POLITIQUES CONTEMPORAINES DU TRAUMATISME

Journées de Parole sans frontière - 18 janvier 2008

mercredi 28 mai 2008, par Eléonore THOMASSET

 

POLITIQUES CONTEMPORAINES DU TRAUMATISME

par Eléonore THOMASSET [1]

Je vous propose une approche historique et anthropologique du traumatisme. Nous partirons d’un constat : alors que la description séméiologique des troubles psychiques découlant d’un traumatisme n’a pratiquement pas changée depuis la fin du XIXè, de la Névrose Traumatique au PTSD, les conceptions psychopathologiques portant sur le traumatisme ont subi des renversements qui paraissent plus liés au contexte social et politique qu’aux progrès des connaissances scientifiques dans ce domaine…

Pour certains, on serait passé, en un siècle, d’un régime de la suspicion à un régime de l’empathie, de l’authenticité sans condition du traumatisme. On verra que ce n’est pas si simple que cela, et que « l’empire du traumatisme » institue de nouvelles formes de hiérarchies et d’inégalités…

I. UNE APPROCHE ANTHROPOLOGIQUE

Du point de vue psychiatrique, l’entité clinique « Névrose Traumatique » apparaît pour la première fois fin XIXè sous la plume de Oppenheim.
Pour Rechtman et Fassin, l’histoire du traumatisme serait celle d’une invention (fin XIXè) et d’une redécouverte (fin XX). Peut-on parler « d’invention » concernant le traumatisme ? Pour Claude Barrois, l’étude d’une entité psychiatrique doit distinguer plusieurs historiques : celui des dénominations d’une part, celui de l’apparition et de l’évolution du trouble lui-même d’autre part. « Ainsi, la chose précède-t-elle toujours le mot » d’après lui.

Jusqu’au XIXè, le terme traumatisme ne désignait que des blessures physiques. C’est à la fin du XIXè qu’on commence à l’employer pour des « blessures de l’âme »…

J’ai choisi d’axer cette généalogie du traumatisme sur certains événements révélateurs de l’influence du social et du politique sur la construction d’une entité clinique.

1) Les premières théories du traumatisme :

Les premières descriptions de troubles neuropsychologiques consécutifs à un traumatisme apparaissent concomitamment au développement du chemin de fer, invention emblématique du XIXè siècle. A partir de 1866, des médecins londoniens (dont Erichsen) décrivent les conséquences sur le système nerveux des fortes commotions liées aux accidents de train. Il n’est pas encore question de « traumatisme psychique », la cause des troubles est recherchée dans une lésion du système nerveux. Pour Erichsen, il s’agirait de lésions minimes, de type inflammatoire, de la moelle épinière et des racines médullaires et il procède à des dissections minutieuses du canal rachidien de personnes décédées accidentellement. On parle alors de « railway spine ».

Les personnes victimes d’accidents de train étant pour la plupart des employés des Compagnies de chemin de fer, les questions d’indemnisation se posaient déjà… Dans le contexte de l’émergence de dispositifs assurantiels, ces troubles appelaient une réparation, Erichsen lui-même se bat pour que les compagnies indemnisent les blessés alors même qu’ils ne présentent pas de séquelles physiques. Dès son origine, du fait de la règlementation de 1898 sur les accidents du travail, la Névrose Traumatique occupait donc la scène de l’expertise et de la psychiatrie légale. Certains y verront même un lien de causalité… Ainsi, au cours du XIXe congrès de Médecine Légale en 1935, un médecin remarquera : « nées avec les chemins de fer, les névroses traumatiques se sont multipliées lors de l’application de la loi de 1898 sur les accidents du travail… ».

En 1888, un neurologue berlinois, Hermann Oppenheim, isole les névroses traumatiques comme une catégorie nosographique à part, bien que leurs symptômes évoquent l’hystérie ou la neurasthénie, ou un mélange des deux… Dans la deuxième édition de son livre Die traumatischen Neurosen, en 1892, il décrit 42 cas de troubles neuropsychiques secondaires à divers traumatisme (ouvriers sévèrement blessés par des engins, accidents de train, chute de cheval…). Comme le remarque Claude Barrois, tous ces cas comportaient des blessures physiques.

Pour Oppenheim, la cause des névroses traumatiques étaient un dysfonctionnement cérébral lié à « un déplacement indiscernable, microscopique » des molécules cérébrales, causé par le choc.
Avant guerre, les théories de Oppenheim étaient déjà discréditées du fait : que la lésion responsable de la névrose traumatique ne pouvait être objectivée, vérifiée ; et surtout que, les traitements étant peu efficaces, le dysfonctionnement cérébral justifiait de larges compensations de la part des employeurs.

2) Traumatisme et première guerre mondiale…

Le déclenchement de la première guerre mondiale s’accompagne d’un bref regain d’intérêt pour les thèses de Oppenheim. Quelque soit le camp, les autorités militaires n’étaient pas préparées à un tel afflux de soldats atteints de troubles neuropsychiques. Pourtant, pendant la guerre russo-japonaise de 1905, l’armée tsariste avait dû faire face à un nombre de pertes psychiatriques supérieur à toutes les prévisions, la Croix-Rouge russe ayant même fait appel à des médecins français et allemands qui se rendirent sur le front et rapportèrent leurs observations.

Au début de la guerre, les théories de Oppenheim sur la névrose traumatique étaient les seules permettant d’expliquer la variété des symptômes présentés par les soldats (tremblements, apathie, pleurs compulsifs, vomissements, rire hystérique…). Ces troubles étaient alors répertoriés comme « shell shock » (choc d’obus).

L’offensive allemande à l’ouest est arrêtée durant l’hiver1914-1915 et les combats cèdent la place à une guerre des tranchées immobile. L’incidence des névroses traumatiques parmi les soldats augmente de façon inquiétante, et de nouveaux symptômes apparaissent (convulsions, contractions, surdité, cécité, aphonie…sans lésions organiques identifiées). Ces symptômes paraissent contagieux au sein des troupes et menacent l’effort de guerre allemand.

En septembre 1916, un congrès réuni à Munich les neurologues et les psychiatres allemands, plus de 200 médecins militaires discutent de la question des névroses de guerre. Oppenheim y affirme que la guerre a confirmé ses théories : ce sont des « événements mécaniques » qui causent les névroses de guerre, sans intervention de la psyché. La plupart des médecins présents critiquent cette approche et Oppenheim quitte le congrès au milieu de son intervention.

Max Nonne, un des principaux détracteurs de Oppenheim à ce congrès, défend une étiologie exclusivement psychogène des Névroses de guerre. Il se base sur son expérience auprès de soldats « traumatisés » et sur l’efficacité de son traitement par hypnose. Il déclare que l’hypnose, comme d’autres thérapies basées sur la suggestion, peut traiter rapidement et complètement les soldats atteints de troubles neuropsychiques et que tous ceux qu’il a soignés étaient « heureux » d’être guéris et de pouvoir retourner au front !

Mais alors qu’en était-il de ceux qui ne guérissaient pas ? Pour Nonne, il s’agit de personnes menées par « un désir inconscient, illégitime, égoïste, d’échapper à leur devoir… ». Pour les détracteurs de Oppenheim, le traumatisme ne peut causer que des symptômes « transitoires et facilement curables ». Si les symptômes devenaient permanents, c’était alors la « constitution » du soldat et ses désirs inconscients qui étaient en cause.

Plutôt que de souligner les divergences entre Oppenheim et ses opposants, José Brunner (professeur d’histoire et de philosophie des sciences, auteur d’un article sur les névroses de guerre durant la première guerre mondiale) souligne ce qui rapproche leurs théories : dans les deux cas, l’expérience de la guerre en tant qu’agent pathogène est niée, au profit de facteurs « inobservables » : des transformations moléculaires dues au bruit pour Oppenheim, un conflit entre volonté et désirs pour ses détracteurs.

Bien sur, il y avait aussi des raisons économiques pour exclure le traumatisme en tant qu’étiologie des névroses de guerre. Les médecins de guerre avaient bien conscience que reconnaitre ces soldats « victimes de guerre » non seulement leur aurait fait gagner la sympathie des populations mais les aurait également autorisé à demander des compensations financières. Comme le leur reprochera Freud, au cours du procès de Von Jauregg en 1920, les psychiatres militaires allemands et austro-hongrois ont fait passer leur devoir patriotique avant leurs patients…

Les conceptions « psychogènes » de la névrose traumatique assimilaient les soldats atteints à des « déserteurs psychiques » et justifièrent des moyens thérapeutiques cruels. Ainsi Kaufmann, un compatriote de Nonne, se rendit célèbre par ses techniques « de suggestion violente » qui consistaient en l’application de décharges électriques douloureuses, Binswanger enfermait ses patients en isolement (« cure d’abstinence psychique »), Kurt Goldstein affirma obtenir de bons résultats en pratiquant des opérations chirurgicales factices… Comme le résume Nonne, toutes ces méthodes visaient un même objectif : « créer chez le soldat un sentiment d’impuissance absolue et le confronter à une autorité dont la persévérance semblait sans limite. ».

En France, les troubles neuropsychiques observés chez les soldats sont plutôt assimilés à l’hystérie ou à la neurasthénie, les théories de Oppenheim concernant la névrose traumatique ne sont pas citées (Barrois émet l’hypothèse qu’on ne pouvait sans doute pas accepter, en pleine guerre, des théories venues d’Outre-Rhin). Si les nosographies diffèrent, les méthodes thérapeutiques sont fort semblables sur les deux fronts. Clovis Vincent, médecin-chef dans une garnison basée à Tours, recevait des malades de tous les fronts, dès lors qu’ils se montraient « réfractaires » aux thérapeutiques usuelles. Il utilisait des courants galvaniques de forte intensité associés à des injonctions thérapeutiques. Lors d’une conférence devant la Société de Neurologie en 1916, il déclare « Un grand nombre des hystériques invétérés que nous avons traités et guéris manifestent immédiatement une joie très grande de leur guérison. Pourtant, l’instant d’avant, ils luttaient contre nous et semblaient faire tous leurs efforts pour ne pas guérir. Pour les « avoir », il a fallu leur livrer une vraie bataille. Pendant une heure, deux parfois, il a fallu s’acharner sur eux (exhortations mille fois répétées sous formes diverses, injures très injustes souvent, jurons, manifestations diverses de colère, le tout appuyé par des excitations galvaniques intenses) et, tout ce temps, on avait l’impression qu’ils faisaient des efforts pour ne pas guérir, qu’ils s’opposaient à leur guérison (…) et invinciblement l’idée qu’ils étaient des simulateurs est entré dans l’idée du médecin qui s’épuise en vains efforts. »

En Autriche, après guerre, les thérapeutiques utilisant l’électrothérapie ont été mises en accusation à travers le procès de Wagner Von Jauregg (professeur de Psychiatrie et de Neurologie à l’Université de Vienne). En France, il n’y eut pas de remise en question ni de condamnation de ces méthodes (à tel point que certains commentateurs considèrent que les traitements cruels ont été le propre de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie). On peut s’étonner d’une telle différence de « jugement » des médecins militaires entre les deux camps. Rechtman et Fassin avancent plusieurs hypothèses : vaincue, l’Autriche n’avait plus d’idéal patriotique à défendre, de plus il fallait indemniser les soldats traumatisés. En cela, José Brunner rapproche la situation en Autriche-Hongrie dans l’après première-guerre mondiale et le contexte « d’invention » du PTSD aux Etats-Unis dans l’après Viet Nam (on y reviendra). Mais aussi, l’Autriche voyait l’émergence de la psychanalyse, dont certains représentants avaient participé aux soins des soldats avec d’autres méthodes ; la relève, d’un point de vue scientifique, semblait donc assurée.

3) D’une guerre à l’autre…

Pour montrer ce renversement dans les conceptions étiopathogéniques du traumatisme, nous parlerons maintenant de l’apparition d’une nouvelle entité clinique- le PTSD en 1980- dans le contexte de l’après guerre du VietNam aux Etats-Unis. Ce saut dans le temps permettra de mesurer les écarts de considération médicale, mais aussi sociale, politique, du traumatisme entre la Névrose Traumatique et le PTSD.

Il ne faudrait pas déduire de cette chronologie raccourcie que la névrose traumatique s’est éteinte après 1918 et serait « réapparue » dans le contexte de la guerre du VietNam. Entre temps, la névrose traumatique a occupé la scène de la psychiatrie légale, parfois sous d’autres noms (« sinistrose »), est revenue sur la scène militaire lors de la 2ième guerre mondiale (avec des conceptions, en France, quasi identiques à celles de 1914, cf Moreau, expert belge article en 1942…) La découverte des camps et du génocide juif bouleversera de façon complète nos conceptions du « traumatisme » et de la « victime » (cf. « Syndrome du Survivant » par Lifton et Horowitz, qui participeront à l’élaboration du DSM III).

En 1980, paraît la 3ième édition du DSM (diagnostic and statstical manual of mental disorder). Selon les mots de ses auteurs (Spitzer), le DSM 3 se veut une sorte de « métalangage diagnostique », une façon de décrire les troubles mentaux qui ne serait influencée par aucun modèle théorique. Avant la parution du DSM 3, les différents courants cliniques et théoriques de la psychiatrie américaine ne partageaient pas de nosologie commune.

Depuis le début des années 1970, la psychiatrie américaine avait entrepris une vaste réorganisation, à la fois théorique et institutionnelle. Les thérapies médicamenteuses qui se développaient créèrent le besoin d’une psychiatrie plus scientifique, plus expérimentale. Or, la psychiatrie américaine se voyait régulièrement reprocher son manque de scientificité par le reste de la médecine. Mais les critiques ne venaient pas que du corps médical, dans les années 70, le gouvernement fédéral, comme les compagnies d’assurance privée, reprochait à la psychiatrie d’être « un puits sans fond » et de gaspiller des moyens du fait de ses méthodes d’évaluation et de traitement non-standardisées. (cf. Melvin Sabshin)

En 1974, Robert Spitzer, psychiatre à l’Université de Columbia, est nommé à la tête de la « task force » chargée de l’élaboration du DSM III. Spitzer s’était déjà illustré en obtenant, en 1973, par un vote de l’Association Américaine de Psychiatrie, l’élimination du diagnostic d’homosexualité.

Le DSM III sera le produit de 14 comités composés d’experts des principales catégories diagnostiques. Il paraît invraisemblable qu’un tel nombre de psychiatres ait pu s’accorder sur une nouvelle nosographie psychiatrique. En fait, des divergences apparurent dans le choix des critères diagnostiques. Mais, ce qui n’était pas négociable, était la structure même du DSM 3, structure décidée à l’avance par un petit cercle (dont Spitzer) qui s’identifiait clairement aux perspectives nosologiques d’Emil Kraepelin (entre autres, l’analogie entre troubles mentaux et maladies organiques, une classification basée sur des phénomènes visibles…).

Pour A. Young, les « technologies diagnostiques » (comme le DSM 3) font partie intégrante de la « formation historique » de certains troubles comme le PTSD, le trouble de la personnalité multiple ect… Le Post-Traumatic Stress Disorder entre dans la nomenclature psychiatrique avec la publication du DSM 3.

La première édition du DSM incluait un diagnostic de « gross stress reaction », mais, à la différence du PTSD, les troubles devaient être transitoires pour entrer dans cette catégorie. Le diagnostic disparaît du DSM 2, le seul diagnostic pouvant s’approcher du PTSD est le diagnostic de « transient situational disturbances », mais le DSM 2 précise : « Si le patient a des capacités d’adaptation normales, les troubles devraient disparaître lorsque le stress diminue. Si les troubles persistent, il convient de rechercher une autre pathologie mentale. » Le soupçon pesait donc encore sur les personnes présentant des troubles à distance du traumatisme…

Le DSM 3 donne la définition suivante du PTSD : « développement de symptômes typiques faisant suite à un événement psychologiquement traumatique, généralement hors du commun ». Le DSM 3 précise que l’événement en question créerait des « symptômes de détresse chez la plupart des gens. » Le PTSD serait alors « une réaction normale à une situation anormale ». L’inclusion du PTSD au DSM 3 est immédiatement saluée comme un progrès pour les associations de victimes puisqu’il suffit maintenant d’une symptomatologie typique et d’un antécédent d’événement hors du commun pour en affirmer le lien de cause à effet. Il n’est plus fait référence à la personnalité antérieure du patient, c’est le statut de l’événement traumatique qui devient l’agent étiologique nécessaire et suffisant. Fin de l’ère du soupçon ?

Les origines du diagnostic de PTSD sont intimement liées aux vies des vétérans du VietNam, à leurs expériences en tant que combattant puis en tant que patients du système médical de l’administration des vétérans. Au début des années 70, les médias américains rapportent ce qui semble être « une épidémie » de suicides, d’actes anti-sociaux parmi les anciens combattants… Les autorités psychiatriques observent également une forte prévalence de troubles mentaux et d’addictions diverses chez les anciens combattants.

En 1972, le New York Times publie un article du psychiatre Chaim Shatan décrivant ce qu’il appelle le « Syndrome Post-Vietnam ». Pour l’auteur, ce syndrome est produit par un traumatisme massif, dont l’expression serait différée dans le temps. Les symptômes (culpabilité, colère, torpeur psychique, sentiment d’être un bouc-émissaire…) constitueraient une pathologie non reconnue et non traitée parmi les soldats revenant du Vietnam.

Robert Lifton, psychiatre qui s’était auparavant intéressé aux survivants de la Shoah et avaient travaillé auprès de victimes d’Hiroshima, publie en 1973 un livre Home from the war basé sur ses entretiens avec des vétérans du Vietnam. Témoignant devant une commission du Sénat, Lifton décrit les conséquences psychopathologiques d’avoir participé à « une guerre épouvantable et inutile ». Citant deux articles parus dans l’ American Journal of Psychiatry (qui montraient que renvoyer rapidement les soldats traumatisés au front permettait de contenir les névroses de guerre), il critique la psychiatrie militaire américaine, qui aurait défendu les intérêts de l’armée avant ceux de ses patients. Ce témoignage n’est pas sans rappeler l’intervention de Freud au procès de Von Jauregg…

En 1975, Lifton et Shatan demandent à Spitzer de former un groupe de travail concernant l’inclusion du « Syndrome Post-Vietnam » au futur DSM 3. Dans un premier temps, Spitzer refuse, argumentant qu’un groupe de chercheurs a conclu que les troubles psychiques des vétérans du Vietnam ne relevaient pas d’une nouvelle entité clinique. Cependant, la santé mentale des ex-combattants du Vietnam est une question politique sensible et, un peu plus tard, Spitzer accepte de former une commission sur « les troubles réactionnels ». La commission comptait 6 personnes : 3 membres de la task force (dont Spitzer), Lifton, Shatan et Jack Smith, un vétéran du Vietnam qui était à la tête d’un groupe de défense des anciens combattants (le National Veterans Resource Project).

Lifton, Shatan et Smith proposent d’inclure au DSM 3 le diagnostic, rebaptisé, de « Catastrophic Stress Disorder ». On l’a vu, les membres de la task force se référaient ouvertement à la nosographie d’Emil Kraepelin. Ces derniers s’opposèrent à ce diagnostic du fait que les symptômes ne pouvaient être rapprochés que par une étiologie commune incertaine. L’inclusion d’un tel diagnostic réintroduirait les hypothèses étiopathogèniques que le DSM 3 tentait justement d’éliminer… Au moment où le PTSD est proposé, aucune donnée expérimentale ou épidémiologique n’est avancée pour assurer sa validité. De plus, les symptômes décrits correspondaient aux symptômes de diagnostics déjà établis (dépression, anxiété généralisée, trouble panique et schizophrénie paranoïde…).

A la tête de la commission se trouvait Nancy Andreasen, une psychiatre qui avait une grande expérience dans la prise en charge de patients sévèrement brûlés. Dès lors, Lifton et Shatan tentent de la convaincre que les réactions psychologiques qu’elle observe chez les patients brûlés sont les mêmes que celles des vétérans du Vietnam. Le « catastrophic stress disorder » ne serait pas réservé aux traumatismes de guerre…

En 1978, la commission remet à la task force sa proposition d’inclure le diagnostic de PTSD au DSM 3, dans la section des troubles anxieux. Le contexte politique (l’impopularité croissante de la guerre du Vietnam) n’est pas pour rien dans ce renversement.

On peut imaginer le peu d’enthousiasme de l’administration à voir le PTSD entrer dans le DSM 3, les conséquences financières étaient énormes. Après guerre, la priorité était d’offrir des soins et des indemnisations aux handicaps découlant du service militaire actif. Jusque là, les troubles psychiatriques ne pouvaient relever d’un facteur « exogène » et n’ouvraient pas droit à une réparation financière.

Or, on l’a vu, le PTSD établi une relation directe entre l’événement traumatique et les symptômes. Dès lors qu’il était officiellement reconnu, il était clair que le diagnostic de PTSD donnerait droit à des compensations financières. L’Administration des vétérans accusa les défenseurs du PTSD (Lifton, Shatan etc…) de faire partie des activistes du mouvement anti-guerre et même, d’avoir délibérément créer ce diagnostic pour ouvrir « un nouveau marché », créer une demande supplémentaire de psychiatres et de psychologues.

A l’opposé, les défenseurs du PTSD argumentaient que la description clinique de troubles similaires remontait au XIXe siècle (avec la névrose traumatique de Oppenheim), qu’il était illogique d’exiger des preuves expérimentales alors qu’aucun financement n’était attribué à la recherche sur le PTSD. Leur argumentaire reposait essentiellement sur des références morales : ne pas reconnaitre le PTSD signifiait refuser soins et indemnisations à des hommes qui avaient sacrifié leur santé pour une guerre insensée, c’était comme blâmer les victimes pour leurs malheurs, malheurs causés en partie par leur patrie.

En 1979, le Sénat autorise l’administration des vétérans à diagnostiquer le PTSD parmi les vétérans du Vietnam, et, en 1980, le PTSD est reconnu par l’administration des anciens combattants comme une infirmité ouvrant droit à réparation financière.

Un pas de plus est franchi, lorsqu’il est admis que le PTSD concerne aussi bien les soldats victimes que ceux responsables de massacre… En effet, à peine le PTSD reconnu, une nouvelle question se pose à l’administration des vétérans comme à l’ensemble de la société américaine : que faire de la souffrance des soldats qui s’étaient rendus coupables de crimes de guerre ? Une fois éliminée l’hypothèse d’une pathologie mentale pré-existante, voire une aliénation de la conscience au moment des faits, les psychiatres admirent qu’il s’agissait bien « d’hommes ordinaires placés dans une situation extraordinaire ». Ces soldats présentaient les symptômes du PTSD, et le caractère « hors norme » de l’événement qu’ils avaient vécu ne pouvait être nié. Les membres du groupe de travail sur le PTSD souhaitaient inclure la symptomatologie des soldats auteurs d’atrocités dans leur nouvelle catégorie. Mais pouvait-on réunir dans une même catégorie les auteurs et les victimes d’atrocités ? La réponse fut finalement consensuelle : pour les militants anti-guerre, il fallait dénoncer les massacres commis par l’armée américaine, mais ne pas faire porter toute la responsabilité par les soldats. Pour les autorités militaires, qui ne pouvaient plus cacher les massacres commis par les troupes américaines, l’image du soldat traumatisé, détruit par ce qu’il avait fait, offrait l’avantage d’atténuer une part de l’horreur.

Finalement, les rédacteurs du DSM 3 accepteront d’inclure dans la définition du PTSD les troubles découlant de traumatisme infligé. Ce qui fait dire à Rechtman et Fassin, qu’ « après avoir abandonné l’inspection des profondeurs de l’inconscient, la conception rénovée du traumatisme renonçait aussi à investiguer dans les méandres de la conscience… »

Allan Young voit dans cette assimilation entre auteurs et victimes de traumatisme, une modalité exemplaire de la gestion politique, et financière !, des anciens combattants du Vietnam.

II. TRAUMATISME ET DEMANDE D’ASILE…

On pourrait déduire de cette généalogie du traumatisme, que l’on est passé d’un régime de la suspicion vis à vis des victimes à un régime de l’empathie, de l’authenticité sans condition du récit traumatique. En effet, l’émergence et la rapide diffusion de la notion de PTSD ont véritablement fondées une nouveau « régime de véridiction » au sens où l’entendait Foucault qui passe par une légitimité de la souffrance et de l’expérience traumatique.

Dans une dernière partie, je voudrais nuancer le tableau et montrer que ce « régime de vérité » ne s’applique pas partout, à tous, dans les mêmes conditions. Je voudrais parler plus précisément de la situation des demandeurs d’asile et du recours de plus en plus fréquent au traumatisme, à « l’état de stress post-traumatique » comme « preuve » de persécution. Cette démarche de « prouver » les persécutions subies passe souvent par la demande d’un certificat médical attestant de troubles…

Depuis 1974, date de la suspension de toute nouvelle immigration de travail, la France arbore des politiques d’immigrations de plus en plus restrictives. Le droit à l’asile politique, malgré son statut dérogatoire au sein du droit commun de l’immigration (puisque régi par des textes internationaux) n’échappe pas à la politique de restriction d’accès au séjour. La définition de réfugié par la Convention de Genève (tout individu « craignant avec raison d’être persécuté du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité ou de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques ») donne lieu à des interprétations de plus en plus restrictives. Parallèlement, les récits des demandeurs d’asile sont mis en doute et l’administration arbore une attitude de plus en plus suspicieuse à leur égard. Les demandeurs d’asile et les associations se sont donc tournés vers le corps médical en vue d’obtenir des « preuves » de persécution et de rendre les demandes d’asile plus crédibles. C’est dans ce contexte que le traumatisme va prendre toute sa place et devenir un élément essentiel de l’administration de la preuve : alors que les blessures physiques cicatrisent souvent sans laisser de trace, la mémoire traumatique perdure indéfiniment.

Les associations prenant en charge sur le plan médical des demandeurs d’asile (comme le COMEDE, l’association Primo Levi) assistent à une inflation sans précédent des demandes. Ces demandes mettent le corps médical mal à l’aise : comment une personne étrangère, absente au moment des faits peut elle attester mieux que la personne concernée de ce qui s’est passé ? C’est mettre le médecin dans un rôle de « détenteur de la vérité ». Or, comme le rappelle l’association Primo Levi, « le certificat ne peut aller plus loin que de constater la compatibilité entre les traces identifiées sur le corps ou dans le psychisme du patient et ses dires ». En aucun cas il ne peut établir avec certitude de lien de causalité entre les événements relatés et les séquelles recensées. Les « experts » invoqués se montrent bien plus prudents que les psychiatres américains sur la question du PTSD au lendemain de la Guerre du Vietnam !

La demande de certificat n’émane pas seulement des demandeurs d’asile, elle vient parfois des officiers de l’OFPRA ou des juges de la Commission de Recours des Réfugiés, tout se passe comme si ces derniers attendaient du certificat qu’il valide la parole de l’exilé par la seule constatation de séquelles traumatiques. Si l’on reprend le texte de la Convention de Genève (qui évoque des craintes de persécution et non des persécutions avérées), on voit bien que cette « prime à la torture » constitue une dérive dans l’application du droit d’asile.

Dans leur livre L’Empire du Traumatisme, Rechtman et Fassin se penchent sur la place du traumatisme dans le dossier des demandeurs d’asile en étudiant des certificats médicaux rédigés par le COMEDE. Ces certificats montrent une évolution avec le temps.

Dans les années 90, la description de la souffrance ne se réfère pas au traumatisme (au sens où l’entendent les rédacteurs du DSM 3). Le traumatisme est employé dans son sens « physique », voire orthopédique… Les troubles psychiques sont peu mentionnés, et s’ils le sont, ils sont décrits en terme d’angoisse ou de dépression, et non d’état de stress post-traumatique…

C’est à la fin des années 90 que la symptomatologie psychiatrique des demandeurs d’asile commence à être décrite dans le cadre nosographique du traumatisme. Toutefois, les auteurs nuancent : il ne faut pas en déduire que le traumatisme, attesté par un certificat, serait devenu la clé d’accès au statut de réfugié. D’une part, la souffrance psychique n’est que peu mentionnée dans les certificats, en comparaison aux troubles somatiques (14% des certificats rédigés au COMEDE en 2002), d’autre part cette souffrance ne donne pas lieu à une « expertise » psychologique. On est bien loin des « technologies de diagnostic », dont parle A. Young, mises en place pour reconnaître le PTSD chez les vétérans du Vietnam.

Rechtman et Fassin soulignent tout ce qui sépare la position des médecins et psychologues prenant en charge les demandeurs d’asile de celle des psychiatres militaires statuant sur les névroses traumatiques. Alors que ces derniers investissaient positivement leur rôle « d’expert », les professionnels de santé qui interviennent auprès de migrants se considèrent avant tout comme des soignants. Alors que c’est la suspicion qui prévalait dans l’évaluation clinique des soldats, les médecins et psychologues des associations, comme le COMEDE, sont plutôt engagés dans la défense de leurs patients… Si donc, l’expertise du traumatisme revient en force sur la question de l’asile (mais aussi du droit au séjour pour raison médicale), c’est dans une configuration inédite par rapport aux expériences précédentes (névrose de guerre, PTSD…).

BIBLIOGRAPHIE

Barrois Claude, Les névroses traumatiques, Dunod 1988.

Bourboulon V. et Sandlarz E., De la violence politique au traumatisme, L’Harmattan, 2007.

Brunner José, Will, desire and experience : etiology and ideology in the German and Austrian medical discourse on war neuroses 1914-1922, Transcultural Psychiatry, sept 2000.

Rechtman R. et Fassin D. L’empire du traumatisme, enquête sur la condition de victime, Flammarion 2007.

Young Allan, The harmony of illusions, inventing post-traumatic stress disorder, Princeton University Press, 1995.

Faut-il un papier pour prouver la torture ? Dossier spécial de Mémoires (revue de l’Association Primo Levi), juin 2002.

Rapport d’activité et d’observation du COMEDE, 2006.

[1interne en psychiatrie, Strasbourg, Parole sans frontière