mardi 30 mars 2004, par
Il y a quelques mois, alors que Bertrand Piret me demandait un titre pour la préparation de ces journées, je lui proposai « passage de langue et médiation de la parole ». Je ne vous cache pas qu’il m’a fallu du temps avant de pouvoir en tirer quelque chose. C’est dire combien il est difficile parfois de délier une parole, en tout cas c’est comme cela que je l’ai ressenti. Et puis un travail a débuté, celui que je mène depuis 3 mois auprès des demandeurs d’asile et c’est alors que j’ai pu commencer, à partir de cette expérience, à pouvoir dérouler quelques pans.
Cette expérience auprès de ces personnes que l’on nomme demandeurs d’asiles, je la considère comme un lieu de passage et en cela, il s’agit pour moi d’une véritable médiation.
Mais avant de poursuivre, je voudrais m’arrêter un instant sur ce terme de médiation. Qu’est ce donc qu’une médiation ? Le premier dictionnaire que j’ai eu sous la main m’a donné les définitions suivantes : « 1er sens : entremise destinée à amener un accord ; arbitrage ; 2ème sens (DR) : procédure du droit international public ou du droit du travail qui propose une solution de conciliation aux parties en litige ; 3ème sens (PH) : articulation entre deux êtres ou deux termes au sein d’un processus dialectique ou dans un raisonnement ».
Dans ces trois définitions, on parle d’entremise, de conciliation ou d’articulation à l’endroit même d’une scission entre deux plans où l’entente n’est pas possible.
La médiation, ce serait donc ce qui permettrait une certaine forme d’entente, entente comme le fait même d’entendre.
Mais il y a aussi le rapprochement avec média dans le sens de ce qui fait lien, ce qui suppose aussi un certain rapport de distanciation entre les plans car il n’y a du lien que dans la distance. Alors qu’immédiat renvoie plutôt à l’idée d’un certain collage, d’une juxtaposition qui viendrait, du coup et radicalement, forclore toute possibilité de lien.
Si cette expérience, dont je voudrais vous parler, est pour moi une véritable médiation c’est bien qu’elle me permet de faire des ponts dans mes pensées et je l’espère de pouvoir trouver quelques balises dans le champ que je souhaite explorer, à savoir celui de l’Etranger. Et il me semble que la question de l’Etranger, l’Etranger en tant qu’il représente le non-familier, l’inconnu, l’imprévu, est bien le lieu où se pose de façon manifeste le problème de la mésentente, du malentendu, sachant aussi que les frontières, après tout, ne sont jamais là où on les attend, là où on les trace.
Je vous demande maintenant d’imaginer un peu les situations dont je vais vous parler. Vous venez du Nigeria, du Congo, du Kosovo, d’Albanie, de Turquie, de Palestine, d’Afghanistan, de Bosnie, de Côte d’Ivoire... et vous êtes arrivé en France dans la plus grande clandestinité, dans des conditions parfois indescriptibles et sans savoir peut-être dans quel pays d’Europe vous alliez être débarqué. La seule pensée qui vous anime alors c’est l’idée de fuir. Fuir la guerre, les bombes, la destruction, le pillage, la précarité, l’insécurité, la torture, l’humiliation, la peur,..., la mort. Pas de place, pas de temps, pour imaginer l’ailleurs, enfin si, ce serait un ailleurs où il n’y aurait aucune guerre, aucune bombe, aucune insécurité ...bref, vous ne pouvez vous représenter votre nouvelle vie ailleurs que dans un rapport de négation par rapport à ce que vous quittez. (D’ailleurs une question : que voulez-vous quitter dans cette immédiateté ? votre pays ? vos bourreaux ? votre famille ? vos douleurs ? l’injustice ? vos espoirs déçus ? votre détresse ? vos aspirations ?...A mon avis ce n’est pas si simple et les faits, aussi lourds soient-ils ne sont pas tout). Vous vous retrouvez donc, après un temps passé dans quelques tréfonds, parachuté en France et par bonheur, des associations caritatives vous repèrent. Là on vous apporte une aide de première urgence et comme vous n’avez aucun statut légal sur notre territoire on vous conduit à la préfecture afin de régulariser votre situation. Quelle chance ! Vous allez pouvoir, peut-être, obtenir des droits dans notre société mais pour cela il va falloir commencer par raconter pourquoi vous avez fui votre pays car c’est la clé de voûte de tout le système à partir duquel va se construire la reconnaissance sociale de votre présence sur le sol français. C’est ainsi qu’après votre passage à la préfecture vous devenez des « demandeurs d’asile ». Pour ceux qui n’ont pas encore saisi où je voulais en venir, un demandeur d’asile c’est une personne étrangère qui a reçu de la préfecture une autorisation provisoire de séjour d’une durée d’un mois accompagnée d’un formulaire de l’OFPRA à renvoyer avant la fin de l’APS, sachant que c’est de l’examen de ce dossier OFPRA que dépendra l’obtention du statut de réfugié ou non. Un demandeur d’asile c’est quelqu’un qui demande l’asile, certes, mais c’est aussi une appellation qui désigne toute personne prise dans un véritable processus de fabrication d’une nouvelle identité.
Avant d’aller plus loin, je voudrais vous rappeler l’article de la convention de Genève de 1951 sur lequel se fondent toutes les démarches :
« le terme de réfugié s’applique à toute personne qui, craignant avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont elle a la nationalité et qui ne peut ou, du fait de cette crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays ; ou qui, si elle n’a pas de nationalité et se trouve hors du pays dans lequel elle avait sa résidence habituelle à la suite de tels évènements, ne peut ou, en raison de la dite crainte, ne veut y retourner. »
Cet article il est important de le rappeler parce que toutes les actions reposent sur ce texte, sur ces mots et il est donc la trame qui donne tout son sens à l’accueil que l’on autorise ou non dans notre pays. Cet article de loi nous dit donc que les personnes qui peuvent demander l’asile doivent justifier et prouver des motifs bien spécifiques et en l’occurrence des motifs liés à des craintes objectives de persécutions du fait de critères liés à leur race, leur religion, leur nationalité, leur appartenance à un certain groupe social ou à leurs opinions politiques. Voilà un premier élément qui me semble fondamental et à partir duquel tout semble se forger, la nécessité de la preuve. L’état français veut bien considérer un éventuel droit d’asile à un résidant clandestin mais à condition qu’il justifie son inscription dans l’une des catégories mentionnées dans la convention, qu’il l’a démontre et l’explicite. Avec la question de la preuve, on voit se profiler aussi bien évidemment toute la question de la vérité. Et c’est bien là que se pose pour nous toute la difficulté parce que d’un côté, il faut bien reconnaître que des politiques de réglementation et de contrôle sociales de la part du gouvernement sont légitimes et nécessaires mais d’un autre côté, on voit bien que ces mesures, pour autant qu’elles autorisent un cadre propre au déploiement d’une action, déterminent aussi à l’avance la manière dont les personnes vont amener leur histoire. La nécessité de la preuve et l’exigence de vérité pousse le discours sur le versant du manifeste et du tangible là où il n’est plus question que de convaincre l’autre. L’autre qui continue de détenir le destin du demandeur entre ses mains, alors que la fuite se voulait une tentative de libération. Tandis que la procédure filtre son écoute et range les éléments qu’elle recueille, le DA s’attache à parler là où on lui répondra quitte à s’amputer d’une part de sa parole. Mais ce n’est pas sans effet car là où l’immédiateté de leur exil aurait nécessité un travail de distanciation par une élaboration, une historisation, on ficèle la personne à son vécu traumatique. Si bien que finalement la demande d’asile devient le moment où quelque chose, comme un sceau va être littéralement fabriqué et appliqué dans l’histoire des personnes comme une marque indélébile.
Voilà tout le paradoxe de la procédure d’accueil de ces personnes en France, les chances d’obtenir un droit d’asile sont directement liées à l’objectivation et la chosification de leur vécu. Si bien qu’avant même de pouvoir l’inscrire dans une parole, le fait est ravalé et fétichisé sous la forme d’un récit sans cesse repris et réévalué à la mesure des critères et des catégories préexistantes et déterminantes pour la décision. Il y a du paradoxe à devoir fabriquer du traumatisme pour pouvoir obtenir éventuellement le droit de s’en extraire. Et là je pense à ce psychiatre qui n’hésita pas à dire à son patient, dans le but de le rassurer sur son nouveau sort de schizophrène : « ne vous inquiétez pas pour votre avenir, votre maladie vous ouvre des droits ! ». Il y a du paradoxe à viser un exil alors qu’on est radicalement identifié à son discours. Car il faut bien le dire, si le récit se doit de motiver de façon totalisante la démarche du demandeur, s’il doit répondre à un souci de cohérence, de clarté, de logique et de crédibilité c’est que toute la procédure répond à une logique du besoin justifié par l’urgence apparente. L’immédiateté à laquelle ces personnes ont été confrontées se répète alors dans cette absence d’espace pour une élaboration de la place du sujet dans ce contexte. Là où il est avant tout question de besoins, il est semble-t-il, difficile d’entendre quelque chose d’un désir et cela d’autant plus quand il est question de mettre en place des réponses d’urgence qui, pour autant qu’elles sont nécessaires, entament la possibilité d’un questionnement quant à la responsabilité propre des sujets dans leurs actes passés, présents mais aussi futurs. Comment dès lors sera-t-il possible de s’approprier un à-venir ? L’exil devient une même expérience codifiée et pré-pensée par les organisations administratives de l’état, véritables structures fondatrices d’une nouvelle communauté, la communauté des réfugiés. Cela me fait penser à la prise en charge psychiatrique de cette catégorie de patients que l’on nomme psychotiques. C’est une même question : là où réside de l’Etranger, s’impose un nécessaire travail de normalisation avec la mise en place d’un ensemble de prothèses minimales, qui tiennent plus ou moins, mais dont le sens répond aussi de cette nécessité d’un certain ordre social. Si ce n’est que pour les demandeurs d’asile, le refus du statut ne peut conduire qu’à l’errance absolue.
La prise en charge des demandeurs d’asile est une véritable institutionnalisation. Ne faut-il pas y voir un moment de pétrification voire de dépersonnalisation extrême où la perte des repères culturels, familiaux participe d’une perte identitaire dont la seule réponse peut se résumer à l’accrochage défensif de fermeture devant l’Etranger et dont une des manifestations peut trouver son expression dans la pathologie mentale ?
Au delà de la confrontation à un idéal de vie, bien évidemment jamais rencontré dans la réalité, la demande d’asile est un piège pour ceux qui ne parviennent pas à maintenir un écart entre l’attente et l’espérance d’une vie meilleure et la fabrication d’une nouvelle identité écrasante pour la subjectivité, celle qui déterminerait les conditions même du droit à une existence autre. Faisons l’hypothèse que c’est justement le collage, la juxtaposition de cette attente, de cette espérance ou de ce fantasme d’une vie meilleure avec cette fabrication administrative en tant que véritable machinerie fondatrice qui serait à l’origine d’un traumatisme. C’est à cet endroit que je situe l’urgence, l’urgence quant à l’introduction d’un espace propre à l’émergence d’une parole qui ne serait plus entendue à la lettre, ou dans une dimension de vérité, mais dans sa dynamique même, son mouvement, sa tonalité et ses variations. C’est un constat que font quotidiennement les travailleurs sociaux alors qu’ils sont confrontés à une double logique : celle de répondre à la demande de l’état alors que le travail humanitaire pour lequel ils s’investissent les place au lieu d’une adresse transférentielle qu’ils sont contraints d’ignorer. Leur travail d’écoute, nécessairement entravé par les exigences concrètes et la systématisation des procédures, enregistre pourtant les effets du dispositif ne serait-ce que dans la difficulté à trouver parfois la juste distance face à l’expression d’une souffrance à laquelle aucune aide concrète prédéterminée ne peut répondre. Alors qu’ils sont précisément là où s’adresse une parole, entendre quelque chose provoque une panique, un sentiment d’être acculé vers un impossible qui ne fait que signer la contrainte à laquelle ils sont soumis en même temps que le retour de l’effet de chosification sur la personne. De la même façon, on entend souvent de la part des travailleurs sociaux une certaine exaspération face à des attitudes facilement revendicatives des personnes pour lesquelles les aides deviennent un droit. Ces effets ne sont-ils pas dans la logique de la fabrication d’un objet totalisant à l’endroit d’un désir ? Les situations extrêmes rencontrées par ces personnes semblent provoquer, dans une sorte de répétition mortifère, une forme de fascination paralysante après quoi il semble même indécent d’imaginer de ne pas répondre à la demande ou d’interroger la part subjective des personnes dans leur vécu. Comme si la culpabilité inconsciente devenait reine.
Les travailleurs sociaux ont donc la difficile tâche d’introduire du jeu dans la parole lorsque le danger est celui d’une certaine fétichisation de l’histoire dans la fabrication du récit demandé par l’OFPRA, récit auquel les sujets n’ont plus d’autre recours que celui de l’identification. Là où la machinerie administrative produit une forme de fixité et de vérité paranoïaque, il y a une urgence à soutenir une certaine hystérisation du discours en permettant des mouvements de sens et pourquoi pas des contre-sens. La difficulté des travailleurs sociaux est donc d’exercer une médiation de la parole à cet endroit précis que je nomme le passage de langue.
Qu’est-ce donc qu’un passage de langue ? C’est une écoute qui fabrique du sujet ou qui du moins préserve la subjectivité des personnes en ce sens qu’elle autorise un certain écart entre les faits objectifs aussi lourds soient-ils et la réalité fantasmatique des sujets. Car après tout, nul ne sait où commence le traumatisme pour tel sujet, ni de quoi il est fait. C’est une écoute qui met en relief la position subjective de celui qui parle et qui par là lui restitue quelque chose de son être. Et il se créé lorsqu’un discours est considéré dans un devenir et non comme un énoncé dont la seule caractéristique acceptable serait d’être compréhensible ou non, vrai ou non. En ce sens, je situe le passage de langue à l’endroit d’une frontière ou plutôt dans un entre-deux qui permettrait la possibilité d’un écart, seule garantie d’une traduction vivante et féconde, une traduction dont on ne connaîtrait pas le sens, a priori, comme dans une logique de « prêt-à-penser » mais qui laisserait ouverte toute fabrication de sens. Vous l’avez compris, le passage de langue est pour moi le seul accueil possible que l’on puisse offrir à ces personnes en quête d’exil. Il n’y a bien sûr pas lieu de condamner ou de remettre en cause toutes les actions concrètes mises en œuvre pour répondre à leurs besoins les plus élémentaires mais il s’agit aussi, ce qui est sans doute le plus difficile, de pouvoir repérer dans la demande ce qui mérite d’être interrogé en terme de désir de manière à permettre au moins, à chacun, de s’approprier, à sa façon, cette nouvelle existence en terre étrangère, seule condition d’une projection possible vers un avenir quel qu’il soit et où qu’il soit. Les travailleurs sociaux sont les premiers à dénoncer ce qu’ils nomment « l’infantilisation » des personnes à propos de cette passivité à laquelle on est amené à les conduire. Une passivité qui n’a d’autre justification que celle de l’urgence à voir les différentes démarches accomplies, bouclées, closes. Là, je cite un travailleur social qui me disait avec beaucoup de sincérité « souvent je fais les choses moi-même parce que, comme cela, au moins je suis sûr que ce sera fait et que je n’aurai pas encore ce souci à gérer en plus du reste. » Et encore : « mais je reconnais que c’est une solution de facilité qui m’arrange moi et qui m’évite de me confronter à leurs difficultés. » Alors qu’est-ce donc que cette urgence si ce n’est la nécessité de faire taire, une fois pour toute, cette plainte insupportable que ces personnes nous adressent. Mais c’est peine perdue parce que cette plainte trouvera toujours le moyen de se manifester, enfin il faut l’espérer. On m’a dit aussi : « moi je reconnais que je suis satisfait lorsque je peux organiser mon temps et mes tâches à l’avance et que quantifier mes résultats, repérer mes actions me donnent plus le sentiment d’avoir rempli ma mission que de discuter sur des choses qui ne sont pas forcément palpables. » Il faut savoir qu’il y a aussi, derrière ce discours, l’exigence institutionnelle quant aux chiffres qui sont un véritable critère d’évaluation à l’endroit des résultats et des compétences de l’institution, elle-même évaluée par les politiques.
Il y a aussi ceux qui n’entendent que la douleur et leur propre impuissance que leur renvoient les inépuisables contingences du réel. Avec eux, la plainte se déplace et ils finissent par en devenir les dépositaires. On pourrait aussi s’interroger ce fantasme de détenir la vie de ces gens entre nos mains, comme s’il n’était plus question que de réparer, chez l’autre et de là peut-être chez soi, un insupportable manque à être ? Nous sommes pourtant là loin de favoriser ou de permettre la création d’un exil. La constitution d’un objet réparateur que l’on nomme, dans ce contexte, le statut de réfugié, si elle est prise comme une finalité, un aboutissement ultime, barre toute possibilité de dépassement et de créativité propres à l’exil. Nous sommes par contre poussés à l’endroit d’une fermeture qui cloisonne et projette à l’extérieur l’insupportable avec l’espoir de pouvoir en garder ainsi la maîtrise. Le statut de réfugié, pour autant qu’il est parfois une condition nécessaire à un devenir possible n’est en rien une condition suffisante. De la même façon, comme je le soulignais tout à l’heure, si le savoir sur le traumatisme est premier, il ne reste aucune place pour une possible production d’un signifiant nouveau, ce qui est le propre de tout exil.
A ce stade de ma réflexion, je voudrais vous parler de la médiation de la parole en tant qu’elle aurait à voir avec la traduction d’une langue dans une autre. Souvent, on pense que l’utilisation de la langue du pays d’origine des personnes que nous rencontrons va leur permettre de mieux dire ce qu’elles ont à nous dire, en tout cas d’être plus à l’aise et moins contraint par des difficultés d’ordre langagier. On pense aussi que ces difficultés font partie de ce que l’on met sur le compte d’un décalage culturel, d’un fossé ou d’une barrière. En fait, c’est bien aussi de notre propre difficulté dont il s’agit, celle qu’il y a à lâcher nos modèles de pensées, nos schémas, les discours qui nous ont fabriqués, qu’ils soient culturels, professionnels ou autres. La clinique des personnes migrantes a cet intérêt de nous confronter de façon peut-être plus radicale à cette question.
Un travailleur social me disait, l’autre jour, qu’il trouvait dommage de voir à quel point il était difficile pour certaines personnes d’apprendre le français, non que le fait même d’avoir à étudier une autre langue soit hors de leur compétence ou même de leur intérêt, mais plutôt parce qu’il lui semblait, qu’il leur était problématique de s’investir pleinement dans un monde nouveau. L’accrochage à la langue du pays d’origine était donc pour lui le signe que ces personnes avaient du mal à s’intégrer à leur nouvelle vie en France. Pourquoi pas, mais les raisons peuvent être multiples et cela, en fonction de la singularité de chacune des situations. Ne serait-il pas possible d’y entendre aussi, plutôt qu’un échec, le désir de préserver une identité et un désir propre lorsque toutes les procédures de la prise en charge viennent penser leur existence à leur place ? Si Lacan disait que « l’inconscient, c’est le social »c’était bien pour dire que tout sujet est déterminé, à un moment donné, par l’autre considéré comme social. Alors, y entendre un échec sans doute, mais aussi le moyen qui pourrait le résoudre, une tentative d’échapper à un processus de désubjectivation. Ceci pour dire que la langue supporte le désir et qu’en cela toute traduction soulève un problème épineux - notamment dans notre champ mais après tout pas seulement - à savoir celui du respect de la vérité du désir. Un désir qui peut trouver à s’exprimer de façon plus ou moins libre à travers tels ou tels signifiants mais qui n’appartiennent peut-être pas à la langue, dirons-nous, habituelle.
L’acte de traduction est aussi une médiation de la parole pour peu qu’il y ait passage de langue, c’est à dire à la condition que l’on n’envisage pas la langue comme un savoir totalisant et totalisé, « tout-enlisé » dans un ensemble de significations pré-fabriquées mais plutôt comme un support. Dans la consultation transculturelle, le fait de permettre aux personnes de s’exprimer dans leur langue, grâce à l’intervention d’un interprète, ne doit pas nous faire oublier que ce que nous avons à entendre se passe sur une autre scène que celle des faits rapportés. De la même façon, s’il s’agit de favoriser ou de permettre l’établissement d’un transfert, de par la personne du semblable culturel que représente l’interprète, nous avons aussi à préserver la dimension de l’Etranger et de l’inconnu dans le discours qui se fabrique, ne serait-ce qu’en se portant garant de son ouverture. Ce qui ne va pas sans un lien particulier à l’interprète qu’il s’agit toujours d’interroger dans ce qu’il nous restitue.
La consultation transculturelle polyglotte est un véritable paradigme pour notre travail auprès des personnes migrantes ou non. Elle nous fait apparaître de façon grossie, la difficulté que nous pourrions avoir à entendre la seule langue dont il est question après tout, celle que j’aime nommer, à l’instar d’un de nos confrères, « la langue intraduisible ».
Pour finir, je voudrais vous raconter une dernière anecdote au sujet de mon travail auprès des demandeurs d’asile. Il y a quelques jours, alors que je circulais dans un couloir du foyer dans lequel j’interviens, j’ai été interpellée par une résidente qui me dit qu’elle veut me parler de façon très urgente. D’origine bosniaque elle ne parle absolument pas le français et moi bien évidemment pas sa langue. Finalement, nous finissons par dialoguer, tant bien que mal, grâce à un allemand très rudimentaire qui lui permet à elle de me dire quelques mots sur son problème et à moi d’entendre en gros de quoi il s’agit. Mais l’histoire qu’elle me raconte est très lourde, confuse et énigmatique. Je la rencontre encore et c’est toujours cette même impression qui me reste, l’impression de ne rien y comprendre. Je mets cela alors sur la compte de la langue, tant le dialogue est laborieux, et je me dis que vraiment, il faudrait pouvoir lui permettre de s’exprimer dans sa langue pour arriver à démêler les fils de cette histoire. « Par chance » j’ai justement un collègue qui parle serbo-croate ! Vous imaginez la suite...nous l’avons reçue, mon collègue a fait la traduction et...non seulement je n’ai rien appris de plus mais il s’est manifesté dans sa langue, semble-t-il, la même confusion, la même incohérence. Je vous laisse cela à méditer.
Martine CHESSARI-POREE DU BREIL, janvier 2003 [1]
[1] Martine Chessari-Porée du Breil est psychologue clinicienne, psychanalyste, à Strasbourg
- Popularité :
- 3404 visites
- Mots-clés :
- clinique interculturelle |
- Psychothérapie |
- . Psy desir (Journal, Bibliotheque, Textes, Clinique, Legislatif, Humour, Annuaire, Parole sans frontiere, Culture et desalienation) |
- . Parole sans frontière |
- Les Consultations Polyglottes ou Transculturelles |
- .5 Publications et textes en ligne |
- demande d’asile |
- récit et histoire |
- traumatisme |
- vérité |
- exil |
- traduction |
- traduction et signifiants |
- OFPRA |
- réfugié politique |
- accueil des réfugiés |
- médiation par la parole |
- interprétariat |
- interprétation |

