jeudi 5 août 2004, par
REFLEXIONS SUR UN AN DE PRATIQUE TOULOUSAINE
Arrivé à Toulouse en novembre 2000 pour une installation de psychiatre libéral, je me suis parallèlement mis en contact avec le CMSSM, Comité Médico-Social pour la Santé des Migrants, association ayant pour vocation de promouvoir un système de santé pour les étrangers de qualité équivalente à celui du service public, tant au plan médical que social et psychique. J’y interviens donc trois demi journées par semaines depuis février 2001. En outre, le Professeur Schmitt du CHU de Toulouse a bien voulu mettre à ma disposition une vacation pour créer à l’hôpital une consultation de psychiatrie interculturelle, ouverte aux patients hospitalisés mais aussi patients ambulatoires, et qui se complète d’un temps de formation destiné aux internes. Je me consacre donc, pour environ la moitié de mon temps de travail, à recevoir des patients étrangers et migrants.
J’ai ainsi voulu mettre à profit l’expérience de trois ans de policlinique strasbourgeoise en ce qu’elle m’avait apporté de richesse de rencontre et d’échange tant avec les autres praticiens, qu’avec les patients, et plus spécialement ceux qui nous étaient adressés par divers organismes s’occupant de patients migrants. C’est à leur contact, me semble-t-il aujourd’hui, que j’ai pu aiguiser ma curiosité, et à travers les mille questions qu’ils me posaient à leur insu, m’ouvrir à une autre dimension de la clinique qui n’est inscrite dans aucun manuel, mais qui est une rencontre avec l’altérité, et au-delà avec mon désir de thérapeute. En effet, bien qu’il faille ici spécifier la dimension interculturelle de mon intervention, qui vient souligner le clivage du discours qui me soutient dans mon rapport à l’autre en tant que venu d’ailleurs, d’un autre lieu, autre culture, ce clivage ne me paraît pas devoir être figé dans cette spécificité, catégorie d’ordre ethnologique, mais plutôt venir représenter, à la manière d’une métaphore, tout clivage, tout rapport symbolique qui nous lie et nous sépare dans notre rapport à l’autre, interlocuteur ou patient, et qui fait qu’il peut y avoir rencontre. En effet, les signifiants qui soutiennent un discours de type interculturel, sur l’autre, fût-il étranger, doivent rester tels, pour renvoyer cette étrangeté à la surprise d’un autre signifiant, d’une rencontre, y compris avec ce qu’il y a d’étranger en nous. Si ce jeu de signifiants se bloque si la chaîne des associations se rompt, il ne reste plus alors que des signes, instruments d’un discours culturel et culturaliste renvoyant sans cesse l’étranger à sa propre étrangeté, et nous dispensant de nous confronter à la notre. C’est pourquoi je considère qu’il n’y a aucune spécificité d’ordre éthique venant cloisonner mes demi journées d’hospitalier, d’associatif et de libéral, et que si je prends la peine de les dissocier aujourd’hui devant vous, ça n’est pas pour pointer et pour stigmatiser la différence, pour tenir un discours sur l’étrangeté de l’étranger, se soutenant d’une différence d’ordre nosographique, ou ethnologique établie, à verser au catalogue de type DSM et au cabinet des curiosités, mais bien plutôt pour tenter de percevoir ce qui, de cette étrangeté, parfois violente et inquiétante, vient questionner l’intimité de nos fantasmes transférentiels et leur propre étrangeté, au delà des obstacles imaginaires générés par la différence, culturelle, ethnique ou linguistique.
Toutefois, peut-on pour autant dire qu’il n’y a aucune spécificité à la rencontre de patients migrants ? Je ne le crois pas. En effet, le déplacement géographique caractérisant l’exil, franchissement de frontière, déplacement en dehors d’une aire culturelle, du lieu de nos origines, de nos ancêtres, est avant tout à entendre comme une « sortie hors de soi », un excentrement de nos attaches, de nos repères, une mise en tension des montages symboliques nous liant au social, nous instituant en sujet, c’est-à-dire assujettis à des valeurs, des croyances et des mythes fondateurs que nous partageons avec nos semblables, nos concitoyens, nos frères, et avec lesquels nous sommes dans un rapport signifiant et subjectivant. Les travaux d’anthropologie dogmatique de Pierre Legendre par exemple, nous enseignent que le sens que nous donnons communément à notre vie, jusque dans son quotidien le plus prosaïque, n’est possible que si la société dans laquelle nous évoluons, de laquelle nous nous réclamions, ait quelque chose à dire, à nous renvoyer, des mythes fondateurs qui nous soutiennent, nous liant et se portant garante d’une continuité symbolique représentée par ce que véhiculent les lois d’un pays, les institutions, les us et les coutumes, et nous permettant finalement de nous inscrire dans un processus de filiation. C’est seulement à ce prix que peut se dégager un espace libre, que peut se concevoir une temporalité où, presque de surcroît, nous puissions assumer de vivre, c’est-à-dire d’élaborer et de soutenir un imaginaire qui soit en rapport avec la réalité.
La fréquentation de patients migrants, l’expérience clinique de la mise en tension de ces rapports symboliques avec l’institutionnel vient interroger les limites de la constitution de la subjectivité dans ses rapports avec le réel. En effet, le lien symbolique permettant la mise en adéquation du registre imaginaire avec une réalité pouvant ainsi devenir « vivable », praticable dans « l’ici et le maintenant », s’il se distend, s’il se rompt, risque d’introduire une solution de continuité séparant l’individu de ses racines, le rendant étranger à lui-même et au monde auquel il vit, provoquant l’effraction de réel devenu incompréhensible et obsédant, en un mot traumatique, projetant ces patients dans un non lieu intrapsychique où la pulsion n’a plus d’autre objet qu’un corps vécu lui-même comme étranger, lieu de déchaînement d’une pulsion de mort devenue omniprésente.
Ainsi en est-il de ce patient que je reçois régulièrement depuis plusieurs mois à la consultation, adressé par son médecin traitant pour « dépression ». Algérien arrivé en France depuis plus de trente ans, faisant partie de ce qu’on appelle l’immigration économique, il vit dans un studio de banlieue et touche le RMI depuis son licenciement de l’entreprise en bâtiment pour laquelle il travaillait depuis plus d’une dizaine d’années puisqu’il n’avait pu être reclassé quand il avait obtenu de la COTOREP un barème d’invalidité, ne lui donnant toutefois pas droit à une pension, dans les suites de malaises étiquetés d’épileptiques. Ces malaises le prenaient à brûle pourpoint, et consistaient en une chute après un violent mal de tête avec des vertiges. Progressivement, la vie de ce patient s’est réduite au strict minimum vital, se coupant à la fois de ses amis exilés qu’il ne comprend pas et dont il se sent toujours plus éloigné, mais aussi de sa femme et de ses enfants restés au pays, et dont il n’a jamais voulu qu’ils le rejoignent tant il désapprouve l’éducation que les enfants reçoivent ici. Au total, ce patient ne se reconnaît plus, ni en Algérie, pays de ses origines à jamais perdues, et qu’il n’est même plus capable d’évoquer sous forme de souvenir d’enfance, tant ceux-ci sont incongrus par rapport à la réalité algérienne contemporaine, ni en France, terre d’exil qu’il habite mais où il n’a jamais vécu, et qu’il ne comprend pas plus. A ce sentiment d’étrangeté et d’hostilité du monde environnant, vient répondre un sentiment d’aliénation d’un corps qu’il ne peut plus maîtriser, au moins le temps des « crises », et qui le précipite dans un espace intemporel de repli et d’attente d’une manifestation de cette étrangeté radicale qui le cerne et qui l’assiège de l’extérieur comme de l’intérieur, le privant de toute liberté, conséquence du choix de fuite qu’il a fait et de la position de déni dans laquelle il se trouve. Il faudra pour ce patient qu’une main soit à nouveau tendue, sous la forme d’une prise en charge médico-sociale destinée à réévaluer son barème d’invalidité COTOREP, lui ouvrant les droits d’une Allocation Adulte Handicapé, mais aussi de nouvelles possibilité d’identification à un statut socialement reconnu, pour lui permettre de se retrouver et de se reconnaître dans la société dans laquelle il vit. Il lui faudra en outre l’occasion du décès d’un oncle pour retourner en Algérie et renouer des liens avec sa famille, réoccupant sa place en prenant la direction des travaux de réfection de la maison familiale après les inondations. Il s’agit bien pour ce patient d’un renouement de liens distendus et interrompus faisant qu’il n’était déjà plus maître chez lui, jusque dans son propre corps, alors qu’il construisait la maison des autres. La réappropriation d’une dimension temporelle qui lui permette de redémarrer son histoire, le dégageant d’un quotidien hostile et vécu comme persécuteur, passait par un événement qui fasse acte, c’est-à-dire qui crée un « précédent », avec un avant et un après, qui ouvre une brèche dans le mur institutionnel qui le repoussait jusque là, faille à partir de laquelle il puisse nouer à nouveau quelque chose de lui-même, de son parcours, de son histoire, vivre au présent dans un pays hostile jusque là. Actuellement, ce patient vient régulièrement évoquer sa situation en France, ses enfants devenus grands qu’il ne connaît pas, et sa femme, qu’il envisage de faire venir ici, son cousin, venu en France avec lui et qui a choisi une autre voie, ce qu’il lui a permis de fonder un foyer et de doter ses enfants d’un avenir et d’une profession, ce qu’il vit avec ambivalence. Ce qu’il se passe maintenant pour lui, à travers les méandres de la psychothérapie, c’est une réappropriation progressive de son histoire, de ses choix, ce qui ne le cantonne plus dans la position passive d’objet du destin, de déchet d’une greffe transméditerranéenne qui n’aurait pas prise. Le passif de trente ans d’enfermement peut enfin être réinvesti, pas à pas, de façon lente et parfois douloureuse. Il est à noter que les « crises », les « absences », semblent s’être notablement espacées laissant la place à un état de veille et d’expectative anxieuse, qui je l’espère, s’estompera avec le temps. Cette psychothérapie dans les détails de laquelle je ne suis pas rentré, mais qui se déploie de semaine en semaine n’aurait été possible sans cette mise en acte initiale de notre désir de thérapeute, médecin généraliste, assistante sociale, psychiatre, véritable passage à l’acte, puisque ayant été vécue par le patient de façon passive mais venant à la rencontre de son désir à travers la réparation symbolique qu’elle pouvait introduire, et à laquelle quelque chose de lui semble avoir fait écho puisqu’il se permet à nouveau, après trente ans, de reprendre la parole.
Il me semble avoir dégagé, à travers cet exemple, une des spécificités de la prise en charge des patients migrants, et par la même, la justification d’un travail en réseau, qui est la possibilité d’une mise en acte de notre désir de thérapeute, sur une scène institutionnelle mais aussi transférentielle.
Il s’agit tout d’abord de la mise en place d’un dispositif qui soit plus à même de prendre en compte la souffrance psychique de ces patients tant il est vrai que le statut d’étranger peut en soi constituer un obstacle et un facteur d’exclusion et de précarité. En effet, l’existence depuis une vingtaine d’années de l’association toulousaine dans laquelle je travaille, ne se justifie que par l’absence des pouvoirs publics, et notamment de l’hôpital, sur le terrain de la santé des migrants, mission qui pourtant lui était dévolue au titre de la prise en charge des patients précarisés. L’institution publique, comme c’est souvent le cas, n’a pas su penser la différence au-delà de l’universalisme laïc et républicain, tout à fait louable par ailleurs, qui la caractérise. Le service public, hospitalier et administratif, qui est naturellement l’interlocuteur privilégié des étrangers migrants arrivant en France, semble en effet avoir du mal à penser les obstacles suscités par la différence, tout d’abord linguistique : le CHU toulousain ne disposait pas, jusqu’à présent, d’un service d’interprétariat qualifié, se contentant d’une traduction aléatoire par des agents hospitaliers polyglottes recensés et intervenant de façon ponctuelle et bénévole, quand il n’était pas fait directement appel à l’entourage familial des patients. En outre, une structure aussi importante ne laisse pas de place à l’expression de la différence culturelle, ne se donnant tout simplement pas la peine de la penser.
Il m’est arrivé d’avoir à intervenir dans un service d’endocrinologie pour un patient dépressif et anorexique, dont le diagnostic s’est vite clarifié en se donnant la peine de l’écouter un tant soit peu. En effet, il s’agissait d’un vieux monsieur d’origine turque, en France depuis plusieurs dizaines d’années, et dont la décompensation diabétique avait motivé une hospitalisation, véritable exil pour lui car il sortait pour la première fois d’un milieu familial protecteur et traditionnel. Dans ce service, il avait la réputation auprès des infirmières d’être un « emmerdeur », un empêcheur de tourner en rond, quelqu’un « qui ne veut pas comprendre que c’est pour son bien qu’on fait tout ça ». En fait, ce patient se trouvait confronté pour la première fois à la gastronomie française, dans sa forme particulièrement rébarbative de la cuisine de collectivité, lui qui n’avait jamais fait voyager ses papilles gustatives, n’étant jamais sorti de son milieu familial durant toutes ces années. Il avait donc l’impression qu’on « lui servait de la merde », selon son expression, ce qui l’amenait à penser en outre qu’on le « prenait pour de la merde », ce d’autant plus que des infirmières, vraisemblablement perverses, sous le prétexte du régime diabétique, lui retiraient de dessous le nez les plats traditionnels qui le faisaient saliver et que lui ramenaient sa famille pleine de sollicitude. Ce patient turc, furieux mais pas du tout anorexique ni dépressif, était donc en train de mourir de faim !
Cet exemple clinique caricatural prêterait à rire s’il ne mettait en évidence une limite du discours médical, qui est justement celle du déni de la différence, comme point d’appel du discours pervers sur l’étranger. On voit bien ici la jouissance perverse qui se soutient de ce déni, et qui peut au-delà aider à colmater les vacillements narcissiques d’un Moi défaillant par des mécanismes identificatoires de nature collectifs, corporatistes voire nationalistes. Ce jugement et cette attitude rejoignent ce que nous racontent certains patients de leurs rapports avec les administrations, où leurs questions semblent délibérément écartées et incomprises par leur interlocuteur de guichet, restant lettre morte, une demande d’explication de leur part suscitant chez ces fonctionnaires une réaction agressive et la remarque en aparté « qu’ils ne seront jamais comme nous ». Je pense que cette lettre morte laissant sans adresse la requête d’un interlocuteur, l’excluant par là même du discours, c’est là le début du racisme. A vouloir à tout prix ne pas voir la différence, à s’enfermer dans du semblable, dans du « même », on fabrique de l’incompatible, de l’incongru, du radicalement différent, voire de « l’allogène » et du non assimilable, cette monstration de l’hétérogène servant à renforcer les fantasmes d’homogénéité de nos origines, voire, de pureté de la race.
C’est pourquoi je pense que la différence culturelle, qu’il ne s’agit pas de nier car elle s’exprime et se manifeste cliniquement, n’est jamais réductible à une catégorisation d’ordre ethnologique. Celle-ci quand elle s’applique à l’individu, même douée de bonnes intensions comme dans les théories culturalistes, sert en dernier recours à river l’individu dans un déterminisme, qu’il soit ethnique, culturel, biologique ou racial, le dépossédant au nom de ce déterminisme de toute liberté d’être le sujet de son discours et de sa propre histoire, l’exilant littéralement dans le pays de ses origines, origines d’ailleurs douteuses et imaginaires, ayant plus à voir avec l’objet de nos fantasmes d’ethnologues biens intentionnés où d’occidentaux post-colonialistes qu’avec le vécu de « l’aborigène » en question, et venant finalement accentuer les effets psychiques de l’exil.
En outre, et comme les exemples cliniques que je viens de donner le montrent de manière explicite, ces théories viennent alimenter le racisme et la xénophobie. En effet, dire de quelqu’un qu’il est radicalement différent, et au delà, qu’il ne pourra jamais être comme nous, c’est le réduire singulièrement en l’identifiant à un trait, ethnologique ou culturel (son inscription dans une lignée généalogique, son rapport à la culture, qu’elle soit cosmogonique ou gastronomique, ses goûts et ses couleurs), mais aussi en franchissant un pas de plus qui, nous le savons, a abondamment été franchi dans l’histoire, choisir un trait morphologique (sa couleur de peau ou la courbe de son nez), voire, en fabriquer un en l’affublant d’une étoile jaune quand les démonstrations morphologiques ne sont pas assez probantes, et quand l’autre est trop proche du même. Il suffit enfin d’ériger ce trait au rang de fétiche, réalisant une coupure radicale et absolument étanche avec l’autre, et dont la fonction essentielle est de nous en préserver dans notre pureté. Car ce dont il s’agit dans le racisme, l’enjeu primordial de ce discours pervers, c’est bien de préserver à tout prix le fantasme d’une pureté originaire, où l’on retrouve là encore un déni, celui du métissage de nos origine, du seul clivage qui ne puisse t être franchi, celui de la sexuation. C’est ce qui faisait dire à Lucien Israël que le racisme est avant tout, et en dernier lieu, un sexisme, un déni de la différence sexuelle.
C’est ce qui explique qu’au delà de la spécificité de prise en charge que peuvent requérir certains patients migrants, nécessitant que soit présent et concomitant, sur un même front, l’aspect médical, social et psychologique, destinée à les désenclaver de cette limite, de ce « non lieu » où les cantonne leur exil, il nous semble particulièrement important de mettre en acte cette réflexion d’ordre éthique et de la poursuivre par un parti pris d’ordre « politique », c’est-à-dire de nous donner la volonté et les moyens de mettre en scène notre discours associatif dans le champs institutionnel, sans toutefois dépasser le cadre de nos compétences dans un militantisme individuel, ce qui risquerait d’entamer notre crédit auprès des interlocuteurs. Jean-Claude Guiraud, le président et membre fondateur du Comité Médico-Social pour la Santé des Migrants, qui en son temps fut rôdé dans l’art de l’agit-prop, résume cette position par un mot d’ordre, un slogan caractérisant l’esprit qui anime l’association : Réfléchir, Agir, Infléchir. Tant il est vrai que la constitution de groupements interdisciplinaires réunissant des professionnels mus par une ligne éthique commune et dont le discours a le même objet et la même adresse, est seule capable de peser suffisamment pour mobiliser l’inertie des pouvoirs publics et des administrations, pour s’opposer aux discours ambiants et officiels, souvent creux et consensuels et dont l’objet est le plus souvent de ne pas froisser les susceptibilités et d’accommoder l’existant à une nouvelle sauce. Il faut être en nombre pour pouvoir faire changer les mentalités, pour que les choses bougent. En outre, le regroupement associatif permet aussi d’être présent sur plusieurs fronts de manière à préserver et à renforcer nos acquis.
Mon arrivée étant trop récente au sein du tissu médico-social toulousain, je ne saurais détailler l’historique des combats menés depuis plus de vingt ans par le Comité. Il s’agit en fait d’un regroupement associatif important puisqu’il compte une cinquantaine de salariés. A l’origine, l’association s’appelait ATS, Aide Tziganes Solidarité, et s’est créée autour d’un groupe de bénévoles désireux de réduire les facteurs d’inégalités aboutissant à l’exclusion et à la fixation marginale des populations tziganes, en grand nombre dans la communauté toulousaine. Très longtemps restés seuls sur le terrain, ils se sont progressivement imposés comme interlocuteurs privilégiés, notamment avec le secteur, allant parfois jusqu’à devenir des médiateurs entre les pouvoirs publics et la communauté tzigane, essayant d’éviter le double risque que cela comporte, de s’identifier à la communauté représentée, et de parler à sa place, substituant les désirs de l’association aux siens. L’activité de l’association s’est alors élargie et diversifiée vers la prise en charge des patients étrangers et migrants quelque soit leur origine, et le « Comité » a alors été créé. Celui-ci existe aujourd’hui autour de plusieurs pôles : une consultation de médecine générale, hebdomadaire et gratuite, une permanence d’accueil social, et une consultation psychologique et psychiatrique dont je fais partie. A ces structures s’ajoute un groupe d’éducateurs travaillant dans certains quartiers, proposant une écoute et une aide notamment aux mères d’enfant en bas âge, travaillant avec les centres de PMI. Au fil des ans, l’association a su créer ou s’intégrer à des réseaux extérieurs à elle, notamment en développant des liens avec d’autres associations comme Amnesty International, ainsi que la CIMADE, ce qui permet une prise en charge plus adaptée des demandeurs d’asile et des victimes de torture. Enfin, le réseau APESAR, qui existe depuis dix ans, réunit de manière mensuelle différents partenaires intéressés par des questions comme celle de l’exil, qu’ils soient médecins, psychologues et psychiatres, psychanalystes, mais aussi ethnologues, juristes, ou éducateurs de foyers d’accueil ou de centres d’hébergement, et propose une discussion et une réflexion autour de l’exposé d’un des intervenants.
Comme je l’ai souligné, l’association est une très grosse structure, et les projets qu’elle porte sont nombreux et ambitieux, souvent chronophages, et nécessitant une mobilisation de tous les instants, tant des travailleurs associatifs que des différents partenaires. Qui plus est, les problèmes de communication et de « transversalité » entre les différents pôles de l’association ne sont pas des moindres, et les débats vont bon train quant à l’élaboration de ce qui serait un discours associatif commun, à vocation politique, c’est-à-dire destiné à s’inscrire dans les creux et les manques du discours institutionnel, comme une alternative cohérente au discours ambiant et qui dépasserait les sensibilités individuelles. Les réunions sont nombreuses, et parfois houleuses. Toutefois, c’est à ce prix qu’il existe actuellement sur Toulouse une mobilisation des différents partenaires institutionnels, de plus en plus nombreux puisque l’hôpital, qui pourtant avait jusque là la réputation de constituer une masse d’inertie très difficile à faire bouger, prend de plus en plus d’initiatives et une part de plus en plus active sur la scène interculturelle.
Pour exemple, voici les projets les plus récents soutenus par le Comité :
depuis un an, l’association est engagée dans un projet visant à la constitution d’un groupe d’interprètes formés et rétribués en tant que tels, c’est-à-dire identifiés à un statut précis et pouvant de ce fait s’inscrire dans le cadre éthique et déontologique d’une consultation médicale ou psychothérapique, un peu sur le modèle du groupe de Migration Santé Alsace, et destiné à devenir prestataire de service de différentes institutions, dont l’hôpital, mais aussi d’associations comme le SSAE, Amnesty International et la CIMADE, ou différents foyers d’accueil et centres d’hébergement ;
depuis quelques mois le FAS a mandaté le Comité pour une enquête destinée à évaluer les conditions de vie dans un foyer SONACOTRA, ce qui a permis à une équipe, non sans mal, de pénétrer dans ce lieu jusque là complètement opaque et d’en relever certains disfonctionnements institutionnels. Ce projet devrait aboutir à la production d’un rapport destiné à l’autorité de tutelle, visant à des modifications notables du fonctionnement institutionnel, et surtout, à un désenclavement et à une amélioration des conditions de vie des populations, hébergées souvent dans des conditions « provisoires » depuis plusieurs dizaines d’années ;
enfin, l’équipe de la consultation psychologique et psychiatrique, composée de trois psychologues cliniciennes, d’une pédopsychiatre et d’un psychiatre, se trouvant submergée par la demande et ne pouvant y faire face sans nuire aux suivis psychothérapiques en cours, tente de développer un partenariat avec les différents secteurs de manière à pouvoir réorienter les patients vers le service public, ce qui désengorgerait la consultation, et ce qui nous permettrait en outre de mobiliser plus de praticiens hospitaliers, qui restent jusque là peu concernés par les spécificités de prise en charge de ce type de patient. Ce projet pourrait permettre de créer en plus un poste de coordinateur de réseau pour le Comité.
Comme on dit, « l’occasion fait le larron », et en ce moment, à Toulouse, les pouvoirs publics semblent particulièrement enclins à soutenir et à financer les projets associatifs ayant trait à l’aide des patients précarisés, peut être s’agit-il là de l’expression symptomatique d’une certaine culpabilité. Je fais allusion aux événements du 21 septembre qui ont tristement concurrencés ceux de New York, survenus juste dix jours avant, et que chaque toulousain avait en mémoire au moment où il dévalait les escaliers pour sortir avant que ça ne s’écroule.
Fort heureusement, peu d’immeubles se sont écroulés, encore que..., par contre, c’est à un effondrement général, instantané et durable du tissu social que l’on a assisté ce jour là, à l’échelle de toute une ville.
Effondrement instantané, car chaque toulousain s’est retrouvé complètement isolé, livré à lui-même, coupé de tout lien avec le reste du monde durant une demi journée : coupure des lignes téléphoniques, embouteillage généralisé, aucun accès aux soins, paysage d’apocalypse dans les quartier, enfants seuls le visage en sang courant sur les places à la recherche de leur mère, inepties des pouvoirs publics recommandant des mesures de confinement à des gens devenus instantanément sans abris, rumeurs publiques contradictoires et successivement démenties, prétendant que le nuage qui s’abat sur nous est composé de gaz moutarde. Détail pittoresque autant que piquant, l’hôpital psychiatrique Gérard Marchand, qui n’est séparé de l’usine AZF que par la route d’Espagne, n’a été secouru qu’en fin d’après midi, l’explosion ayant eu lieu le matin à 10 heures 15. Alors que la majorité des bâtiments étaient rasés, on a vu des patients hospitalisés venir en aide aux riverains et les réconforter. Comme d’habitude dans l’histoire, la population asilaire, puisqu’il faut bien l’appeler comme ça, a été encore une fois oubliée, voire sacrifiée.
Effondrement durable enfin, car les blessures de la ville ne se sont pas encore toutes refermées, du moins dans les banlieues. Beaucoup de toulousains ont passé l’un des hivers les plus rigoureux des cinquante dernières années, sans fenêtre ! Mais les effets les plus durables, d’après moi, ne sont pas physiques. Ils résultent plutôt de la brèche ouverte dans le tissu social laissant la place à ce qui faut bien appeler la crudité et l’horreur d’un réel insensé, et mal suturé par le discours officiel, souvent hésitant et contradictoire, donnant l’impression d’une tentative de mise en scène institutionnelle truquée et mal ficelée, sous-tendue par des histoires de gros sous. J’ai toujours entendu les vieux toulousains, bien avant l’explosion, parler, de manière presque conjuratoire, de l’ONIA (c’est l’ancien nom du cite AZF), et que un jour, on verrait bien, que ça allait nous « péter dessus ». Comme quoi, le bon sens populaire repose sur quelque chose.
Comme toujours, c’est les populations les plus précarisées qui s’en sont le moins bien tirées, et notamment les immigrés, parce que, bien sur, concentrés en majorité dans les quartiers limitrophes, mais surtout parmi eux, ceux qui étaient le moins bien ancrés dans le tissu social et culturel, je pense aux demandeurs d’asile, persuadés d’avoir atteint un havre de paix en arrivant en France, et que l’explosion, s’il en était besoin, a ramené aux moments traumatiques de leur parcours, ce qui explique d’ailleurs la nette affluence de consultations ces derniers mois
Il y aurait d’ailleurs beaucoup à dire sur la mobilisation des pouvoirs publics dans les suites de la catastrophe. Au plan médico-psychiatriquetoutd’abord,ona assisté à une participation massive et spontanée du milieu médical toulousain qui s’est mis à disposition des pouvoirs publics, et qui dans un premier temps s’est trouvé désoeuvré, en tout cas pour les psychiatres et les psychologues, du fait de l’accès aux soins qui était bloqué, et de l’absence apparente de plan sanitaire d’urgence à mettre en place dans de pareils cas. Par contre, dans les semaines qui ont suivies, les urgences psychiatriques de l’hôpital n’ont pas désempli, effectuant un travail remarquable.
Pour ma part, et sous l’angle certainement étroit et partiel duquel j’ai pu voir les choses, je reste très sceptique sur les applications des théories de la psychiatrie de guerre aux populations civiles, telles qu’elles sont transposées par les pouvoirs publics, apparemment sans réflexion sur les différences de population à laquelle ils s’adressent. En effet, il semble que les cellules de « débriefing » se transforment dans de pareils cas en des centres d’orientation à caractère social, voire en des sortes « d’agoras », ce qui n’est pas inutile, mais plutôt symptomatique, à mon avis, d’une défaillance chronique et déjà ancienne du tissu social, et pour laquelle la psychiatrie se retrouve une fois de plus instrumentalisée par les pouvoirs publics au service d’une théorie de la communication caractéristique du post-modernisme, ne prenant pas vraiment en compte l’individu mais plutôt son aptitude à communiques, à garder le lien « à tout prix », gage d’intégration, et au delà, d’une certaine productivité et rentabilité du système. A ce sujet, il est intéressant d’observer qu’un des effets « positifs » de l’explosion aura été de permettre aux relations de voisinage, dont on dit qu’elles ont été mises à mal par l’irruption de la télé dans les foyers, de se renouer spontanément. Mais il faut dire qu’on était du coup tous passés de l’autre coté de l’écran, de l’autre coté du miroir ! En tout cas, ça n’est pas les consultations de « débriefing » à la sauvette entre deux voitures, dont certains patients se sont plaint, et dont j’ai moi-même failli être victime, par une agent de la sécurité civile, aux intensions voyeuses, voire nécrophile, qui aura permis un rétablissement décisif du lien social... Je ne suis pour ma part pas qualifié, mais je pense qu’un sociologue aurait matière à dire sur ce qui s’est passé ce jour là.
Heureusement pour les autres que la légendaire faconde toulousaine y est allée bon train pour tenter de réparer la brèche, dans des tentatives de reconstructions plus ou moins hallucinatoires, où des missiles tirés d’immeubles voisins se disputaient la vedette avec des hélicoptères mal intentionnés qui tournoyaient sinistrement au dessus des cheminées de l’usine quelques minutes avant l’explosion. Je vous promets qu’on peut entendre ça, encore aujourd’hui, en laissant traîner l’oreille dans les rues et sur les marchés !
En effet, mieux vaut délirer que d’être confronté à une réalité qui dépasse l’imagination. Mieux vaut la marionnette de Ben Laden qui fasse retour dans le réel plutôt que les affres d’un Etat devenu terroriste, mieux vaut un persécuteur désigné qu’un institutionnel devenu fou...
Le monde semble marcher comme ça !
Dr Nicolas VELUT, Strasbourg, mars 2002.
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