vendredi 28 avril 2006, par
SÉQUELLES DE LA TORTURE : ADAPTATION OU GUÉRISON ?
Hugo URRESTARAZU
[1]
"Il aurait été impossible que ces moments-là ne laissent de profondes traces en nous. Peut-être gisent-elles, comme une bobine de pellicule, cachées dans notre cerveau et commenceront à se dérouler, à se dérouler jusqu’à la folie, un jour dans la vie réelle, si nous arrivons à la vivre."
Julius Fucik
9 Juin 1943,
(Patriote tchèque, emprisonné et torturé à Ravensbrück, fusillé à Berlin par la Gestapo le 8 Septembre 1943.)
I.- INTRODUCTION
Mon apport ne peut être académique : j’interviens en tant qu’ancien torturé, en tant que témoin direct et en tant qu’observateur de nombreux cas de personnes torturées dans mon pays, le Chili. Pendant plus de dix années j’ai eu l’occasion de faire un travail d’écoute et de conseil auprès d’une population de victimes de la torture, dans sa majorité des militants ou des sympathisants des organisations politiques engagées dans la lutte contre la dictature.
Ce travail a été réalisé dans le cadre des initiatives militantes visant à "récupérer" les anciens prisonniers torturés afin de reprendre un travail militant interrompu par la prison et l’exil. Il s’agissait d’évaluer avec eux leur aptitude à s’insérer dans la communauté engagée de la diaspora chilienne et à assumer à nouveau des activités politiques. Il s’agit donc d’une population particulière où les individus affichent de fortes motivations, soit pour maîtriser le handicap provoqué par les séquelles de la torture, soit pour comprendre leur état et mener - en acceptant leurs limitations - une vie normale et utile .
Il faut préciser la méthode utilisée pour interviewer les militants. Généralement j’ai tenté de structurer les "séances" en quatre étapes chronologiques distinctes. On traitait d’abord l’histoire de l’engagement politique du militant avant le Coup d’Etat. Puis on discutait de l’expérience des jours les plus critiques pendant le déroulement de cet événement au Chili, des activités clandestines et du rôle militant assumé au sein de la résistance dans la période précédant la confrontation à la répression. Le coeur de la discussion se focalisait alors sur l’expérience de répression elle-même : fuite ou arrestation, torture, emprisonnement et vie carcérale. Finalement on examinait l’étape de la libération, de reprise de l’activité politique, de vie en exil et du renouvellement de l’engagement combattant autour du projet de retour clandestin au "front".
Cette démarche signifiait parfois plusieurs jours d’interviews en tête-à-tête. Les interviewés étaient rassurés de l’absolue confidentialité de l’entretien. Il n’y avait pas de prise de notes, sauf pour consigner les informations utiles pour la lutte contre la répression ou pour enregistrer des témoignages de violations des droits de l’homme (chaque militant était prié, néanmoins, de rédiger lui-même à l’intention des instances dirigeantes un rapport séparé sur son parcours, dont le contenu n’était pas évoqué lors de l’entretien). Je me suis imposé la règle déontologique de ne transmettre aucun élément personnel ni commentaire sur les informations recueillies en séance. L’avis d’évaluation transmis à l’organisation était élaboré conjointement avec l’intéressé. Je donnais également en conscience un avis qui n’était qu’un élément pour décider d’une éventuelle reprise des discussions par un dirigeant de l’organisation.
En réalité, ma démarche faisait partie d’un travail de mise en situation du militant en relation à sa mission future et ne constituait pas un moment entraînant une prise de décision à son égard. Il est facile de deviner qu’une telle situation d’échange comportait une relation de complicité et de proximité qui ne se serait pas produite dans d’autres circonstances dans la vie intime de ces personnes. Les cas de retrait ou de discrétion excessive étaient rares. La teneur des propos surpassait souvent le cadre des questions posées et le dialogue s’instaurait sur le ton des confidences mutuelles et de l’affection ; il se dégageait un courant de partage qui m’a souvent amené à une réflexion très poussée sur les aspects proprement psychologiques des expériences troubles dont on me faisait le dépositaire.
Cependant, à l’époque très peu de compétences professionnelles en psychologie ou en psychanalyse nous ont été accessibles. Seules quelques idées générales ont été discutées avec des militants médecins ou psychologues. Ceci s’explique d’une part par le manque de connaissances et de sensibilité pour envisager une possible intervention de professionnels des sciences psycho-sociales dans une démarche vue comme essentiellement politique. D’autre part, les rapports au sein des organisations politiques en exil se définissaient par une prédominance de facteurs plus idéologiques que psychologiques, avec un surcroît de méfiance à l’égard des approches mettant l’accent sur les aspects individuels et intimes des motivations des militants et d’une importance accrue accordée aux éléments d’ordre sociologique. Mais, paradoxalement, le souci de cerner ces motivations ne pouvait pas se passer d’une recherche approfondie dans la vie et l’histoire des personnes engagées dans les projets de la résistance. C’est ainsi que, dans le contexte de ce type de rapports, le travail personnalisé d’écoute et d’exploration des voies de "récupération" fut une activité collatérale, un sous-produit des rapports humains et affectifs issus du partage de valeurs dans une lutte dangereuse qui exigeait des engagements sans réserves. Les "données" intimes de l’évaluation recherchée étaient recueillies "au passage", de manière anecdotique, dans un effort pour donner une ambiance de convivialité à une démarche par trop rationnelle et "froide" qui provoquait inévitablement de la gêne chez les interlocuteurs.
Ce n’est qu’avec le recul du temps et de mon expérience personnelle d’introspection que j’ai pu intégrer quelques apports théoriques du domaine de la névrose traumatique aux analyses et aux efforts de systématisation entrepris sommairement au cours de ce travail militant. La découverte de ces éléments théoriques m’ont permis de réinterpréter ce vécu d’écoute et d’échange entre camarades et de mieux situer les différents comportements observés parmi les symptômes connus associés au traumatisme de guerre. Reconnaître la présence des symptômes, donc d’une pathologie, n’a pas été chose facile. Dans la vie militante, ceci relève de la reconnaissance de faiblesses considérées comme incompatibles avec l’image de toute-puissance dont une communauté combattante doit se prémunir pour surmonter la peur naturelle face à l’action. Ce travail de réinterprétation n’a pu se réaliser qu’avec retard, quand les circonstances d’extrême exigence ont disparu et une réflexion plus posée a pu avoir lieu.
Je pense avoir acquis ainsi une certaine connaissance "empirique". En la replaçant à la lumière du contenu des interventions précédentes de ce cycle de conférences, et des éléments théoriques apportés, elle peut avoir une valeur de référence pour la tâche qui me préoccupe le plus aujourd’hui : l’action thérapeutique. Cet effort se justifie en raison de la grande longévité du syndrome qui continue à se manifester sous différentes formes chez les individus ayant cru s’en être affranchis au moyen de la reprise de l’action militante. Mais en réalité ils sont toujours confrontés à la reconstruction difficile d’une vie - soit disant - "plus normale" au sein d’une société qui ne les reconnaît plus comme des héros. Mon intervention de ce soir se situe sur le ton du témoignage. Mon vocabulaire est celui d’un acteur ou rapporteur de vécus. Je vous laisse le soin d’établir les liens conceptuels qui s’imposent et d’en tirer les conclusions.
Le sujet est abordé du point de vue de l’exilé. Le traitement des séquelles de la torture est un problème à forte connotation culturelle (donc social-symbolique, intersubjective) qui doit être posé à partir du contexte de vie des victimes. Je ne saurai dire des choses pertinentes sur ce thème à l’égard des torturés dont l’histoire ultérieure s’est développé dans leur pays d’origine, conditionnée par tous les éléments socio-culturels spécifiques à ce territoire. Mes impressions et intuitions ont donc cette valeur relative, sans être pour autant totalement dépourvues - je le pense - d’une pertinence plus générale que vous pourriez découvrir et apprécier.
On parlera d’une double situation traumatique : l’une déjà acquise et installée chez les individus - les séquelles de la torture -, et une autre qui se développe de surcroît, celle propre à l’exil.
II.- PARTICULARITÉS DE LA TORTURE COMME ÉVÉNEMENT TRAUMATISANT
LA TORTURE A UN VISAGE "HUMAIN" :
LE TORTIONNAIRE
LE TORTIONNAIRE
La torture n’est pas un accident comme les autres. La contingence de l’événement traumatisant est à remettre en cause pour la plupart des cas de torture pour les personnes qui l’ont vécue dans un contexte d’engagement militant. Sauf pour ceux qui l’ont expérimentée dans la surprise brutale des premières semaines qui ont suivi le sanglant coup d’Etat des Forces Armées chiliennes, la majorité des torturés dont je vais vous parler étaient des militants qui savaient très bien ce qui les attendait en cas d’arrestation : c’étaient des gens pour qui la confrontation aux tortionnaires se déroulait dans un contexte d’anticipation longuement entretenu, dans un univers de symbolisation partagé avec une communauté relativement bien informée.
Cette anticipation, une sorte d’auto-préparation individuelle et collective, se faisait par le biais d’informations intentionnellement divulguées au sein des réseaux de résistance et s’appuyait essentiellement sur des éléments d’interprétation idéologique. L’image des héros se construisait à partir de bribes d’informations sur le destin des militants tombés aux mains de la police, en exaltant les comportements de résistance héroïque face à l’interrogatoire. Certaines organisations eurent recours au dénigrement systématique de toute attitude de faiblesse, en interdisant à ses militants la recherche de l’asile politique ou la fuite du pays, par exemple. Des efforts considérables ont été faits pour assimiler rapidement les nouvelles conditions de lutte et pour transformer la vie de ses militants en conséquence.
La recherche d’un fondement idéologique solide s’appuyait sur la lecture dirigée des ouvrages révolutionnaires classiques tels que "Ce que tout révolutionnaire doit savoir sur la répression" du bolchevique Victor Serge, "Reportage au pied de l’échafaud" du patriote tchèque Julius Fucik ou des textes d’autres organisations latino-américaines comme les Tupamaros, par exemple, dont les copies circulaient intensément dans la clandestinité. La connaissance de l’histoire de situations semblables, comme la Résistance Française pendant la 2ème Guerre Mondiale, la Guerre de Libération Nationale de l’Algérie, la Guerre du Viêt-nam et tant d’autres expériences de lutte inégale d’une population civile contre un puissant ennemi employant les méthodes de la Guerre Contre-insurgente et le Terrorisme d’Etat modernes, constituait la base de cette tentative d’apprentissage accéléré.
Malgré tous ces efforts pour créer ce contexte d’anticipation et de préparation, qui fut intellectuel pour certains et plus simpliste pour la majorité, on a pu constater que la surprise face à la torture fût presque totale. Mais cette surprise ne vient pas du caractère soudain d’un "accident" au sens propre, c’est à dire, d’un événement intempestif, non prévu. La surprise - en tant que facteur déstabilisateur de la capacité à assimiler l’avalanche des affects provoquée par l’événement traumatisant - provient du fait de se trouver face à une contingence meurtrière ayant un visage humain : la douleur physique, l’humiliation et la mort sont provoqués intentionnellement par des êtres humains. La difficulté à symboliser cette expérience initiale de la torture est lié à un refus profond d’accepter ce rapport humain comme réel ; il est inconcevable, il n’y a pas d’anticipation mentale capable de situer l’individu normal face ce vécu. La préparation idéologique s’avéra insuffisante pour se confronter à cette réalité.
Ce sentiment de refus nous a été exprimé inlassablement par tous les torturés, même avant que des mots tels que "ennemi", "tortionnaire", "douleur", "brutalité", "salauds", etc, aient trouvé leur chemin dans le récit. Ce n’est que peu à peu, dans le long processus de la torture et de ses différentes étapes que cet effet d’étonnement horrifié s’estompe laissant place à d’autres perceptions plus élaborées. C’est aussi ce sentiment de perte de repères pour la symbolisation du rapport social, qui revient de façon obsessionnelle dans les récits chez la plupart des victimes, ce qui nous amène à penser que le premier événement traumatisant de la torture se trouve précisément là, dans la découverte intolérable de l’existence de cette autre forme de rapport humain, jusque-là seulement imaginé ou fantasmé.
Les seules exceptions sont les cas de personnes ayant été habituées aux rapports violents dans leur vie antérieure à la torture. C’est notamment le cas des personnes provenant de secteurs marginaux ou issus du lumpenprolétariat, où la torture semble laisser moins de traces névrotiques. L’existence d’un vocabulaire pour se référer aux traitements subis, très répandu dans le jargon du milieu des prisonniers de "droit commun", leur facilitait l’assimilation des humiliations et leur permettait même de se décharger au moyen de plaisanteries toujours très mal accueillies par les prisonniers politiques. Les habitués de l’abus d’autorité étaient mieux armés pour préserver leur identité, moins sensibles aux atteintes à leur dignité humaine, peut-être moins conscients de la valeur de leur propre intégrité.
Les réactions défensives permettant à la victime de se ressaisir du choc affectif initial ne se déploient que dans une phase ultérieure. Ceci est bien connu par les spécialistes de la torture qui s’adonnent systématiquement à prolonger la première phase - sans poser trop de questions d’un interrogatoire rationnel - en plongeant le torturé dans un état d’étourdissement affectif, sans repères de familiarité dans la relation subie : ils l’appellent le "travail de ramollissement".
La torture est donc et avant tout, un rapport social violent qui mobilise tous les symboles profonds de la sociabilité de l’individu et qui s’impose comme la rupture brutale de ces liens affectifs "normaux" connus jusque-là par lui. C’est l’ébranlement irréversible de son attitude dans les rapports à autrui, c’est le viol de la confiance en l’homme, c’est la perte de l’innocence sociale.
En ce sens, la pathologie qui suit ce traumatisme pourrait être considérée - paradoxalement - comme une propension à la maladie engendrée par l’ordre bourgeois en temps de paix, par les habitudes sociales qui n’éduquent pas l’individu à se défendre des agressions directes qui peuvent survenir quand il se croit protégé par les rapports normés et assurés à terme par les "forces de l’ordre". Une idéologie qui nie systématiquement les rapports de force et de violence qui soutiennent la "paix" de cette ordre ne contribue pas non plus à la structuration de personnalités fortes, capables de produire ses propres références affectives et leurs "images de soi" comme un noyau plus dur de leur être. Cette sorte d’infirmité conduit à l’ébranlement des personnalités dès que la vraie nature des rapports de domination se manifeste sous la forme la plus cynique et brutale : celle de la négation extrême de tous les droits de la personne et notamment de sa dignité.
Les conséquences de cet ébranlement sont de longue durée et se répercutent tout au long de la vie affective et sociale ultérieure du torturé. La méfiance qui s’installe durablement à l’égard de tout contact social, déguisée parfois en lucidité morbide, lui rend extrêmement difficile l’élaboration des illusions nécessaires à l’abandon des défenses face à ses objets d’amour et à l’entreprise de projets personnels ambitieux au sein de la société. Une sorte de "paranoïa" rationnelle et contradictoire envahit ses rapports sociaux, interdisant toute spontanéité dans l’expression affective.
En ce sens, l’événement traumatique initial est en relation étroite avec tous les symboles et fantasmes les plus archaïques du rapport à l’autre que la victime a pu construire tout au long de sa vie précédente, c’est-à-dire, dès son enfance. La situation d’impuissance, de perte totale de maîtrise sur la relation à autrui et sur soi-même peut provoquer une régression aux stades infantiles de la relation avec le père, la mère ou simplement avec l’adulte tout-puissant. C’est l’effondrement du "Moi" qui est ainsi recherché par le tortionnaire professionnel. Celui-ci agira par la suite de telle sorte que cette régression s’installe durablement en offrant de fausses images de repère au moyen, notamment, de la technique bien connue de l’alternance du "Gentil" et du "Méchant" qui matraquent tour à tour la psyché du supplicié.
Seules les personnalités fortes, celles qui ont pu se construire dans l’adversité et dans la connaissance des extrêmes que peuvent atteindre les comportements humains, sont capables de résister à ce choc affectif. C’est une question d’expérience, de vécu, pas de symbolisation intellectuelle.
Mais il faut toujours avoir à l’esprit que la torture n’est pas un seul événement isolé, bien que, en l’évoquant a posteriori, la victime puisse se représenter ce complexe traumatique comme une unité globale. On se trompe facilement à ce propos du fait de l’extrême pudeur affichée aussi bien par les victimes que par ceux qui écoutent leurs histoires, et dont le résultat est un récit tronqué, simplifié ou tergiversé de l’expérience traumatisante.
La torture appliquée professionnellement - et nous savons combien il y a des écoles pour apprendre le métier - est faite de plusieurs étapes, dont on a évoqué seulement la première. C’est un processus étendu dans le temps, fait d’une succession d’événements - parfois très différents d’un cas à l’autre - qui se produisent à différents moments du vécu intérieur de la victime, et par là-même, difficiles à généraliser dans ses effets.
En général la torture est appliquée par "séances" successives entrecoupées de périodes de "repos" permettant une récupération physique minimum qui permettra d’éviter l’évanouissement, le coma profond ou la mort prématurée de la victime. Ce terme "repos" est un euphémisme, car il est rempli des cris des autres torturés, de privation sensorielle, de mille autres humiliations et harcèlements psychologiques. L’objectif étant l’obtention d’information et/ou la dégradation morale du torturé, il est nécessaire pour le tortionnaire de s’assurer que la victime garde la lucidité de sa mémoire et la capacité rationnelle suffisante pour comprendre qu’elle peut diminuer sa souffrance en collaborant, en plongeant dans la soumission. Chaque "séance" est, donc, en soi, une expérience nouvelle où toutes les réserves psychologiques, tous les affects, toutes les convictions et représentations du monde du torturé sont mis à l’épreuve de façon systématique. C’est un travail de démolition qui peut durer des heures, des jours, des semaines ou des mois, à la recherche du maillon faible. C’est la visite prolongée et répétée à l’enfer de la souffrance la plus insoutenable, celle d’assister à la déstructuration programmée de sa propre personnalité.
Par quels mécanismes peut-on résister à cette attaque massive du noyau de l’être humain : "son image de soi" ? La réponse est loin d’être évidente ou unique. Chaque individu est un univers étonnant de ressources et de faiblesses diverses qui se manifestent inégalement au cours du processus du "travail de démolition". Certains arrivent à se détacher à tel point du vécu qu’ils sont capables de garder leur lucidité au point de formuler à haute voix la mise en accusation de ses bourreaux, comme ce fût le cas d’un dirigeant chilien qui leur cria : "je sais pour quoi je meurs, pauvres imbéciles, mais vous ne savez pas pour quoi vous me tuez !". D’autres résistent en silence, d’autres peu ou mal, d’autres craquent en se heurtant à leur propre honte et d’autres - enfin - essaient de se sauver en se confondant avec leurs ennemis d’autrefois.
Et pourtant, un nombre non négligeable de personnes résiste. Souvent des êtres anonymes, discrets, davantage de femmes que d’hommes, des humbles. Julius Fucik, témoin et victime des atrocités du fascisme, écrivait en prison : "Et l’homme au milieu de toute cette terreur ? Il vit. C’est incroyable. Mais il vit, il mange, dort, aime et pense. Il pense même à mille choses qui n’ont aucune relation avec la mort. Peut-être sa nuque supporte une charge terrible, mais il la porte sans incliner le front, sans succomber sous son poids. Combien l’homme est étrangement constitué, ô combien peut-il supporter l’insupportable !"
Ce qui reste, toutefois, c’est la blessure narcissique profonde qui, à mon avis, correspond à un traumatisme de deuxième ordre. Celui-ci se développe après, quand l’individu sort de sa solitude face aux tortionnaires, quand il se confronte de nouveaux au monde des siens. Mais avant de parler de cette deuxième phase, je voudrais vous illustrer par quelques exemples la façon dont trois personnes que j’ai interviewées ont vécu ce parcours de l’enfer : l’une résista farouchement, une autre se brisa sans abjurer de ses convictions et une dernière s’est effondrée au point de collaborer volontairement en s’inventant des nobles prétextes.
1) Maria
Ce cas correspond à une femme de 26 ans, sans enfants, arrêtée en vrai torchon immonde. Peut être compagnie de son mari, lui militant, elle simple sympathisante de la résistance. Physiquement fragile, nerveuse, passionnée, Maria affronta les tortionnaires dès le début sur le ton de la réponse insolente, effrontée, en allant jusqu’au pugilat impuissant, son compagnon étant tombé dans un état de soumission incohérente. Le processus de torture alternée avec de brèves périodes de repos dura pour elle deux mois. Tout la panoplie de sévices lui a été appliquée sans que son comportement en fût en apparence modifié. Elle m’a confié que pendant ces deux mois sa seule préoccupation a été de faire en sorte que chaque séance devint la dernière par provocation de la mort. Elle a refusé toute nourriture en recherchant l’affaiblissement généralisé de son organisme. On l’a alors perfusée pour continuer le "traitement". Sa conduite l’a amenée à vivre chaque séance de torture comme si c’était la première, en empêchant toute progression psychologique dans la relation avec les bourreaux. "Je sentais que c’était la seule manière d’éviter la déchéance, que dès le moment où j’aurais répondu un seul mot logiquement lié à une seule de leurs questions ils m’auraient eue : j’étais une chatte sauvage et je le suis restée jusqu’à leur épuisement, mais à mes yeux je n’était plus moi-même une personne. L’horreur pour moi c’était la crainte de devenir la chose qu’était devenu mon mari, un être sans volonté ni jugement, un n’étais-je pas très humaine à ce moment-là, mais au moins je pouvais redevenir moi-même après." Elle ne comprenait rien à ce qu’on lui demandait. Grâce à son faible niveau d’engagement politique, aucun élément de symbolisation sociale de l’acte qu’elle subissait ne lui facilitait l’acceptation du rapport imposé par les tortionnaires. Son refus viscéral de ce type de rapport lui a permis de conserver son image de soi, mais aurait pu tout autant la conduire à la mort. Maria prit conscience de la "transcendance" de cette éventualité seulement après la période des tortures, quand elle put en parler à d’autres prisonnières, et devint ainsi une "horrifiée après coup", selon ses mots.
2) Pedro
Ce cas est celui d’un étudiant de 22 ans, militant depuis l’âge de 15 ans, célibataire, qui a été arrêté au moment où il distribuait des tracts par courrier au bureau de poste. Pris en "flagrant délit", aucune négation de l’évidence de son appartenance à un réseau clandestin n’était envisageable. "Ma seule stratégie possible était de me taire et de me taire, tout court." Pendant cinq jours il supporta sans fléchir jusqu’à ce que la police secrète soit parvenu par hasard à arrêter à tous les membres de sa cellule. Ce coup le démoralisa et il consentit à donner l’adresse de sa famille - "puisque tout était fini pour moi". Il s’imaginait ainsi qu’en donnant un renseignement considéré inutile pour l’enquête il pourrait s’offrir un répit. Funestement ceci entraîna l’arrestation d’un frère qui militait secrètement dans une autre organisation politique. Son frère "disparut" après d’horribles et sanglantes tortures exécutées en sa présence. Le frère résista sans avoir fait un seul geste révélant leur lien. Cet épisode fut fatal pour sa "stratégie" : l’effondrement de sa résistance fut total et il devint le "cafard" de service auprès de qui les officiers vérifiaient les informations obtenues ailleurs. Ce processus dura jusqu’à ce qu’ils s’aperçurent que le prisonnier ne savait plus grand-chose, et il fut alors transféré en camp de concentration. Au début il subit le rejet de la communauté de prisonniers - un insoutenable ostracisme dans la promiscuité - mais son attitude de vouloir se "récupérer" lui valut l’attention discrète de la part de quelques camarades puis son intégration aux activités de lutte pour les Droits de l’Homme au sein de la prison. Alors il put expliquer : "Ce n’est pas la douleur qui m’a fait craquer, c’est l’horreur de découvrir leur volonté, leur détermination froide de nous anéantir sans remords pour une poignée d’informations. Mon tort - disait-il des années plus tard - a été d’avoir idéalisé la confrontation aux tortionnaires comme un jeu de stratégies opposées : je me suis enfermé dans une situation mentale où il ne s’agissait pas de vrais êtres humains, mais des acteurs qui jouaient des rôles. Eux, les ennemis abstraits, contre qui je me battais depuis des années pour des idées, et moi, le représentant du peuple exploité. Dans ce jeu chacun était légitimé dans ses actions par les règles d’une guerre que j’acceptais. C’est comme si la torture avait été quelque chose de logique, une espèce de rite inévitable dans ma situation de perdant. Quand ils ont tué mon frère sous mes yeux, et à cause de ma foutue stratégie, toute l’horreur de leur bestialité m’apparut alors insoutenable. Je me sentais coupable d’être comme eux, d’avoir pensé comme eux et d’avoir tué mon frère avec eux. Après cela je n’étais plus un être humain, je n’avais plus de dignité, plus rien à défendre. Ainsi j’acceptais toutes leurs demandes dans un état d’indifférence à toutes les conséquences résultant de ma docilité. Ce n’est que plus tard, parmi mes camarades, que je me suis vu comme la victime que je suis, mais sans pardon possible."
3) Juan
Ce cas correspond à celui d’un dirigeant provincial de son parti, ex-étudiant universitaire, âgé de 28 ans, divorcé, 1 enfant, arrêté après une fusillade qui lui coûta 4 balles tirées à bout portant dans les jambes. Transporté au centre de tortures, il ne reçut aucun soin pendant des semaines et fût torturé à l’électricité sur les plaies ouvertes sans que sa résistance fléchisse. Sa chute fût la conséquence de la trahison de son meilleur ami et chef politique supérieur, qui s’adonna à une collaboration spontanée dès le début de son arrestation : "C’est mon frère qui m’a donné" répétait Juan - les larmes aux yeux - quand je lui demandait les raisons de son arrestation. Ce "frère" avait conclu un accord de collaboration qui prévoyait sa parution à la télévision, où - avec la participation d’autres prisonniers - il appellerait les militants clandestins à déposer les armes et à abandonner toute résistance. Il parvint à "convaincre" une vingtaine de militants à participer à une discussion idéologique sur la nécessité de faire cet appel et de lui donner le maximum de poids politique. Le choc émotionnel de Juan commença quand il fût convoqué par son ami et sommé de participer au "show" sous menace de "disparaître". Juan savait déjà que son chef collaborait, mais pas jusqu’à ce point. La majorité des prisonniers refusa la combine - ce qui par la suite leur coûta la "disparition" -. Quatre restèrent vivants pour participer au "show", et deux seulement survécurent, dont Juan et son traître de chef. Le programme eût un grand impact national et fût dénoncé comme une provocation par les organisations clandestines. Un an plus tard, dans un camp de concentration où Juan était relégué à l’ostracisme total et sous menace de mort par ses anciens camarades, il me confia : "A ce moment-là je n’étais plus une personne, j’avais été réduit à l’état de zombie, transformé en une espèce d’automate écervelé, non tant par la torture physique - que j’avais pu supporter auparavant - mais en regardant cet homme et les autres camarades dans un état de déchéance morale totale, soit collaborateurs, soit des morts- vivants, incapables de réagir. C’était contagieux. Nous fûmes soumis à un matraquage idéologique et politique de grande qualité - et pour cause, car les documents de discussion et l’argumentaire avaient été préparés par mon ancien ami, un dirigeant brillant pour nous persuader de la nécessité de "persuader le Parti afin d’arrêter le massacre". Des supposées discussions politiques, menées avec tous les petits rites de notre organisation, suivies de tabassages, tortures à l’électricité et la "disparition" progressive des récalcitrants, furent des événements tellement absurdes et horrifiants que j’ai fini par perdre tout repère rationnel et vouloir mourir. Ainsi, je refusais de participer et fût transféré à une salle isolée, où le traître est venu me voir dans un dernier effort pour me convaincre - l’équipe de bourreaux qui devait m’amener je ne sais où, m’attendant impatiente -. Tout à coup j’ai réalisé qu’il fallait dénoncer tout cela et que le "show" télévisé pouvait être un moyen. J’imaginais que je serai en mesure de retourner la situation. J’ai exigé qu’une liste des personnes arrêtées ou mortes soit transmise à la télé. Ce fût accepté, et ainsi j’ai décidé de me suicider politiquement pour alerter les résistants de l’ampleur de la catastrophe répressive, sans cautionner pour autant l’appel à déposer les armes. Mais le tournage ne fût pas réalisé en direct et le montage présenté en différé aux spectateurs ne montrait que le discours du traître accompagnée par les deux autres camarades - et moi-même- silencieux. Le résultat fût celui qui était recherché par les propagandistes du régime. Je fût condamné à mort par mon Parti et personne ne comprit à l’époque le message que je voulait transmettre. Je ne sais toujours pas si cette décision fût prise par une marionnette ou par moi même, si je suis un héros incompris, un traître par couardise ou un pauvre imbécile manipulé." Une chose est sûre : Juan eut la vie sauve parce qu’il n’accepta pas le "cadeau" d’être libéré par la suite - comme les deux autres camarades, assassinés dans la rue quelques mois plus tard par la police - et préféra affronter le mépris des ses anciens camarades en prison et "suivre le même sort qu’eux". Il vit actuellement en exil sans jamais avoir repris une activité politique.
Le fantasme de la perte de la condition humaine hante profondément le torturé et ce sentiment accompagne souvent, comme toile de fond, tous ses souvenirs des événements du processus de la torture, sous la forme d’une émotion de honte profonde. Son "image de soi" a été atteinte et cela l’emporte - dans la gravité accordée - sur d’autres émotions telles que la peur de la mort ou la frayeur face à la douleur physique.
III.- LES MÉCANISMES DE DÉFENSE.
Le déploiement des mécanismes défensifs vis-à-vis de la blessure narcissique se produit apparemment avec un décalage temporel important, des années parfois.
La réaction initiale à l’agression, malgré l’anticipation psychologique ou la préparation intellectuelle et malgré la durée du processus, n’est pas défensive à cet égard : l’individu plonge littéralement dans le complexe d’affects éveillés par la torture. Ce qu’il défend à ce moment-là c’est soit son histoire (son être social, ses amis, ses camarades, son parti, sa patrie, ses idées, sa morale) ou bien sa vie (son intégrité physique et mentale), mais pas encore son "image de soi". Il est trop occupé par ses affects et par sa douleur pour pouvoir se regarder et s’apitoyer sur le sort de son ego malmené. L’évocation de son image de soi n’est possible qu’à travers le regard des siens, de ceux qui - à ses yeux - peuvent être juges de son vécu. Et pour cela il faut que la parole puisse trouver à nouveau les droits de cité.
La retrouvaille de son "image de soi", la façon dont cette rencontre se produit : soit en introspection lors des périodes de repos ou d’isolement avec privation sensorielle, soit lors de brefs partages avec d’autres prisonniers, peut constituer un deuxième événement traumatique en soi. Surtout quand il s’agit de dire ce qu’elle a vécu, la victime se confronte brutalement à l’indicible. La socialisation de son vécu, l’évacuation de l’angoisse, l’abréaction par la parole est bloquée par un obstacle insurmontable qui persiste pendant des années.
L’indicible est fait à la fois d’une répression vécue ou imaginée, du résultat d’un tabou et d’un refus de toute possible action d’aide extérieure efficace.
La répression n’est pas seulement le résultat de la coercition au silence, tels que les menaces de mort en cas d’identification des bourreaux ou la persécution impitoyable de tout témoignage, par exemple, mais elle est faite aussi de l’auto-inhibition face au possible rejet social ressenti par le torturé. Pour le citoyen moyen l’existence de la torture est quelque chose de dérangeant et il s’abstient souvent de poser des questions, il tend à refuser le contact avec des gens qui sont les symboles vivants d’une honte collective. La peur face au possible détraqué mental, la peur face au récit de l’insoutenable, la peur de gêner la victime, fait que personne dans la vie quotidienne n’ose poser les questions les plus brûlantes sur l’expérience de la torture et le torturé s’installe ainsi dans un éternel simulacre de normalité. Et pourtant, tout lui rappelle la violence, car il a appris la vraie nature de l’homme, il détient un secret qu’il ne peut partager avec personne.
L’activité de dénonciation de la torture, des tortionnaires et du régime qui l’applique, au-delà de sa valeur humaine et politique, a un caractère thérapeutique non négligeable. C’est à travers cet objectif, dont la volonté de témoigner a une connotation de devoir inéluctable, que l’ancien torturé trouve la force pour découvrir les mots qui expriment le mieux possible son propre vécu. L’écoute du monde entier, pas seulement celle d’un spécialiste ou d’un ami, est un remède recherché parfois avec acharnement.
Mais le témoignage intime reste bloqué. On peut décrire les faits, identifier les responsables, révéler les lieux, montrer les traces physiques de sévices, cataloguer les méthodes, détailler les souffrances et les horreurs, mais on ne peut pas dire ce qu’on a ressenti lors de cet effondrement de l’innocence. Un puissant tabou est là pour gâcher toute tentative d’aller trop loin dans la description des zones d’ombre de ce vécu.
Le tabou s’installe parmi les personnes torturées entre elles, dans ces rapports privilégiés d’initiés. Il y a toujours des zones d’ombre, des jardins secrets qu’on n’ose pas partager, parce que l’on sait que l’autre sait tout au sujet des émotions vécues, surtout au sujet de la honte et la culpabilité. Les femmes prisonnières, par exemple, malgré leur haut degré de complicité et d’entraide, n’ont pas pu transgresser le tabou à propos des viols subis pendant la torture, surtout s’agissant de sévices sexuels pratiqués par des chiens dressés. Les hommes ayant subi le viol réagissaient par un tabou encore plus marqué. Mais, pour ne pas confondre ce tabou avec l’effet des tabous sexuels ordinaires - facilement transgressables au moyen, par exemple, de la plaisanterie - il faut préciser que l’élément insupportable de ce tabou n’est pas uniquement l’acte en lui même, mais aussi les affects vécus, les émotions éprouvées à l’égard des bourreaux, la haine ressentie lors de l’humiliation.
Le refus d’attribuer une compétence à quiconque (n’ayant pas été torturé) pour comprendre ce vécu surgit, au contraire, du fait que l’on sait que l’autre ne sait rien, ne peut pas savoir, ce qu’on a ressenti à ce moment-là, et que l’on craint sa réaction de commisération ou de pitié.
La seule attente réelle est rarement exaucée : celle de provoquer la haine et la réaction engagée de l’interlocuteur. Ceci est particulièrement gênant dans la relation thérapeutique où ce refus se traduit souvent par l’échec des thérapies traditionnelles. La forme la plus radicale de ce refus est la négation totale de toute séquelle, de toute trace psychique de la torture, comme un moyen de pouvoir en parler d’une façon détachée et neutre, mais mensongère par omission.
L’émergence de l’indicible, en faisant partie des symptômes connus des névroses traumatiques, est généralement associée à la difficulté à évoquer l’expérience d’avoir été à l’article de la mort. Chez le torturé, pour qui l’horreur a un visage humain, l’indicible est plutôt lié à la difficulté à exprimer les affects vécus lors de la confrontation au tortionnaire et à soi même.
Le traumatisme issu de la prise de conscience d’avoir frôlé la mort se produit en après coup, quand le torturé réalise que le rapport avec les tortionnaires était une situation réellement meurtrière. A l’exception près des victimes qui, pour avoir subi le simulacre d’exécution, ont vécu brutalement cette prise de conscience par un acte destiné à mimer l’événement réel de la mort. La victime meurt psychologiquement au même titre que dans l’accident commun. Au contraire, en situation de torture prolongée, la dynamique du rapport bourreaux-victime peut masquer pendant longtemps la perception de la proximité de la mort. C’est comme si le torturé, dans son for intérieur, niait la possibilité que ces êtres qui le font souffrir puissent passer à l’acte de tuer.
Pendant le long processus d’une torture systématique et professionnellement appliquée, la mort apparaît paradoxalement comme un contre-sens pour la victime. Serait-ce par hasard que les bourreaux fournissent de si grands efforts pour éviter ce "funeste passage" qui les priverait de leur "source d’informations" ? Pour contrer l’inconvénient provoqué par ce manque de conviction vis-à-vis de la possibilité réelle de mourir, les tortionnaires ont parfois recours à la mise à mort (réelle ou simulée) d’un prisonnier ou d’un proche devant le supplicié qu’ils veulent "ramollir". L’effroi suprême du simulacre d’exécution, peut, néanmoins provoquer l’effet contraire, car le miraculé se sent souvent au-delà de toute atteinte, comme nous l’ont témoigné de nombreux survivants.
Dans sa "vie d’après", le torturé est confronté à une solitude particulière. A l’exception de ceux, qui restent rattachés a une communauté active ou à leur population d’origine, où se génèrent les mécanismes de défense collective, les victimes de la torture - surtout en exil- sont soumises encore à un traumatisme additionnel. C’est le traumatisme généré par l’impuissance dans l’obtention de réparation dans l’anonymat d’une vie au sein d’une société affairée par la banalité de la vie quotidienne.
L’obsession du torturé étant le crime et ses auteurs, sa perception de la justice s’appuie sur des sentiments plus proches du désir de vengeance que de la notion du châtiment juridique exemplaire. Ses rêveries et parfois ses rêves sont hantés par l’imagination de l’acte de réparation suprême : la liquidation physique des bourreaux et de ses commanditaires. Dans son pays, où la punition des tortionnaires est l’objet d’un combat salutaire, de mobilisations sociales et d’enjeux politiques, ce désir trouve une voie de canalisation normale, socialement acceptable. En exil, sauf à s’engager dans une lutte d’avant-garde qui comporte nécessairement le chemin du retour, l’atténuation progressive de la solidarité, la nécessité de mener une vie "normale" de citoyen moyen, provoque des tensions parfois insupportables. Ceci mène à la vie de ghetto ou à des cercles fermés de névrosés, à la pathologie individuelle génératrice de tentatives de suicide, de destruction de la famille, à la rupture des liens culturels et à d’autres manifestations d’un mal de vivre quasi-insurmontable.
Dans ces conditions, pour certaines victimes l’évacuation de l’expérience traumatique n’était possible que dans un contexte de collectivisation du syndrome : l’association partisane permettait, en effet, un partage libérateur des tensions. On trouva ainsi parmi les militants un pourcentage non négligeable de volontaires pour le "retour combattant au front", lesquels, au-delà des motivations politiques louables et dignes d’admiration, se déterminèrent essentiellement par un besoin de rester, coûte que coûte, rattachés à une communauté de semblables et à une grande structure capable de valoriser ces besoins et ces désirs de réparation. Les dures réalités, soit de la lutte armée, soit des exigences d’un militantisme sans repos, soit des dangers réels de la réinsertion au "pays", finirent, néanmoins, par déclencher une névrose encore plus aiguë qui les inhabilita pour assumer des vraies responsabilités.
C’est parmi ces gens que l’on trouve les cas les plus aigus de déstructuration de la personnalité, car ils sont devenus les rejets d’une ultime tentative pour rattraper leur statut d’hommes et de femmes libres et déterminés. Cet échec les plongea souvent dans des situations de délire, d’une mythomanie grandissante à l’égard de l’expérience passée et d’une construction imaginaire de projets irréalisables et démesurés pour l’avenir, tout en restant dans un immobilisme castrateur. La défection politique, le repliement sur eux-mêmes, l’amertume inconsolable et l’abandon des engagements sociaux sont les manifestations externes les plus facilement repérables.
Les autres cas sont ceux des personnes qui sont restées en exil, même quand les conditions de retour étaient moins contraignantes ou dangereuses. Malgré la nostalgie et la souffrance de la névrose, ils ont, au moins, le soulagement d’avoir choisi. Cette situation peut cacher des grands désespoirs, mais la symptomatologie se rapproche, avec le temps, de plus en plus de celle de l’exilé commun. Le torturé, et exilé de surcroît, mène une vie intérieure plus déchirée, car faite d’insupportables silences. Mais vue de l’extérieur la différence peut paraître imperceptible. Pour ces expatriés c’est un vrai chemin scabreux - le parcours des combattant muets - que de se frayer une route vers une sorte de bonheur.
IV.- DES IDÉES POUR L’APPROCHE THÉRAPEUTIQUE
Je n’ai pas la prétention de tout comprendre ni de vouloir donner de leçons, mais le contact avec des centaines de victimes m’a persuadé des difficultés très souvent rencontrées chez les thérapeutes à cerner la spécificité des patients torturés. Une de ces difficultés est l’établissement d’une relation de confiance suffisamment forte pour que la vraie nature de la pathologie et même de la personnalité de la victime se révèlent dans le processus thérapeutique.
Partant de l’expérience de tant d’échecs et de tant d’abandons thérapeutiques, je me permet d’évoquer sommairement quelques conseils pour le thérapeute :
Abandonner toute prétention de conduire le patient vers un retour à la "normalité", car le torturé ne vit que par l’exaltation de l’exceptionnalité de son vécu, dans une sorte d’auto-conscience permanente de la transcendance de ses souvenirs et de ses symptômes.
Le thérapeute doit se placer plutôt comme un complice ou un ami, car le torturé n’admet pas facilement la voix de l’autorité issue d’un savoir théorique ou d’un positionnement professionnel trop formel.
Rechercher le point d’ancrage pour la restructuration de la personnalité de la victime, c’est à dire, provoquer le retour mnésique à ce manque du MOI, à cette défaillance initiale du torturé qui l’empêcha de développer les mécanismes de défense lors de la torture, revisiter sa régression infantile en sachant que c’est un but extrêmement difficile à atteindre (je ne connais qu’un seul cas où une analyse de plusieurs années fût réussie)
Rechercher la rupture avec le binôme contradictoire héros-traître dans la structure de la culpabilité du torturé brisé, sans trop insister sur l’image réductrice de simple victime innocente. C’est l’être digne dans la souffrance qui doit ressortir.
Proposer un processus d’adaptation (et non de guérison, car peut-on guérir de la perte de l’innocence ?) à la vie telle qu’elle est, régi par la parole et s’exprimant, de préférence, dans la langue maternelle du patient. L’indicible doit pouvoir être dit.
L’action thérapeutique doit s’étendre à la famille, au groupe d’appartenance pour y provoquer des comportements conscients d’aide au patient, qui n’est souvent que la personne la plus atteinte, dans un contexte de névrose collective.
Favoriser la catharsis : cela n’est possible que dans la culture du patient, où les rites lui sont plus accessibles, pour exprimer ses rêves (la chanson, la poésie) et ses cauchemars (la haine, la honte, la vengeance meurtrière).
Tourner ses fantasmes en dérision, participer avec le patient à ses délires, à la répétition obsessionnelle de ses souvenirs (quand les obsessions sont évoquées par un tiers, l’élaboration du souvenir peut être débloquée plus facilement). Ceci est un exercice éprouvant, car le torturé est inlassable dans la recherche d’un sens à son vécu.
L’aide à la mise en oeuvre réelle des projets qui sont liés au besoin de réparation (retour, dénonciation, lutte) du patient. Le côté excessif ou peu réaliste de ces projets ne doit pas être posé comme une raison pour ne pas agir.
Cette liste n’est qu’une ébauche de thèmes à développer. J’espère pouvoir travailler avec vous à leur achèvement.
Merci.
[1] Physicien, formé à la Faculté des Sciences de l’université du Chili et à l’Impérial Collège de Londres ; ancien résistant à la dictature de Pinochet, ce qui lui a valu un emprisonnement d’un an en 1976. Exerce désormais en tant qu’ingénieur-informaticien dans une entreprise de télécommunication à Strasbourg.

