encore, elle peut ne surgir qu’au moment de l’évocation du traumatisme ou lorsque le sujet est confronté à une situation qui la lui rappelle. C’est sans doute pourquoi un examen psychiatrique superficiel peut conclure dans certains cas à l’absence de troubles graves et conseiller la reprise de l’activité antérieure. La réapparition des troubles, une fois que le sujet est replongé dans la situation où le traumatisme a eu lieu (que ce soit la reprise des combats, ou d’une activité professionnelle), alimente alors la suspicion de simulation. La dépression n’est possible que si la symbolisation l’est aussi. Elle n’apparaît qu’avec le travail de deuil de l’objet investi ; ce qui se traduit, au niveau du discours, par l’abandon du récit douloureux, au profit de la création de nouvelles histoires (de nouveaux signifiants). C’est justement cette opération qui est en défaut dans la névrose traumatique.

Ainsi, la pratique montre que l’apparition d’un syndrome dépressif, la présence de sentiments de culpabilité, la formation de symptômes névrotiques élaborés (comme des phobies structurées, des symptômes de conversion...) sont plutôt des éléments favorables et de meilleur pronostic.

L’état affectif des névrosés traumatiques, en dehors de l’angoisse, est plutôt celui de l’épuisement et de l’asthénie, que celui de la dépression. L’angoisse peut prendre une teinte phobique, mais qui sera plus volontiers "pantophobique" : de multiples situations, non spécifiques, pouvant susciter l’angoisse.

Le corps non érotisé

Le corps est le centre de très nombreuses plaintes, variables : douleurs, brûlures, troubles de la sensibilité et des sens (vue), faiblesse musculaire, troubles de l’équilibre... Ces troubles fluctuent, les douleurs sont migrantes, disparaissent, reviennent. Ces plaintes somatiques n’ont que rarement une signification symbolique comme les conversions de l’hystérie, et ne font jamais l’objet de la "belle indifférence" hystérique. Lorsqu’un traumatisme physique a eu lieu (comme dans les cas de tortures ou d’accident), elles concernent directement (c’est-à-dire sans déplacement) les parties du corps lésées. Si une portée symbolique peut parfois leur être inférée, elle n’est pas singulière, mais plutôt le reflet des représentations ambiantes (collectives ou traditionnelles) [5].

F) Formulation des hypothèses psychopathologiques

1°) Pourquoi le traumatisme n’est-il pas symbolisé ?

Cette question centrale peut être abordée de différentes manières :

- soit il s’agit d’une défaillance symbolique propre au sujet lui-même. Nous revenons à des hypothèses constitutionnelles ou structurales.

- soit le traumatisme, du fait de ses caractères, (son intensité ou sa nature,...) fait en lui-même obstacle à la symbolisation.

Mais ces deux hypothèses sont insuffisantes et ne parviennent pas à rendre compte de la réalité clinique observée (en particulier des effets "de masse", comme par exemple le taux de suicide chez les vétérans du Viêt-nam, ayant conduit à deux fois plus de décès que les combats...). Pour sortir de cette alternative, il me semble indispensable d’introduire un troisième terme.

L’aptitude à symboliser, à "élaborer" un événement, ne dépend pas seulement de l’individu qui y est confronté. La position qu’il adopte n’est pas seulement tributaire de son passé et des expériences traumatisantes déjà vécues, elle est également déterminée par le contexte social qui l’entoure, au sens précis des matériaux symboliques qui permettent au sujet de s’inscrire dans un ordre social. Ce qui permet en passant de comprendre l’aspect traumatique de certaines pathologies sans traumatisme "objectif". C’est cet aspect "social" que je me propose de définir et développer dans ce travail.

2°) Si la fantasmatisation est en défaut, ne peut-on pas considérer qu’il s’agit d’une pathologie pulsionnelle ?

Au réel du traumatisme, répondrait alors le réel du déchaînement pulsionnel. Je renvoie sur cet autre aspect de la question au travail de K. Khelil et al. (1993).

II. EXTENSION DU CHAMP D’APPLICATION DE LA PATHOLOGIE TRAUMATIQUE

A) Distinctions au sein des "névroses traumatiques classiques"

Les données que nous avons avancées jusqu’ici concernaient la forme typique de la névrose traumatique, définie classiquement par le caractère exceptionnellement intense et catastrophique du traumatisme, mettant en jeu le péril vital. Dans ce cadre, un certain nombre de situations doivent être distinguées, qui posent chacune des problèmes psychopathologiques particuliers. L’ébauche qui suit mériterait d’être affinée et complétée.

-  Les névroses de guerre , pour lesquelles il faut faire intervenir la psychologie particulière imprimée au combattant par l’institution militaire, le facteur de l’entraînement (les soldats de métier et les appelés n’occupent pas des positions équivalentes), le poids des idéaux et le degré d’adhésion aux causes défendues, etc. (Freud parlait d’un moi de paix et d’un moi de guerre ; cf aussi Barrois, 1993).

-  Les séquelles de tortures ou de détentions déshumanisantes (les déportations en camps de concentration par exemple) dont le traumatisme est marqué par les effets de la relation au bourreau, les dégâts subjectifs entraînés par la production d’aveux, ou par des conditions extrêmes (objectives, mais aussi par la perversion qui les organisent comme telles) dans lesquelles sa propre survie a parfois pour prix la mort de codétenus. Dans les cas de tortures pour raisons politiques, les motivations inconscientes et conscientes de l’engagement militant, ainsi que le sentiment d’appartenance à un groupe ou une organisation sont des éléments qui déterminent les possibilités de résistance aux épreuves, et modulent les séquelles psychiques. Des effets subjectifs particuliers sont vraisemblablement produits par les tortures et les emprisonnements "à l’aveugle" qui s’exercent sur des individus pris au hasard et non engagés politiquement (comme ce fut le cas lorsque la dictature argentine voulut imposer un climat de terreur généralisée).

-  Dans les catastrophes naturelles , les accidents de moyens de transport, certains attentats terroristes, certaines exactions crapuleuses, les victimes sont anonymes et parfaitement seules dans leur souffrance, au sens où aucune représentation collective ne peut les soutenir ni leur donner le sentiment d’appartenir à un groupe (uni, par exemple, par un idéal guerrier, une cause à défendre, une souffrance commune à endurer, etc..). Le problème de la reconnaissance est alors d’autant plus aigu. Le vécu d’arbitraire et d’abandon est exacerbé, et explique sans doute les récentes constitutions d’associations de victimes et les nouvelles législations en leur faveur.

B) pathologie traumatique et migration

Des arguments cliniques et psychopathologiques permettent de penser qu’une pathologie traumatique est à l’oeuvre dans d’autres situations. On n’y retrouve pas toujours le caractère catastrophique du traumatisme, mais de façon régulière l’emprise de la réalité "externe" (par opposition au fantasme), sous la forme de la fixation à un traumatisme (même minime), ou de l’insistance de données de la réalité concrète (sociales, économiques, professionnelles, etc...). C’est le cas des troubles psychiques présentés par de nombreux patients immigrés.

Nous prendrons comme type de description le cas le plus fréquent du patient immigré, en arrêt de travail (souvent prolongé), à la suite d’un accident ou d’un simple incident au travail, ou même parfois à cause d’une affection intercurrente.

Temporalité

Le vécu temporel de ces patients est sans doute l’un des facteurs les plus spécifiques, et qui renvoie le plus explicitement à la pathologie traumatique. L’accident a induit une rupture radicale dans le cours du temps, entre un avant et un après que tout oppose. La vie d’avant le traumatisme est parfois idéalisée, mais le plus souvent désinvestie ou escamotée. L’évocation biographique est pauvre, difficile, voire totalement absente. Aucun lien n’est établi entre l’état actuel et des événements ou des souffrances passés. Le sujet se présente comme détaché du fil de son histoire personnelle, et sans plus aucune capacité de projection dans l’avenir. Le temps vécu est le présent : actualité de plaintes et de douleurs que les mois n’estompent pas ; vivacité d’un traumatisme régulièrement invoqué et raconté. La répétition stéréotypée des plaintes, inévitable incantation débutant chaque entretien, pourrait constituer en elle-même l’équivalent du syndrome de répétition des névroses traumatiques. Même si des souvenirs sont évoqués, comme des angoisses ou des traumatismes de l’enfance, les liens avec l’actualité ne sont pas établis, ou peu investis. Cet obstacle rejoint l’absence de symbolisation du traumatisme signalé plus haut.

Le corps

La souffrance du corps est souvent au premier plan, qu’il y ait eu ou non effraction corporelle ou péril vital. Outre l’absence d’élaboration de type hystérique, la relation au corps propre semble marquée par l’étrangeté. Le corps lui-même devient "corps étranger", source d’une angoisse mêlée de perplexité, proche parfois du sentiment de dépersonnalisation. Les troubles de la sensibilité sont très évocateurs : tel patient par exemple s’arrache des poignées de poils de son thorax en nous prenant à témoin de son insensibilité, tel autre se frappe, se pince ou se meurtrit [6]. Ces phénomènes contrastent avec les hyperesthésies et l’intensité des douleurs de toutes natures qui focalisent les plaintes de ces mêmes patients. Ces patients ne reconnaissent plus ce nouveau corps qui les persécute. Ils se souviennent qu’auparavant, ils s’étaient justement montrés particulièrement endurants et peu douillets. Un patient turc qui avait subi dans son passé de nombreux accidents corporels (chutes, fractures, etc..) expliquait ainsi s’être toujours relevé sans faire de cas de ses meurtrissures, "comme si, ajoutait-il, mon corps à l’époque, était en plus", une sorte d’appareil indépendant, fonctionnant pour son propre compte et dont les blessures n’atteignaient ni son moral ni sa volonté. On peut bien sûr se demander si ce rapport hyper-fonctionnel au corps ne résultait pas déjà en lui-même d’un investissement pathologique. Comme dans la névrose traumatique, les troubles des perceptions, et notamment de la vue, sont fréquents.

Angoisse

Les formes que prend l’angoisse dans ce cadre sont plus variables. Elle domine parfois, débordant de manière diffuse dans tous les secteurs de la vie du patient, sous la forme d’un état de qui-vive permanent, le sentiment d’un danger vague, d’une menace. Elle peut prendre des allures phobiques, mais les phobies ne se localisent pas à une situation ou à un objet, et sont volontiers généralisées (peur de sortir seul, de conduire la voiture, de la foule, apparition de vertiges en hauteur) ; souvent des phobies d’impulsion sont présentes, révélant une agressivité qui peut mener au passage à l’acte.

L’angoisse est à la source de cauchemars parfois répétitifs dans lesquels la scène traumatique est remplacée par des scénarios de poursuite (par des hommes aux contours flous, ou par des animaux effrayants...) dans lesquels la vie du rêveur est en péril.

L’angoisse se limite parfois à des circonstances précises. La remise au travail en est une, mais la rencontre avec un expert, des paroles encourageant ou ordonnant la reprise d’activité, le refus de médicaments, suscitent parfois des débordements émotionnels sous forme d’accès de colère. Ce qui se joue ici est lié à la signification que prennent pour le "sujet traumatique" de telles injonctions : d’une part, elles réactualisent la dimension de l’exclusion, la non reconnaissance de la souffrance et du traumatisme ; d’autre part, elles ont la valeur d’une injonction paternelle et renvoient le sujet au noeud de son angoisse. Le traumatique semble en effet aux prises avec une figure paternelle essentiellement terrifiante et féroce, de type surmoïque, représentation de fortune d’une instance symbolique défaillante. (Voir quelques remarques sur cette question dans la troisième partie).

Irritabilité et violence

L’irritabilité et les troubles du caractère se traduisent du coup par des accès de colères, des explosions auto ou hétéro-agressives, des violences familiales, et une aggravation de l’isolement social et au sein de la famille. Ces passages à l’acte relèvent encore une fois de cette difficulté à symboliser propre à la pathologie traumatique. Les sources d’irritation, qu’il s’agisse du bruit que font les enfants, des récriminations de l’épouse ou de l’ami qui veut simplement engager la conversation, sont autant d’intrusions insupportables qu’aucune parole ne peut pacifier. Elles occupent la même fonction que la scène traumatique elle-même, un pan de réel fait retour, dans sa constante et persécutive actualité.

Rétraction narcissique et deuil impossible

Les patients vivent un total effondrement de leur être. Tous les investissements antérieurs sont abandonnés, au profit exclusif d’une attention pour le corps et pour ce moment de leur vie où tout a basculé. De profondes régressions amènent les hommes à démissionner brutalement de leur fonction familiale de père et d’époux. Ils soulignent violemment leur totale indifférence vis-à-vis des enfants, qui deviennent des rivaux à qui l’on dispute l’attention et les soins de la mère. D’autres élaborent un sentiment de culpabilité à partir de cette indifférence même qui s’impose à eux et les remplit de honte. Ces bouleversements sont accrus dans les familles immigrées par le fossé qui creuse désormais la réalité d’un père invalide et sa représentation traditionnelle toute de virilité, de force et d’autorité. Le deuil des images idéales semble impossible et l’effondrement narcissique se nourrit de la référence à un père idéalisé et intouchable, ou encore de la croyance au retour possible au paradis perdu de l’enfance (le mythe du retour, pratiquement jamais réalisé, en est une forme). Soulignons à nouveau l’inconstance des éléments dépressifs dans ce contexte traumatique. (Il n’est pas rare que les patients se plaignent de prendre du poids et non d’en perdre).

Une perte est mise en avant : la santé, la force, la puissance, le courage, l’endurance, le respect des enfants, la considération des chefs, etc..., mais cette perte ne subit pas davantage le travail du deuil que le moment traumatique l’opération de l’oubli. Le "moment traumatique" consiste d’ailleurs parfois en la récitation des multiples traumatismes dont le patient a été victime jusqu’à celui qui les a pour ainsi dire tous cristallisés et ramassés en un seul événement signifiant : brimades au travail, non paiement des salaires dus à cause de l’ignorance des contrats signés, attitudes racistes du milieu professionnel, etc. Cette liste débute souvent avec le traumatisme du départ du pays d’origine, vécu à la fois comme un rejet et un sacrifice pour la famille.

"La perte du sens de la vie : les morts-vivants"

Une perte d’une autre nature est souvent exprimée, très spécifique, nous semble-t-il, de la pathologie traumatique. On pourrait parler d’une perte du sens de la vie. Non pas dans un sens mélancolique ou dépressif où c’est l’indignité et la culpabilité qui justifient de ne plus vivre (et qui ne sont que les faces inversées d’un investissement persistant, et finalement d’une certaine foi dans les valeurs de dignité, de noblesse, d’honnêteté, etc..). Le sujet traumatique ne comprend plus ce qui se passe autour de lui, il devient profondément perplexe devant l’agitation d’un monde auquel il est devenu radicalement étranger. Un patient nous demande régulièrement "Quand je vois les gens qui marchent, qui courent, qui mangent, qui aiment leur femme, s’occupent de leurs enfants, qui ont goût à quelque chose, je ne comprends plus, tout cela est fini pour moi. Que font-ils ? Pourquoi font-ils tout ça ? Pourquoi vivre ? Pourquoi vient-on au monde ?" La réalité sociale et familiale semble perçue de très loin, comme écrasée sur l’espace plan d’un écran de cinéma sur lequel les mouvements du monde deviennent burlesques ou angoissants, sans finalité perceptible, sans perspectives. Cet écrasement de l’espace, ce vécu d’immobilité, alors que le monde bouge autour, est à rapprocher de l’arrêt de l’écoulement du temps déjà signalé, et de la prégnance du visuel cinématographique du syndrome de répétition. Le monde du "sujet traumatique" se trouve ramassé à la dimension plane de l’image et à l’étirement immobile de l’instant. Ce n’est pas un objet qui est là perdu, c’est le sentiment de vivre "comme" ou "avec" les autres, c’est le sentiment d’appartenir au monde des vivants. Le traumatique se vit comme mort-vivant, exclu de la communauté des humains désirants. Nous verrons que cette exclusion même est peut-être le fondement de la psychopathologie traumatique.

Aspects transférentiels

La conduite et les difficultés du traitement découlent de tous ces éléments. La relation thérapeutique est marquée par la dépendance (régularité aux rendez-vous, attente passive de solutions), mais le transfert ne produit pas les conditions d’une élaboration. Le discours ne se décentre pas spontanément, les symptômes ne se déplacent pas facilement. Le thérapeute est d’abord pris à témoin de la souffrance, à travers un exposé répétitif des plaintes. Lorsque quelques échappées sont possibles, lorsque des liens signifiants avec le passé sont proposés, ils suscitent parfois l’adhésion, la surprise, et ébranlent le discours figé. Mais à la séance suivante, tout a été oublié. Jamais le fil d’une construction n’est repris. L’élaboration semble impossible dans l’intervalle des séances. Tout se passe comme si, dans le déroulement du traitement également, seul comptait l’actualité d’une parole conjuguée au présent. De même que les cauchemars répétitifs échouent à produire des liaisons symboliques (contrairement aux rêves habituels qui sont au service du refoulement), le récit des plaintes ou du moment traumatique n’a pas d’effet cathartique et n’apporte pas de soulagement durable (cf Barrois, 1988). En définitive, il apparaît que la seule dimension verbale de la psychothérapie est insuffisante ou inadaptée. Le poids de la réalité mis en avant dans ces troubles semble avoir pour corollaire d’exiger du thérapeute une mise en acte signifiante.

L’interpellation des institutions et l’ébranlement des références

Un autre point est enfin commun aux discours de ces patients, qui les rapproche encore une fois des névrosés traumatiques. La mise en cause des institutions est constante. Elle prend des formes très variables, dont la revendication de rente ou de dédommagement, si elle est fréquente, n’en représente pourtant que l’aspect le plus caricatural et trompeur.

Les patients semblent parfois découvrir, à l’occasion de leur maladie, et de manière rétrospective, la réelle condition qui a été la leur dans la société "d’accueil" et particulièrement dans le monde du travail. Comme si le déni de la réalité qui les soutenait n’était maintenant plus opérant. Il n’est pas rare d’entendre des propos concernant le racisme ambiant, et son corollaire dans les discours politiques. La France a déçu. La France, comme lieu symbolique du Droit et de l’Égalité, celle dont on pensait qu’elle était garante de ces valeurs fondamentales.

La plupart du temps, les patients restent toutefois plongés dans la perplexité, dans une position ambivalente et contradictoire qui renvoie dos à dos le carcan traditionnel de leur pays d’origine et la perversion d’une liberté républicaine qui exclut les plus faibles. Ces conflits s’actualisent au sein de la famille, où s’opposent le père et les enfants, chacun campés sur des revendications imaginaires. Cet ébranlement des repères, des valeurs, des références jusque-là opérantes, est à considérer comme constitutif en soi de la dimension traumatique de la pathologie (au sens où un système de représentations symbolique s’effondre et confronte le sujet à une extrême solitude "sociale").

III. LE SOCIAL EN QUESTION

On peut ramener la pathologie traumatique, au sens large que nous proposons, et malgré la variété des situations et les distinctions nécessaires, à quelques constantes centrales qu’il convient d’analyser :

- la notion d’un moment traumatique qui prend la double signification de l’abandon et du péril vital.

- un sentiment d’exclusion de la communauté des vivants (mais l’expression est trop faible : ce n’est pas seulement un "sentiment")

- une impossibilité à symboliser le noyau traumatique.

Ce qui est mis en péril, c’est la vie. Au sens "physique" du terme dans les névroses de guerre, les catastrophes, la torture, etc. Mais dans tous les cas, se retrouve la notion d’une mort sociale. La perte du désir n’en est qu’une formulation plus restreinte.

Je voudrais soutenir que cette mort sociale n’est pas un épiphénomène, une simple conséquence, une retombée contingente du traumatisme initial, mais qu’elle constitue en elle-même la dimension traumatisante majeure.

La pathologie traumatique interroge et permet de renouveler la conception que l’on peut se faire du processus (et des procédés) d’humanisation. Autrement dit, qu’est-ce qui permet à l’homme de devenir un être vivant, c’est-à-dire un être de désir, et de le rester malgré les aléas de l’existence ? Et, à l’inverse, quelles sont précisément les causes de la déshumanisation qui régit la pathologie traumatique ?

Les limites du modèle psychanalytique "génétique" ou "développemental"

Le processus d’humanisation, sous l’angle du développement de l’enfant, est régi par la traversée du complexe d’Oedipe. En un mot, l’enfant doit parvenir à se détacher de sa mère grâce à l’intervention de ce tiers séparateur qu’est le père. Ce premier deuil est le prototype de tous les autres et ménagera l’espace disponible, le manque, où pourront venir se loger les désirs, les investissements et les créations personnelles ultérieures. La fonction paternelle est ainsi l’opérateur de toute symbolisation, en venant signifier la loi de l’interdit de l’inceste.

Mais ces réponses sont moins évidentes qu’il n’y paraît. Il faut tout d’abord se dégager de deux illusions.

- L’idée d’un sujet monadique, qui serait le producteur de son propre désir. Le désir se caractérise au contraire par son extériorité et son "impropriété". Le désir ne se manifeste que dans sa dépossession-même. Une formule lacanienne en rend compte : "le désir, c’est le désir de l’Autre". A entendre pour l’enfant par exemple, comme le désir de la mère, mais de manière plus générale, comme ce qui ne peut naître que de l’ouverture à l’altérité. La perte du désir, ce n’est pas le manque de carburant d’une mystérieuse machine à désirer que nous renfermerions au fond de nous-même depuis l’enfance, c’est avant tout la rencontre devenue impossible.

- L’autre illusion, c’est celle d’une instance symbolique conçue comme une "entité privée", intériorisée une fois pour toute, et dont certains, à cause de leur histoire et de leur enfance, seraient mystérieusement privés. C’est le schéma qu’on applique pour distinguer névroses de défense et psychose. S’il reste utilisable dans ce cadre, la pathologie traumatique en montre l’insuffisance. Le traumatisme induit une défaillance de la symbolisation chez des individus qui jusque-là semblaient, comme on dit, insérés dans "l’ordre symbolique". Il faudrait sinon considérer que ces sujets sont tous des psychotiques en puissance, ce qui est une manière d’éviter la question en y répondant avant de l’avoir examinée.

Rien ne prouve que l’insertion dans l’ordre symbolique, l’humanisation, soient des données inaltérables et garanties pour un sujet donné. Il suffit au contraire de regarder autour de nous les convulsions sauvages du monde géopolitique et de ses guerres, pour se convaincre que rien n’est moins assuré à l’homme que de se maintenir dans l’humanité.

Humanisation, social et institutions

Le mythe individualiste nous fait perdre de vue que l’homme est avant tout un être social et que sa constitution subjective est étroitement dépendante de procédés symboliques qui le dépassent et se déroulent sur une autre scène. Cette autre scène est celle des représentations que produisent à l’échelle d’une société ou d’un Etat, les institutions légales et de pouvoir. Institutions religieuses, politiques, juridiques, dont le rôle est de mettre en scène, de signifier et de garantir la Loi de l’Interdit. Cette "autre scène" des discours institutionnels est donc en étroite résonance avec "l’autre scène", au sens freudien du mot, celle du rêve et de l’inconscient.

La pathologie traumatique nous contraint à examiner les distorsions que subissent ces discours institués et instituants, et leurs conséquences subjectives. (Pour évoquer ces aspects, je ferai très librement appel aux travaux de Pierre Legendre).

Quelques exemples feront mieux saisir de quoi il s’agit.

- Partons du cas dramatiquement exemplaire rappelé par E. Gomez-Mango (1987) à propos de ce qu’a vécu la société argentine sous la dictature. Les exécutions des personnes arrêtées n’étaient jamais déclarées par les autorités qui faisaient d’elles des "disparus". "La "disparition" prétend tuer la mort en faisant disparaître les morts" (Gomez-Mango, 1987). Les Mères folles de la Place de Mai venaient témoigner de l’impossibilité du deuil engendré par ce déni institutionnel. L’opération symbolique du deuil ne peut se faire en l’absence de la reconnaissance institutionnelle de la mort, des rites de sépultures et des cérémonies fondatrices du pacte social.

- Cette atteinte à la mémoire est de sinistre actualité à travers le regain de certains discours révisionnistes, et l’ambiguïté de certains historiens et hommes politiques à l’égard du génocide. Le refus de nommer les morts était un des ressorts de l’horreur nazie. Non seulement tuer la personne, mais encore tuer son nom et sa mémoire. Une certaine catégorie de déportés politiques des camps de concentration étaient destinés à cette double mort, par l’effet d’un décret nazi de 1941 intitulé "NN", initiales du latin Nomen nescio qui signifie : je ne sais pas le nom.

Ces sinistres exemples sont là pour nous rappeler, à travers l’horreur de ses perversions dans l’histoire, la fonction humanisante de l’institution : garantir l’opération symbolique par laquelle le sujet est inséré dans la succession des naissances et des morts.

- Le film de Jean-Bernard ANDRO, "L’effroi des hommes", apporte de saisissants témoignages dans cette perspective. On remarque que pour chaque victime, à l’impossibilité de symboliser le trauma et d’en faire le deuil (et l’oubli), répond l’incapacité des institutions à reconnaître le drame de événement (ou sa volonté de le passer sous silence pour des raisons politiques). L’ancien combattant de Dien Bien Phu constate amèrement qu’à son retour, outre que personne n’était là pour l’accueillir (entendez : aucun représentant officiel), aucune marque symbolique n’est jamais venue inscrire dans la mémoire le drame subi. "Il n’y avait aucun square, aucune rue à la mémoire de Dien Bien PHU", regrette-t-il. Le vétéran du Viêt-nam adresse sa souffrance au Pays qui l’a enterré, à la Patrie, ajoute-t-il, "que vous ne voyez plus au fond de mes yeux". Il retient de son retour de la guerre les insultes et la vindicte populaire : "assassins !, tueurs d’enfants !" Il semble avoir littéralement perdu la représentation des idéaux qui soutenaient son action. La jeune victime d’attentat à la bombe a cette phrase : "Ce n’est pas la bombe qui m’a tué, c’est l’administration qui s’en est chargé". Et d’évoquer les difficultés à faire reconnaître ses troubles au plan médical et l’impossibilité d’obtenir une reconversion professionnelle. Les autres témoignages vont dans le même sens et exposent tous l’incapacité de l’administration de la Santé à reconnaître leurs troubles. Un autre film remarquable mérite d’être signalé à ce point du développement. Il s’agit de "La guerre sans nom" de Bertrand Tavernier, recueil de témoignages d’anciens appelés français en Algérie. Tous relatent, peu ou prou, une symptomatologie traumatique (dont la plupart n’ont jamais parlé à quiconque en 30 ans, avant que Tavernier leur en offre la possibilité). "La guerre sans nom", titre particulièrement judicieux, qui indique rigoureusement là où le bât blesse.

Le silence, le désaveu, le refus de nommer et d’inscrire dans la mémoire, sont les ressorts de tout traumatisme, et l’origine de leur inexorable répétition (ce qu’on retrouve aussi bien à l’échelle de la pathologie familiale).

On peut ainsi considérer que le défaut de symbolisation n’est pas seulement le fait d’un "sujet monadique" privé de certaines capacités ou aptitudes, mais plutôt l’effet d’un discours institutionnel qui l’exclut.

L’institution ne remplit plus son rôle de garantir l’ordre symbolique à travers les représentations qu’elle produit (discours, cérémonies, rituels de commémoration, lois, ...). L’institution défaille à sa mission essentielle qui est de prendre à son compte, et sur la scène qui lui est propre (la scène politique, religieuse, mais aussi administrative...), les opérations symboliques fondatrices qui assurent la perpétuation de la mémoire et l’inscription du sujet dans une filiation. Bref, l’ensemble des procédés qui vont garantir qu’une Loi existe à laquelle tous les sujets sont soumis, et qui assure en retour la pacification de la communauté sociale.

Une politique d’assimilation dépassée : l’exemple français

Pour revenir au problème du traitement politique de la migration, comment ne pas s’étonner qu’en France, un discours officiel basé sur l’assimilation et le seul droit des individus se perpétue, en contradiction flagrante avec les réalités actuelles de la société française, et même en contradiction avec l’évolution de diverses juridictions et administrations, qui, confrontées à des questions pragmatiques, rendent des jugements dont la référence n’est plus l’assimilation de l’individu, mais plutôt une certaine reconnaissance des minorités dans leur diversité culturelle ? Le discours officiel français campe obstinément sur cette position : les minorités n’existent pas en France.

Quelques exemples (tirés de l’article de Norbert Rouland, Le Monde Diplomatique, Octobre 93) : la validation par le Conseil constitutionnel du statut de la Corse ; la promotion des langues locales et régionales par l’Éducation Nationale ; un début de reconnaissance du mariage polygamique des étrangers par des jurisprudences parallèles du Conseil d’Etat et de la Cour de Cassation ; la réinterprétation du principe de laïcité par le Conseil d’Etat qui, en Novembre 1992, a rendu possible le port à l’école par les élèves de signes distinctifs de leurs appartenances religieuses. La société française, au niveau du discours politique officiel, semble en panne d’imagination ou de courage, incapable d’inventer des représentations qui garantissent le pacte social. Que peut-on attendre par ailleurs des modifications du Code de la Nationalité et de l’obligation faite aux enfants d’étrangers de choisir ? Que signifie une telle dérobade, le refus de l’Etat d’endosser la responsabilité symbolique de l’accession à la citoyenneté ? Qu’en attendre, sinon une exclusion encore accrue ?

Autrement dit, dans ce contexte, les institutions de la société d’accueil ont à répondre à une demande de mise en ordre symbolique. L’ébranlement des repères, au sens cette fois des idéaux, est la conséquence inévitable de la réalité de l’exil ou de la migration. L’exil contraint le sujet à remanier les images idéales qui le soutenaient dans son pays. La confrontation entre la réalité difficile, parfois misérable, et les idéaux traditionnels ou apportés avec soi, le force à remettre en question sa propre image, c’est-à-dire l’image qu’il donne de lui aux autres, à ses enfants par exemple, en si grand contraste avec l’image qu’il voudrait leur donner. Ce décollement forcé, cette vacillation imaginaire explique la rétraction narcissique observée dans ces moments de crises. Or l’évolution de ces crises ne dépend pas seulement des ressources du sujet, mais aussi des moyens symboliques que l’on met à sa disposition pour qu’il s’y retrouve, pour qu’il reprenne une place sociale digne. Il s’agit là de tous les degrés de sa reconnaissance en tant qu’être humain.

Défaillance institutionnelle et convocation de la figure paternelle : la communauté ne peut qu’être "négative"

L’ébranlement de la Référence, ou sa perversion, au sens où nous avons tenté de la dégager, éclaire un élément psychopathologique quasi-constant chez les migrants que nous rencontrons. Pratiquement tous, à un moment ou un autre de leur psychothérapie, font appel à une figure paternelle effrayante, féroce et intouchable. Que le père réel ait été effectivement un monstre d’autorité ou de froideur n’est pas le problème. Une interprétation culturaliste qui privilégie l’exotisme des patriarches orientaux est insuffisante. Ce point est structuralement, c’est-à-dire logiquement, lié à la problématique du traumatisme et de la référence défaillante. Le sujet traumatisé se trouve directement aux prises avec la question cruciale de son intégration dans l’ordre humain et social. Il est plongé dans une extrême solitude ; le traumatisme livre l’homme à la sauvagerie à l’état brut, à la cruauté du réel. Freud nous a laissé le mythe de la horde primitive pour méditer ces questions (Voir "Totem et tabou"). La pacification des frères ne peut advenir qu’après le meurtre du Père, grâce au travail de deuil et à la culpabilité qui en résulte, indéfectiblement liée à la transgression de la Loi. L’expérience du traumatisme confronte un homme démuni à l’horreur du réel, ce dont on peut sans doute avoir une idée à partir de la tragédie grecque. Un temps d’avant les monothéismes et l’avènement du sujet au sens moderne, un temps où la mort n’était semble-t-il pas liée à la culpabilité (Voir Rosolato, 1969).

Dans une telle situation, les représentations fondatrices de l’ordre symbolique sont convoquées. La figure paternelle fait irruption car, pour échapper à la mort sociale, pour ne pas demeurer un mort-vivant, le sujet est - pour des raisons de structure - sommé de tuer à nouveau symboliquement le Père. Ce fantasme archaïque de meurtre explique sans doute la férocité surmoïque sous les traits de laquelle les figures paternelles font retour.

La Référence et la Loi symbolique se fondent ainsi sur une mort, un deuil, autrement dit une Absence. La vacillation de la Référence, c’est aussi cela : le refus ou le désaveu de l’Absence qui fonde la possibilité de la vie sociale. Ceci pour bien marquer que les traits de reconnaissance identitaires, (intra-ethniques, raciaux, religieux, nationalistes, etc), ne peuvent constituer les fondements symboliques d’une communauté. Il serait plus utile de réfléchir à ce terme de "communauté négative" proposé par George Bataille et repris par Maurice Blanchot dans son ouvrage "La communauté inavouable".

EN GUISE DE CONCLUSION

La perversion du langage : traumatisme et "ultramodernité" [J’emprunte cette formule à Pierre Legendre] industrielle

Il existe encore une forme plus pernicieuse de perversion du symbolique, une manière crapuleuse de tricher avec les mots pour tuer la possibilité même de langage.

Une récente table ronde consacrée à l’intolérance, à la xénophobie et à l’antisémitisme, rassemblait il y a quelques temps à Strasbourg quelques français et des hommes politiques russes. L’un des premiers arguments entendus - il ne s’agit évidemment pas d’un argument - fut le suivant : "et que faites-vous de l’intolérance à l’intolérance ?" Cela nous est familier. L’extrême-droite utilise chez nous les mêmes procédés pour contrer ses adversaires : elle les accuse de "racisme anti-racistes". A ce compte, on peut dire tout et n’importe quoi, et surtout, plus rien n’a aucun sens. On peut renvoyer dos à dos les arabes et les racistes, les nazis et les juifs, et la liste peut être indéfiniment complétée, sur le mode du "face à face" médiatique, c’est-à-dire du duel, qui conduit à une équivalence généralisée des énoncés. Tout vaut tout et n’importe quoi. Ce n’est pas un débat d’arrière-garde destinée à nourrir la nostalgie des bonnes vieilles valeurs, c’est précisément le danger le plus grave qui menace nos sociétés, ou même la société mondiale en tant que les médias l’homogénéisent à grande vitesse.

Or il s’agit très exactement ici de ce que la psychanalyse nomme perversion : le déni de la Loi, le refus d’admettre son existence même. Car le problème n’est pas de mettre ou non dans un même sac nazis et résistants sous prétexte qu’ils utilisent tous deux des armes, la question soigneusement éludée par le discours pervers est celle-ci : au nom de quoi se battent-ils ? Quelle valeur, quelle Référence légitime le combat ? La formule du "Au nom de" est parfaitement généralisable et permet d’interroger toute décision politique [ Sur cette formule, voir Legendre, par exemple dans ses Leçons VII, passim]. Le rôle de la politique est de ne pas faire suivre cette formule de n’importe quoi, et de ne pas pousser au délire en la méconnaissant.

Cette manière perverse d’escamoter la Référence, cette nouvelle forme de "malaise dans la civilisation", est à la source d’effets subjectifs qui restent encore à décrire, mais qui ont un rapport direct avec la pathologie traumatique telle que nous l’avons présentée. (et aussi, sans doute, avec ce qu’on peut regrouper sous la rubrique "des pathologies de l’acte"). C’est un des sens du "traumatisme ordinaire" dont nous parlera Alain Bihr au cours de l’année.

Bertrand PIRET, novembre 1993 [7].

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MOREAU M (1941-1942) La question des névroses traumatiques et des névroses de guerre dans son état actuel. Journal Belge de Neurologie et de Psychiatrie, vol 41-42, pp 97-124.

ROSOLATO G (1969) Perspective de la mort dans la tragédie, in Essais sur le symbolique, Gallimard.

Collectif : Psychiatrie, psychothérapie et culture(s), Tome II, année 1991-1992, Parole sans frontière éds, Strasbourg

[1 Ce travail est le fruit d’un groupe qui s’est régulièrement réuni au cours de l’année 92-93 autour de cette question du traumatisme et qui comprenait : Jean-Marie Heinrich, Ahmet Kaptan, Fatih Karaman, Karim Khelil, Nicole Klein, Pierre-Stanislas Lagarde, Bertrand Piret, Ana Podjarny, Osman Turan, Hugo Urrestarazu. L’intervention a été précédée de la projection de "L’effroi des hommes" (1992), film de Jean-Bernard ANDRO. Ce film documentaire se base sur des témoignages recueillis dans différents contextes : victimes d’attentats, combattants hantés par la guerre qu’ils ont livrée, victimes de catastrophe naturelle, entre autres. Il fait le point d’une manière particulièrement fine sur cette entité trop méconnue qu’est la névrose traumatique, et sur les mécanismes qui sont à son origine. "L’effroi des hommes" a obtenu la mention spéciale du jury au 3° festival du film, du livre et de la communication médicale (Deauville 1992).

[2Voir pour cette discussion le rapport de psychiatrie à propos des Névroses Traumatiques au Congrès des médecins aliénistes et neurologistes de France et pays de langue française de 1954, par Hécaen et Evrard

[3Voir sur cette question les remarques de Pierre Legendre in Jouir du Pouvoir, pp. 188 ss, ainsi que pp. 218 ss.

[4Voir la description princeps de FÉNICHEL (1938) et des remarques plus contemporaines in BARROIS (1988).

[5Ce dernier aspect clinique serait à approfondir à partir de plaintes comme les lombalgies par exemple, et des "métaphores" machiniques puisées par les patients dans le monde du travail, etc). Voir aussi à propos des lombalgies BURLOUX (1985)

[6 Cf. les constatations similaires de Lucien ISRAËL et DOREY dans un cas de névrose traumatique : ISRAEL L et DOREY R (1960) Une névrose traumatique aiguë. Traitement psychothérapique. Cahiers de psychiatrie, n°14, pp. 77-89

[7Bertrand Piret est psychiatre et psychanalyste à Strasbourg